Du sentiment chez Mikio Naruse

 

 Il m’a paru nécessaire de relire avec vous les lignes écrites par Jean
Narboni dans son ouvrage consacré au cinéaste nippon (« Mikio Naruse.
Les Temps incertains », Cahiers du cinéma, 2006), et, en particulier,
lorsqu’il s’attache à observer la démarche du réalisateur à l’endroit des
émotions. Naruse est, de ce point de vue, un des grands créateurs qui
ont contribué à insuffler au mélodrame une nature noble et empreinte de
vérité. La diffusion sur la chaîne Arte d’« Une femme dans la
tourmente » (1964) me permet de l’illustrer, à travers le texte de Jean
Narboni.
« Naruse ne s’est pas contenté de dire son peu de goût pour le
mélodrame pendant les années où il travaillait à la Shochiku, et d’éviter,
quand il était conduit à en réaliser un, les épanchements larmoyants de
rigueur dans une grande partie des films japonais d’alors parce que fort
appréciés du public », écrit Narboni. Ce dernier renvoie le lecteur au film
peu connu, mais fortement symbolique : « Un visage inoubliable » datant
de 1941, dans lequel Naruse exprime son avis sur les larmes. « Étranger
aux renversements et aux coups de théâtre destinés à provoquer une
charge émotionnelle, le cinéma de Naruse est une récusation constante
des prétentions de la volonté et une mise en doute de la clarté des
décisions », affirme Narboni. Chez le cinéaste, les sentiments
s’apparentent à la météorologie ; ils oscillent constamment, toujours
équivoques, sujets à des humeurs éphémères et des décisions
alternantes. Le critique cite un film muet de 1933 « Après notre
séparation ». Deux êtres liés par des sentiments forts se quittent sur un
quai de gare : leur séparation équivaut à un sacrifice qu’ils font par
amour pour les leurs. Or, Naruse fuit la facilité : en quelques plans d’une
sécheresse et d’une concision exemplaire, il parvient cependant à
bouleverser parce qu’il ne retranche absolument rien à la grandeur de ce
récit.
Bien des années plus tard, avec « Une femme dans la tourmente », et,
au crépuscule de sa carrière, Naruse conserve son credo. Le cinéaste
taiwanais Edward Yang – c’est Narboni qui le signale – y a trouvé un
motif d’admiration pour Naruse. « Il y relève, note le critique, un geste
en tous point comparable à celui que nous avons décrit dans « Après
notre séparation ». Reiko (Hideko Takamine), veuve de guerre depuis
quinze ans, est passionnément aimée par son jeune beau-frère Koji

(Yuzo Kayama). Choquée, elle le tient éloigné, tout en s’efforçant de
conserver à son égard des signes d’affection légitimes. Le trouble la
gagne pourtant… Le poids des traditions en usage et le souvenir de son
mari constituent néanmoins des obstacles insurpassables.
« À la fin, pendant le voyage qui la ramène définitivement dans le village
de ses ancêtres et que le jeune homme a tenu à faire avec elle, Reiko,
profitant d’une étape de montagne, lui demande de repartir. Koji,
désespéré, s’enivre dans une auberge du village et s’enfonce en pleine
nuit, titubant, dans un bois voisin. Le lendemain matin, Reiko voit de la
fenêtre de sa chambre d’auberge un groupe de villageois qui ramène un
corps sur un brancard. Elle identifie Koji à l’anneau qu’elle lui avait
donné en signe d’adieu et qu’il porte à sa main droite dépassant du drap
qui le recouvre. Elle se précipite hors de l’auberge, commence à courir
derrière les villageois, la caméra l’accompagne puis la précède dans son
mouvement, mais le cortège s’éloigne et disparaît au coin d’une ruelle.
Reiko, soudainement, cesse de courir et reste immobile. Le film se clôt
sur un gros plan de son visage sans expression. » (J. Narboni)
Yang décrit ces séquences, exprime sa stupéfaction et son exaltation
face à un tel épilogue. « Aucun cinéaste au monde, ou presque, n’aurait
eu une telle audace », clame Yang. C’est là l’expression de
l’acquiescement au monde qui est également séparation, perte et deuil.
Pour qualifier cette conclusion, Yang emploie le vocable de
« générosité » et définit le cinéma de Naruse en tant qu’ « invincible style
invisible. »

Le 7/08/2020.