►  The Miracle Worker (Miracle en Alabama) [E.-U. Arthur Penn, 1962]

... ou le destin d’Helen Keller 

 

• « Obéir sans comprendre, c’est être aveugle. » (Anne Sullivan au père d’Helen)

 

  La genèse du film est complexe. Aussi renverrons-nous les intéressés au riche livret de Christophe Chavdia accompagnant le DVD paru en 2019. « The Miracle Worker » est inspiré par la vie extraordinaire d’Helen Keller, à travers, en particulier, son propre témoignage « Sourde, muette, aveugle. Histoire de ma vie ». L’œuvre relate les moments décisifs qui ont transformé une fillette aveugle, sourde et muette en un personnage symbolique de la mémoire collective américaine. La libération d’Helen Keller est aussi le fruit patient et déterminé d’une préceptrice, Anne Sullivan (Anne Bancroft), qui parvient, suite à de gigantesques efforts, à la sortir de sa prison intérieure par le miracle du langage. « Helen, je t’en prie, je voulais t’apprendre. T’apprendre ce dont la Terre est remplie… tout ce qui est là autour de nous, en un clin d’œil, et puis disparaît. Et la place qu’on occupe sur cette terre. Une lumière que nous lui apportons et que nous laissons en mots. On peut voir 5 000 ans en arrière dans la lumière des mots. Tout ce que nous pensons, sentons et échangeons à l’aide de mots. Afin qu’aucune âme ne s’éteigne et de telle sorte que le néant n’existe point, pas même au fond d’une tombe », dit Anne, passagèrement désespérée de ne pouvoir mener son travail à son terme.

À vrai dire, cette œuvre multiforme, fusionnant histoire réelle et fiction, aura connu différents visages avant d’aboutir à l’écran. Il serait donc injuste de ne pas saluer ici le travail du dramaturge William Gibson qui en avait conçu, à l’origine, un récit pour un ballet solo qui ne se fera malheureusement pas. Gibson envisageait la chose dans le cadre thérapeutique de l’atelier théâtre d’un asile d’aliénés où sa femme exerçait le métier de psychiatre. Nous sommes en 1953. Il contacte bientôt son ami Arthur Penn.

Après moult complications, un contrat finit par naître avec la télévision. Le 7 février 1957, « The Miracle Worker » est retransmis en direct. Patty McCormack interprète l’adolescente de 11 ans et l’expérimentée Teresa Wright tient le rôle d’Anne. On trouve au casting deux très grands acteurs : Burl Ives et Akim Tamiroff. Le succès est complet et dépasse même les espérances les plus raisonnables. Le standard de la CBS est submergé. Hollywood s’intéresse à un projet de film. Parallèlement, Gibson envisage de porter « The Miracle Worker » sur la scène. Le succès à Broadway de « Deux sur la balançoire » détermine le choix de Gibson : ce sera Anne Bancroft qui, durant de nombreuses semaines, se préparera pour le rôle d’Anne Sullivan. La jeune McCormack a grandi ; Patty Duke, douze ans, la remplace. Dès octobre 1959, le triomphe de la pièce est assuré. Anne Bancroft et Patty Duke font la une de « Time ». En avril 1960, Arthur Penn est annoncé à la mise en scène d’un film. Pourtant, rien n’est simple. Les initiateurs – Gibson, Penn et Fred Coe – ne veulent pas être trahis. Ils créent leur propre maison de production et s’engagent plutôt avec la United Artists. Ils bénéficient d’une liberté conditionnelle : le studio leur impose des actrices réputées – Elisabeth Taylor ou Audrey Hepburn. Or, le trio ne faiblira nullement, imposant Anne Bancroft et des conditions impensables à l’époque : le strict respect de l’œuvre sans romantisme, ni mièvrerie d’aucune sorte – une histoire sur la prééminence des femmes : Anne et la mère d’Helen en l’occurrence – et, en deuxième lieu, la volonté de tourner en extérieurs réels et non à Hollywood ! Le film sort en juillet 1962. Les critiques sont élogieuses. Toutefois, la réception publique demeure modeste. Le succès ultérieur viendra des deux Oscars attribués à Anne Bancroft et Patty Duke. Helen Keller entre, en ce qui la concerne, dans la légende.    

  Des années plus tard, la destinée d’Helen Keller provoque, à nouveau, le déploiement d’une forte reconnaissance collective de la part des citoyens américains. En septembre 2018, en effet, le conservateur État du Texas décide de réviser les programmes scolaires : il soustrait l’enseignement de la vie d’Helen Keller. Le Texas Board of Education estime qu’elle « n’est plus suffisamment représentative d’une bonne citoyenneté ». La réprobation est nationale. De nombreux citoyens américains s’insurgent contre une telle décision.

  Faut-il s’étonner d’une pareille disposition ? Les réactionnaires ne pourront jamais éprouver quelque empathie à l’endroit d’Helen Keller. Ils réglèrent donc des comptes a posteriori, en spéculant a fortiori sur la fragilité mémorielle des citoyens. Dans une tribune du « Washington Post », Haben Grima – première avocate sourde et aveugle, militante pour les droits des personnes handicapées – affirmera que sans Helen Keller – première femme sourde et aveugle à avoir décroché un diplôme universitaire –, elle n’aurait pas eu la force d’être ce qu’elle est devenue. Selon elle, effacer le récit d’Helen Keller ce serait réduire à néant l’unique symbole historique reconnaissable de la minorité handicapée. Face à la montée des manifestations de sympathie, l’État du Texas fera machine arrière.

  Car, Helen Keller (1880-1968), native du Sud des États-Unis, dans l’Alabama particulièrement ségrégationniste, fut une femme progressiste. Elle se battait pour un monde meilleur. L’American Foundation of the Blind (AFB) énoncera d’ailleurs qu’Helen Keller demeurerait « notre phare. […] Son plus grand désir était de laisser un monde meilleur que celui qu’elle avait trouvé. » Helen Keller fut de tous les combats : contre la guerre, pour le droit de vote des femmes, contre la discrimination sociale et raciale. Cette femme, qui ne supportait guère l’image de sainte que certains cherchaient à lui accoler, ne se privait pas de fustiger le monde injuste dans lequel elle vivait. Morigénant le directeur du « Brooklyn Eagle », elle déclara ceci : « Socialement aveugle et sourd, il défend un système inadmissible. Un système qui est, en grande partie, responsable de la cécité et de la surdité physiques que nous essayons de prévenir. […] Si je devais jamais, un jour, contribuer au mouvement socialiste par un ouvrage que je rêverais d’écrire, je sais quel en serait le titre : « Cécité industrielle et surdité sociale. » •

 


 The Miracle Worker (Miracle en Alabama). E.-U., 1962 - Noir et blanc, 102 min. - Production : Playfilm Productions/Fred Coe. Réalisation : Arthur Penn. Scénario : William Gibson d'après sa pièce. Photographie : Ernesto Caparros. Musique : Laurence Rosenthal. Montage : Aram Avakian. Sortie nationale aux E.-U. : 28/07/1962. Sortie en France : 10/10/1962. 


 

 

 

Anne Bancroft, Patty Duke

Patty Duke et Helen Keller

Helen KELLER

« Helen, je t'en prie... Helen, je voulais t'apprendre... »