R. Gerstl : « Alexander Zemlinsky » (juillet 1908)


 

Alexander ZEMLINSKY : « Lyrische Symphonie » (« Symphonie Lyrique »)

 

Alexander Zemlinsky, né en 1871 à Vienne et mort en 1942 en Amérique, où il se trouvait en exil, se situe dans le cercle de musiciens évoluant autour de Mahler et Schoenberg. Il fut lié d’amitié avec l’un et l’autre et leur doit des impulsions essentielles en tant que compositeur. Autour de 1900, il parvint dans des mélodies sur des poèmes de Richard Dehmel, en conjuguant ses efforts avec ceux de Schoenberg, qui fut temporairement son élève, à « ce ton nouveau, singulièrement ardent » (Theodor Adorno), qui constituait le résultat d’une synthèse de procédés stylistiques wagnériens et brahmsiens. Plus tard, Zemlinsky ne suivit cependant pas Schoenberg sur la voie de l’atonalité, mais chercha plutôt son orientation dans l’univers musical de Gustav Mahler. Ce ne fut pourtant pas seulement au titre de « plus grand chef d’orchestre vivant » (Schoenberg), mais aussi à celui de compositeur que Zemlinsky continua à être tenu en haute estime dans le cénacle de l’École de Vienne. Alban Berg, tout particulièrement, lui voua jusqu’à sa mort une profonde vénération et lui demeura également attaché lorsque les relations de Schoenberg avec Zemlinsky prirent, dans les années vingt, une tournure de plus en plus problématique. En 1926, Berg dédia à Zemlinsky sa « Lyrische Suite », dont le titre est inspiré de la « Lyrische Symphonie » de Zemlinsky et dont le quatrième mouvement, adagio appassionato, cite l’idée principale de la troisième partie (« Du bist mein Eigen…/Vous êtes mienne…) de la symphonie de Zemlinsky.

Zemlinsky fut en première ligne compositeur d’opéra et c’est en cette qualité qu’il se vit prôné par Schoenberg : « Je ne connais pas d’autre compositeur postwagnérien qui ait pu remplir ce que requiert le théâtre d’une substance musicale plus noble. » Mais voilà qu’après des dizaines d’années d’oubli, on se souvient surtout de sa musique de chambre (4 quatuors à cordes et des lieder, notamment les « Maeterlinck-Gesänge » op. 13) et de la « Symphonie Lyrique » en sept chants d’après des poèmes de Rabindranath Tagore pour orchestre, soprano et baryton, qui vit le jour en 1922 et se situe – selon les propres termes de Zemlinsky – dans la tradition du « Chant de la Terre » de Mahler. Avec l’œuvre de Mahler, la composition de Zemlinsky ne partage pas que l’appartenance au genre de la symphonie de lieder, mais encore le coloris exotique du texte. Tagore (1861-1941) allia dans les poèmes des éléments ressortissant respectivement aux traditions hindoues et à la poésie européenne fin de siècle – syncrétisme qui lui valut, à la veille de la Première Guerre mondiale, le prix Nobel de littérature. Dans la configuration formelle, Zemlinsky s’écarte toutefois résolument de Mahler, son modèle, en réunissant les chants entre eux au moyen d’interludes symphoniques et en intégrant de la sorte l’un à l’autre cycle de lieder et symphonie à un mouvement, conception formelle combinant la disposition du cycle d’après des poèmes de Maeterlinck et celle du deuxième quatuor op. 15, en un seul mouvement. Au sujet de son idée de l’unité interne de l’œuvre, Zemlinsky s’est exprimé en 1924 dans une notice parue dans la revue de direction d’orchestre « Pult und Taktstock » : « La cohésion interne des 7 chants avec leurs préludes et interludes, qui possèdent tous un seul et même ton foncier profondément grave et passionné, doit parfaitement être mise en valeur avec une conception et une exécution adéquates de l’œuvre. Dans le prélude et le Premier chant est donné le climat foncier de la symphonie entière. Tous les autres morceaux… sont à nuancer en fonction de l’atmosphère du premier. C’est ainsi qu’il ne faut, par exemple, absolument pas comprendre le 2e Chant, qui fait comme qui dirait fonction de scherzo… comme une page enjouée, superficielle, dénuée de gravité et en aucun cas le 3e Chant – l’adagio de la symphonie – comme chant d’amour aux molles langueurs… Par interprétation des 7 poèmes, entre lesquels n’a été établi un rapport interne de cohésion que par la manière dont je les ai groupés et mis en musique, ainsi que par une sorte de traitement en leitmotive de quelques thèmes, l’homogénéité de l’œuvre est de même nettement soulignée et c’est dans ce sens qu’elle doit être rendue par le chef d’orchestre. »

