Qu'il est beau de mourir assassiné (1975, E. Lorenzini)


 La carrière du documentariste italien Ennio Lorenzini fut brève. Il mourut, à la mi-mars 1982, d’un accident de la circulation à l’âge de 47 ans. Il débuta aux côtés d’un des cinéastes les plus originaux et les moins connus du cinéma transalpin, Gian Vittorio Baldi (1930-2015). On aura l’occasion ultérieurement de renseigner sur ce créateur qui agissait en dehors des règles usuelles du système de production.

 Que Lorenzini ait travaillé avec Baldi est significatif. Sait-on assez, en France, qu’il précéda, en Algérie, Gillo Pontecorvo, le réalisateur de « La Bataille d’Alger » ? Sûrement pas ! Car, son film aurait froissé plus d’un citoyen de l’hexagone. Fin janvier 1966, « Le Monde » en signale la « chanson de geste » en faveur des combattants de la libération algériens. Tourné à l’hiver 1964-65, « Le Tronc du figuier », appelé ensuite « Les Mains libres », est néanmoins plus subtil qu’on pourrait le croire. Il cherche à débusquer, dans une Algérie libérée, les risques et les enjeux à venir à partir des contraintes et difficultés présentes. Nous aimerions le revoir.

 Lorenzini est un militant. « Cronaca di un gruppo » (1970) est un film qu’il situe dans les groupes révolutionnaires français, entre Paris et les Pyrénées, tentant de ranimer le souffle après les évènements de 1968. C’est néanmoins « Quanto è bello lu murire acciso (« Qu’il est beau de mourir assassiné ») (85 minutes), sorti en 1975, qui retiendra notre attention. Le cinéaste consacre son œuvre à un épisode célèbre, mais mal traité par l’Histoire italienne officielle, celui de l’expédition puis du soulèvement raté en milieu paysan de Carlo Pisacane (1818-1857), précurseur de la « propagande par le fait », ancêtre de l’anarchie. Jean Delmas, pour « Jeune Cinéma » (janvier-février 1976), commente ainsi : « Le titre : « Qu’il est beau de mourir assassiné » est assez significatif de l’idéalisme de cette époque et vaut comme une affirmation de la valeur de l’utopie pour faire l’histoire. Mazzini, dans les mêmes temps, répétait que « le sacrifice n’est jamais stérile », l’utopie de Pisacane était différente de Mazzini en ce qu’elle faisait confiance non à la bourgeoisie, mais aux forces populaires. » 

 Au générique du film, on trouve les comédiens suivants :  Giulio Brogi qui travailla à quatre reprises avec les frères Taviani, avec Bertolucci (« La Stratégie de l’araignée ») et Angelopoulos (« Le Voyage à Cythère ») ; Stefano Satta Flores, le Nicola de « Nous nous sommes tant aimés » de Scola, transformé ici en Pisacane ; Alessandro Haber, souvent vu chez Pupi Avati. Le film fut tourné en Campanie et en Basilicate. Nous reproduisons maintenant un fragment de l’entretien accordé à Jean et Ginette Delmas.

 

› Q : C’est frappant : il y a un courant dans le cinéma italien pour des révoltes de ce genre. À propos du film des Taviani par exemple, on parle de Pisacane, mais personne n’avait abordé le thème de Pisacane, et je me suis demandé pourquoi.

E. Lorenzini : C’est bien connu qu’en Italie, dans chaque quartier, il y a une rue qui s’appelle Pisacane ! Je blague, mais surtout, les petits enfants chez nous apprennent tous un poème sur Pisacane. Mais on se contente de savoir que c’est un mazzinien, c’est-à-dire un républicain qui s’est battu pour faire l’unité de l’Italie. Ajoutez que Pisacane est un socialiste, un ancien officier des Bourbons qui a engagé pour la première fois la stratégie du fait, et qui était quelque peu anarchiste. Mais le film purement historique, l’histoire d’un personnage, ça ne m’intéresse pas du tout. Ce qui m’intéresse dans l’histoire de Pisacane, c’est qu’elle se déroulait dans le Sud, où je pouvais voir la condition des paysans, le pouvoir des Bourbons, et une certaine attitude des idéalistes. Je pouvais montrer dans ce film trois situations : paysannerie, bourgeoisie et pouvoir, utopistes. Alors, comment introduire un changement dans le sens du progrès ? […] Dans le Sud, on est obligé d’être soit brigand, soit émigré. Ou de faire un acte individuel : mais l’acte individuel, malheureusement, vient d’un intellectuel, et les intellectuels ne peuvent pas faire la révolution. […] Dans mon film, les paysans sont encore des paysans vieille manière, mais il y en a quand même un qui s’interroge : c’est Antonio, celui qui s’avance avec un fusil…

[…] Tout paraît statique, mais c’est le contraire. Le pouvoir change : à la fin, il a un but. Les paysans changent : à la fin, il y a les jeunes qui vont à la montagne. Et même Pisacane. C’est un utopiste qui, à la fin, se rend compte de l’importance de ce qu’il a fait, mais qui fait aussi le compte avec la mort. […] Tout ça est raconté comme autant de stations : maintenant il y a les martyrs, maintenant… Tout ça est assez ironique et c’est pour ça que j’ai donné comme titre : « Quanto e bello lu murire acciso ». Parce que ce n’est pas beau du tout d’être tué.