YIDDISH (France, Israël 2019 – Nurith Aviv)

 

“ Berlin : travelling sur un jeune homme descendant une rue, tandis qu’il se présente, en voix off, en yiddish. Paris : arrivé à son bureau, Tal Hever-Chybowski, directeur de la Maison de la culture yiddish à Paris et organisateur d’un cours d’été, s’adresse à la caméra en hébreu. Ce début tombe sous le sens ; avec environ 10 % d’emprunts à l’hébreu et des apports romans et slaves, le yiddish est, par essence, un dérivé du haut-allemand. Hever-Chybowski est polyglotte, comme les quatre femmes et les deux hommes qui interviennent ensuite. Ils font partie d’une élite cosmopolite qui cultive le yiddish, langue prise jadis pour eine stammelnde Sprache (une langue bégayante) et crainte par les Juifs eux-mêmes. [...] Dory Manor (ndlr : poète, traducteur et enseignant israélien intervenant) trouve à l’étranger, à Paris, non pas “une langue d’exil et de mort”, pour citer le prologue du film, mais une langue riche, séculaire et réceptive. En effet, le film Yiddish révèle la contribution singulière des poètes yiddish pendant l’entre-deux guerres. [...] Choisir le yiddish implique un retour, une conversion, une solution à un manque. Le parler d’enfance de la grand-mère devient, pour Hever-Chybowski, la voix du plaisir et du ludique. [...] Dans la filmographie de Nurith Aviv, Yiddish suit Singer (2018), étude sur les sourds-muets, langue de minorité qui approfondissait le sujet de Traduire (2011). La laïcité du yiddish retrouvé renoue avec Langue sacrée, langue parlée (2008) ; via sa poésie et son propos, il rejoint Poétique du cerveau (2015). Outil méprisé restauré à l’aune de la poésie, le yiddish illustre ce que Chomsky nomme “l’usage créateur de la langue” et son idée de la “continuité psychique”. [...]

(Eithne O’Neill, “Voyez-vous je parle toutes les langues, mais en yiddish” – Bon mot de la chanteuse yiddish Madame Klug citée par F. Kafka dans son Journal, “Positif” n° 709, mars 2020)

 

“ Quel chemin que celui de Nurith Aviv ! Née en 1945 en Palestine mandataire dans une ville nouvelle nommée Tel-Aviv, on la retrouve en France quelques années plus tard à faire l’image chez René Allio, René Féret ou Agnès Varda. Depuis vingt ans, elle réalise pour son propre compte des documentaires d’où émerge une passion impérieuse pour les langues. Le yiddish [...] est à l’honneur dans son nouveau film. [...] Langue hybride et coagulante [...] le yiddish a longtemps été un idiome méprisé, tant de l’intérieur que de l’extérieur des communautés qui le pratiquaient. Cette langue aux semelles de vent - conspuée, galvaudée, oubliée, avant que d’être quasiment liquidée par les nazis avec ses locuteurs naturels – n’en fut pas moins un immense et fertile continent. Ancrée dans le Talmud qu’elle servait à enseigner, elle fut aussi celle de l’explosion moderne, de la sortie du ghetto, des espoirs socialistes révolutionnaires, d’une culture théâtrale, littéraire et même cinématographique méconnue, et pourtant conduite à l’unisson des avant-gardes européennes. C’est à ce dernier aspect que s’intéresse plus particulièrement ce documentaire [...] Il en résulte un troublant télescopage, une déconcertante opiniâtreté. Les poètes se nomment Moyshe-Leyb Halpern, Peretz Markish, Anna Margolin, Avrom Sutzkever. Leur style, érotique ou expressionniste, lyrique ou intimiste, flambe. Leurs noms et leurs mots, énoncés dans cette langue de l’utopie syncrétique et cosmopolite, reforment pour nous le territoire englouti d’un rêve écourté et, pour cette raison même, éternellement jeune.”

(J. Mandelbaum, “Le yiddish, un idiome aux semelles de vent”, “Le Monde”, 11/03/2020)

 

“ [...] Avec Yiddish, Nurith Aviv nous fait découvrir la poésie d’avant-garde qui a fleuri entre les deux guerres mondiales dans les cercles intellectuels en Europe centrale ou à New York, foyer de l’émigration juive. C’est la première surprise : on croit cette langue populaire et liée à un folklore révolu. Kafka la considérait ainsi, estimant qu’elle ne pouvait pas produire de grands écrivains. Dans son enfance, Nurith Aviv entendait parler yiddish [...], mais cette langue [... était tenue pour un jargon et proscrite à l’école parce qu’elle “représentait l’exil et la mort”. La deuxième surprise est que le yiddish, dans le film, est porté par la passion de jeunes universitaires qui n’avaient aucun lien avec cette culture. [...] Les amateurs de poésie y trouveront de grandes beautés, comme le saisissant Memento mori de Moyshe-Leyb Halpern.”

(M.-N. Tranchant, “Yiddish, une aventure de poésie”, “Le Figaro”, 11/03)

 

“Nurith Aviv enregistre la langue plus qu’elle ne la révèle. Elle se désaliène de l’image pour capter l’invisible de la voix dans la banalité sublimée du cadre. “Son œil est solaire”, auraient dit les Grecs. La clarté du regard, chez elle, s’aiguise dans la lumière projetée par la langue. Elle filme ce geste, cette écriture de soi gravée hors du temps, dans l’absolue poésie dont le yiddish est l’enfant et la mère. Elle saisit cette langue dans son mouvement déchaîné, dans son flot d’abîme, dans sa guérison figurée dans la salive du présent. [...] Marina Tsvetaïeva pensait que “tout poète ne peut être que juif”. Tout poète est yiddish, s’il œuvre comme, Nurith Aviv, dans le creux incertain et fragile de cette errance parlée où seule se traduit la condition humaine.”

(Genica Baczynski, “Sept voix pour irradier la poésie yiddish”, “L’Humanité”, 11/03)

 

“Ils sont sept. Sept jeunes d’aujourd’hui, garçons ou filles, juifs ou non juifs, à avoir éprouvé un véritable coup de foudre pour le yiddish et pour ces grands poètes yiddish de l’entre-deux guerres qui avaient grosso modo leur âge il y a une centaine d’années. [...] Le film est sobre, épuré, afin de mettre la poésie en valeur. [...] De temps à autre, la caméra se déplace vers la fenêtre entrouverte et filme l’extérieur vu de l’intérieur, symbole du monde sur lequel nous ouvre ces conteurs. Mais aussi un jeu avec les mots, comme Nurith Aviv les affectionne, le mot “sefer” en hébreu signifiant aussi bien les lèvres, le langage, que le bord (d’une fenêtre), et le mot “beït” la maison mais aussi la strophe d’un poème. Chaque témoignage a sa valeur propre et permet d’expliquer pourquoi le yiddish n’est pas seulement une langue du passé, elle reste vivante pour beaucoup. [...]”

(Alexandra Schwartzbrod, “Yiddish, les liens du son”, “Libération”, 11/03/2020)

 

 


 

Yiddish. Documentaire. France/Israël, 2019. 60 minutes. R. : Nurith Aviv. Conseiller sc., traduction poèmes : Arnaud Bikard, Batia Baum. Photographie : Cédric Dupire. Musique : Georges Bloch. Production : Serge Lalou. Les Films d’Ici, Itaï Tamir, Laila Films. Int. : Migle Anusauskaite, Valentina Fedchenko, Tal Hever-Chybowski, Raphael Koenig, Dory Manor, Karolina Szymaniak, Lila Thielemans. Sortie en France : 11/03/2020. 


Nurith Aviv