L’alternance entre voix d’homme et voix de femme confère certes aux textes, tels que les a disposés Zemlinsky, un caractère dialoguant, mais c’est seulement en apparence que les poèmes, dans leur éclairage réciproque, traitent de l’amour avec des étapes telles que le désir, assouvissement, adieu. À une pareille « fable » ne se conforment pas les textes des premier et dernier chants (qui sont interprétés par le baryton) et, dans les autres chants, les partenaires parlent trop souvent sans s’entendre, comme dans une situation irréelle. Et c’est précisément de celle-ci qu’il est question dans les textes, les poèmes ne traitant pas de l’expérience de l’amour, mais du rêve que l’on en fait. En un codage symboliste se reflète le rapport de l’expérience intérieure et de la réalité, rapport qui, après l’échec des idéaux du Jugendstil, animés d’aspirations réformatrices, devint pour Zemlinsky et sa génération le problème capital. […]

  Horst Weber(Traduction : J. Fournier)

 

 

• L’interprétation de Lorin Maazel, Dietrich Fischer-Dieskau et Julia Varady pour DG, jugée par Denis Urval.

«  On le signale, ne serait-ce que pour une raison : jamais peut-être l’illustration de la couverture d’un disque (ici le tableau « La nuit » de Kandinsky) n’a été esthétiquement aussi bien assortie à la musique (en particulier au volet central de l’œuvre, la nuit étoilée de son Quatrième mouvement), aussi digne d’elle.

On ne reviendra pas en détail sur les qualités de cette « Symphonie de Lieder » écrite sur le modèle du Chant de la Terre mahlérien, créée à Prague en 1924, que Berg cite dans sa propre « Suite lyrique »
Schoenberg / Webern / Berg / Zemlinsky / Apostel: Complete String Quartets, dédiée à Zemlinsky. C’est l'œuvre d’un chef d’orchestre-compositeur qui savait tout des possibilités d’une formation symphonique, comme le montre son orchestration raffinée.

On ne s’appesantira pas non plus sur le duo constitué par Dietrich Fischer-Dieskau, si attentif aux poèmes de Rabindranath Tagore, et par l’immense et trop rare au disque Julia Varady, en tout point sa partenaire et son égale. Passionnée et passionnante (la Sixième partie, dans toute sa violence), elle l’est ici comme dans sa Quatorzième symphonie de Chostakovitch avec Bernard Haitink
Chostakovitch : Les 15 Symphonies et dans ses grands rôles à l’opéraJulia Varady - Scènes d'Opéras (Idomeneo · La clemenza di Tito · Holländer · Meistersinger · La forza del destino · Nabucco · Il Trovatore · Arabella).

Pleinement soucieux de l’unité entre les mouvements voulue par Zemlinsky, Lorin Maazel à la tête du Philharmonique de Berlin signait un disque qui a fait date, même si on peut apprécier tout particulièrement, par ailleurs, le duo Matthias Goerne-Christine Schäfer (avec Eschenbach)
Alexander Von Zemlinsky: Symphonie Lyrique Op.18 et la direction impétueuse et un rien mal élevée de Michael Gielen chez Arte Nova qui propose un Zemlinsky moins délicat, plus torrentielLyric Symphony Lyric Suite. »

 

Exemple :

 

• Le 3e Chant « Du bist die Abendwolke, die am Himmel meiner Träume hinzieht. » (D. Fischer-Dieskau [baryton], Berliner Philharmoniker, L. Maazel)

https://www.youtube.com/watch?v=ohkSPUt1L7I

 

III.

Vous êtes le nuage du soir qui flotte dans le ciel de mes rêves.

Je vous façonne et vous crée selon les désirs de mon amour.

Vous êtes mienne, habitante de mes rêves infinis.

 

Vos pieds sont rosés de la gloire de mon désir, ô glaneuse de mes chants du soir.

Vos lèvres sont amères et douces du vin de ma douleur.

Vous êtes mienne, habitante de mes rêves solitaires.

 

C’est l’ombre de mes passions qui assombrit vos yeux. Vous êtes l’hallucination de mon regard.

Je vous ai saisie et enveloppée dans le filet de mes chants, ô mon amour.

Vous êtes mienne, habitante de mes rêves immortels.

 

 

 


 


 

A. Schoenberg (à droite) et A. Zemlinsky