« Le Moment de la vérité »

(« Il momento della verità », 1965 – F. Rosi)

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« La corrida prend alors sa véritable dimension, elle devient l'expression d'un défoulement collectif, le reflet d'une violence sous-jacente à toute l'histoire du peuple espagnol. Dans une sorte de spectacle cathartique, le sang du « toro » c'est celui d'un peuple désespéré qui, d'une certaine manière, va assister à sa propre mise à mort. »  (J. A. Gili)

 

Jean-Baptiste Thoret propose dans sa collection « Make My Day » des films italiens longtemps introuvables comme « Il maestro di Vigevano » (1963) d’Elio Petri, avec Alberto Sordi, œuvre jamais distribuée en France, ou « Le Moment de la vérité » de Francesco Rosi que j’évoquerai cette fois-là.

Pourquoi un tel film est-il demeuré à l’ombre des meilleurs Rosi ? Il nous semble que l’art du cinéaste trouve ici un accomplissement parfait. Il est vrai que « Le Moment de la vérité » aborde un sujet rare – la tauromachie – et qu’il fut tourné, on l’aura deviné, en Espagne.[1] C’est inhabituel dans l’opus du réalisateur. C’est aussi une première : Francesco Rosi inaugure son passage à la couleur. Aussi trouve-t-on, à la direction photographique, un nouvel opérateur, Pasqualino De Santis. Il est difficile de ne pas admirer une image aux gammes chaudes : jaunes et rouges intensément collés au creux d’un paysage dénudé. Enfin, la musique occupe une place qu’elle n’avait jamais eue auparavant chez Rosi – contrepoint significatif et inévitable aux festivités populaires, exutoires que les autorités encouragent et encadrent tout à la fois.    

Soyons mesurés : « Il momento della verità » n’est pas vraiment un film « tauromachique ». C’est le récit d’une destinée ; distancié, épuré, linéaire, fidèle à une philosophie déjà exprimée : « J’interprète la réalité pour essayer d’atteindre un certain type de vérité. » (F. Rosi) Que devrait-on ajouter à cette histoire aussi fulgurante que celle d’un jeune paysan débarqué à Barcelone et franchissant les diverses étapes le menant vers une carrière de toréador ? Rosi n’offre aucune introspection particulière : Miguel est un échantillon de cette jeunesse à l’affût d’une passerelle d’élévation sociale.    

Rosi n’a pas décrit l’Espagne comme un étranger. Il ne voulait pas non plus dresser un pamphlet accusateur d’un régime politique circonscrit dans le temps, en l’occurrence celui du franquisme. L’Espagne d’alors y est saisie dans sa vérité élémentaire. Dès les premières images – les cérémonies de la semaine sainte à Séville -, on admire ces tableaux sans redondance et dénués d’embellissement folklorique. Des scènes suivantes, l’essentiel ne se dérobe point… L’Ibère croupit sous le joug ; pauvre, archaïque, entre sabre et goupillon, baissant la tête et s’échinant à la tâche pour de maigres gains. Sa pauvreté est à l’image de ce Miguelin si peu disert. Un fantôme rôde : la Mort. Vie et mort sont indissolublement mêlées l’une à l’autre. Ici, l’on ne peut espérer vivre qu’à condition de mettre sa vie en jeu. Le cinéaste avait la faculté de comprendre. À Naples, sa ville natale, il en est à peu près de même. Nous l’écoutons : « Quand je suis allé en Espagne, franchement c’est comme si j’avais trouvé une seconde patrie : les Espagnols ont occupé Naples pendant cinq siècles. Souvent, un arrière-fond culturel se révèle au contact d’un élément qui le libère, même si nous ne l’avons jamais cultivé à l’intérieur de nous-mêmes. […] Je me suis rendu compte que les éléments constitutifs de la personnalité espagnole m’étaient connus de façon directe. […] Par certains aspects, l’Espagne était pour moi comme Naples ou la Sicile. »[2]

Rosi poursuivit la recherche entamée en Italie : la compréhension d’un phénomène qu’il appela « la subculture du monde du sous-développement. »[3] Par certains traits, « Le Moment de la vérité » entretient des relations ajustées avec les thématiques d’« I magliari » (1958) ou de « La sfida » (« Le Défi », 1959). Leurs héros devront subir le drame qui les mènera de l’illusion de la gloire (ou de la richesse) vers la déchéance et la mort. Rosi met à nu « une structure sociale qui fonctionne comme un miroir aux alouettes », écrit Jean Gili. Le titre du film prend ainsi un double sens : le « moment de la vérité » est celui du torero qui transperce au rejón la tête de l’animal déjà atteint. Le matador dispose de cinq minutes pour accomplir la mise à mort. Qui peut néanmoins prédire les réactions du toro de lidia ? Il n’y a nul homme identique, il n’existe donc nul taureau identique … Rosi nous montre ce qu’est la corrida. Il est impossible d’en prévoir l’issue. Cette tension fiévreuse, Rosi nous la fait partager à travers des séquences d’une fureur oppressante. Ainsi en est-il dans l’arène comme dans la vie. À plus forte raison, lorsque celle-ci se joue des lois ou des risques. Dans le portrait de Miguelin agonisant, on croit revoir la trajectoire du bandit d’honneur sicilien Salvatore Giuliano, le corps gisant tel un Christ de Mantegna. En eux, s’imprime la beauté équivoque des anges assassins. À genoux, les pauvres rêvent d’un Miguelin ou d’un Giuliano qui leur rendraient une dignité éteinte. Miguelin n’est certes pas un hors-la-loi. Il se contente de narguer la mort, agitant la muleta autour de la bête meurtrie, dans une chorégraphie brutale et cruelle alors qu’en coulisses des impresarios rusés tirent de substantiels bénéfices. Aussi, la fin - sublimement tragique - est-elle logique : qui estoque sera encorné. “Le moment de la verité” est une œuvre qu’il faut absolument connaître, aussi pénétrante que “Mort dans l’après-midi” d’Hemingway.

 

-        MiSha   

 


 

Il momento della verità (« Le Moment de la vérité »). Italie/Espagne, 1965. 103 minutes. Technicolor. Production : Antonio Francesco pour Fideriz (Rome) et A.S. Films (Madrid). Directeur de production : Enzo Provenzale. Réalisation : Francesco Rosi. Scénario : F. Rosi avec la collaboration de Pedro Portabella, Ricardo Muñoz Suay, Pedro Beltran. Photographie : Gianni Di Venanzo, Ajace Parolin, Pasquale De Santis. Musique : Piero Piccioni. Montage : Mario Serandrei. Interprétation : Miguel Mateo Miguelin (le toréador), José Gomez Sevillano (l’impresario), Pedro Basauri Pedrucho (le « maître »).

 


 

 



[1] Jean Gili note : « Main basse sur la ville », pourtant Lion d’Or à la Mostra de Venise, fut boycotté par la distribution. Devenu cinéaste dangereux, Rosi dut aller tourner en Espagne son film suivant, « Le Moment de la vérité », puis accepter un travail un peu excentrique comme « La Belle et le cavalier » […]. (Écran 73, n°20) L’idée du film est néanmoins issue d’un voyage fait dans ce pays alors que Rosi travaillait au montage de « Main basse sur la ville ». Il y filma les fêtes de la Saint-Firmin à Pampelune.  

[2] J. A. Gili  : F. Rosi,  « Dialogue et pouvoir »

[3] Giulio C. Acerete écrivait : « le film traite du monde des toros – et nous l’explique – non seulement dans sa phénoménologie de spectacle, mais aussi dans ses coordonnées sociologiques. »