Michel PICCOLI (1925-2020)

M. Piccoli : « Dillinger è morto » (1968)


Michel Piccoli en Italie

 

L’acteur tourne en 1960 dans un péplum coréalisé par Carlo Ludovico Bragaglia, un routier du cinéma de divertissement à l’ère du « ventennio » fasciste, et Vittorio Cottafavi (1914-1998), grand illustrateur du genre, trop injustement méprisé. Dans « Le vergini di Roma » (« Les Vierges de Rome »), Michel incarne le consul Publicola dans un épisode du combat de Rome contre les Étrusques et leurs alliés. Le film est une coproduction, on y retrouve au générique les noms de Louis Jourdan, Jean Chevrier et Nicole Courcel. Je crois que ce sont ses débuts en Italie. Michel était vraiment beau ; grand, velu, doté d’une fine musculature. Je ne vois pas d’homme aussi viril dans le cinéma français. Il ne jouait jamais de cet avantage, pourtant… et contrairement à d’autres, je ne citerais pas de nom. Piccoli était homme ; ce qui signifiait que l’homme est forcément incomplet, égoïste, fragile, tragique… Piccoli en rendait compte avec pudeur. Il craignait qu’on puisse dire : « Piccoli nous fait du Piccoli ! » C’est pour cela que je le considérais homme par excellence, au sens où il tentait de renvoyer l’image d’un « homme ordinaire », l’homme du XXe siècle dans une société particulière, la société occidentale.  En même temps, Piccoli méditait : ses engagements étaient le fruit d’une mûre réflexion. Il ne se résignait nullement à la fatalité de l’homme déchiré.  Comme Yves Montand, comme Serge Reggiani, il avait un quelque part en Italie. Cependant, je crois qu’il n’est pas besoin d’être Italien quelque part, pour avoir un cœur en Italie ! Des acteurs comme Jean-Louis Trintignant, Philippe Noiret, Jean Sorel, Alain Delon ont eux aussi un cœur en Italie.

La rencontre italienne décisive c’est Marco Ferreri. Est-ce surprenant ? Le réalisateur était vraiment à part dans le paysage péninsulaire. Dire de Ferreri qu’il est Italien est aussi vrai qu’inutile. Il en est de même de Michel Piccoli. Ferreri a trouvé en Piccoli un comédien assez inspiré pour rendre justice à sa vision pathétiquement universelle. Ugo Tognazzi et Marcello Mastroianni ne sont pas à négliger quand même. Il serait d’ailleurs intéressant de comprendre pourquoi Marco avait choisi, avant tout, ces deux-là. S’agissant de Michel Piccoli, il me paraît urgentissime de vous conseiller « Dillinger è morto » (« Dillinger est mort »), sorti en 1969. C’est le premier de Marco avec Michel. On ne voit que Michel. Ce film est un OVNI dans le cinéma italien.  Le titre est signifiant : l’être moderne est un être frustré, un être incapable de concentration, s’éparpillant en tous sens, à la recherche constante d’un bonheur profond… qu’il n’a pas même trouvé avec « la plus belle femme du monde » ! Un sédentaire étouffant dans son cocon familial et son appartement encombré de choses inutiles qui ne cessent de s’accumuler et qui ne lui procurent rien d’autre qu’un bien-être passager et d’autre perspective que l’achat du prochain gadget qui comblera « l’enfant attardé » qu’il est, ou que la société de consommation a durablement infantilisé. L’interprétation de Michel Piccoli est extraordinaire : il s’amuse comme tout – démonter le « barillet » d’un revolver (celui de Dillinger ?) -, en préparant son repas (il est couvert d’épices et d’huiles… lesquels incorporera-t-il dans sa mixture ?), au son de la télévision, mais comme « un enfant solitaire » (sa solitude est désarmante). Le jeu de Michel Piccoli est toujours en relation étroite avec la psychologie de l’individu qu’il doit incarner. Mais c’est aussi une marque de fabrique chez l’acteur : l’interprétation est réduite à l’essentiel, minimaliste en quelque sorte. Voyez « Le Mépris » de Godard ou « Max et les ferrailleurs » de Sautet voire « Le Doulos » de Melville… j’ai ceux-là en tête, vous en noterez bien d’autres, je pense. Aussi, la conclusion ne peut qu’être brutale, inattendue, imprévisible. Un meurtre, un saut dans le vide, le basculement… 

En 1972, Michel Piccoli revient dans « L’udienza » (« L’Audience ») du sieur Ferreri. Il est le père Amerin. C’est le début d’une carrière de « religieux » en Italie qui se poursuit avec le rôle d’aumônier dans « Le Général de l’armée morte » (1983) du grand opérateur Luciano Tovoli, inspiré par l’immense Ismaïl Kadaré et tourné dans les Abruzzes ; ce Tovoli qui avait magnifiquement filmé « Le Désert des Tartares » (D. Buzzati) réalisé par Valerio Zurlini en 1976. Auparavant, il y avait eu le personnage énigmatique (« chrétien forcément ») du « Todo Modo » (1975) d’Elio Petri, dû à Leonardo Sciascia. Dans un inquiétant monastère, Michel évolue aux côtés de Marcello Mastroianni et de Gian-Maria Volonté qui imite Aldo Moro. Un film toujours pas dispo en DVD en France. Dernier grand acte : « Habemus Papam » (2011) de N. Moretti.

Quoi qu’il en soit, Marco Ferreri ne lâche plus notre homme.  C’est évident, l’acteur est une source d’inspiration : « Liza », « La Grande bouffe », « Touche pas à la femme blanche », « La Dernière femme », « Contes de la folie ordinaire » d’après Bukowski.

Du côté de la « folie », Michel n’a jamais manqué d’en dessiner de sournoises amorces …  Aussi, la collaboration avec Marco Bellocchio n’a rien d’insolite : «Salto nel vuoto/ Le Saut dans le vide » (1980), Prix d’interprétation à Cannes avec Anouk Aimée et « Gli occhi, la bocca » (1982).

Le 19/05/2020.

MS

 


 

 

 

L'udienza (M. Ferreri, 1970)

Salto nel vuoto (M. Bellocchio, 1980)

Dillinger è morto (1969, M. Ferreri)

Gli occhi, la bocca (M. Bellocchio, 1972)

Habemus Papam (2011, N. Moretti)