The Chase (« La Poursuite impitoyable », E.-U. - 1966)

Arthur PENN – Marlon Brando, Robert Redford, Jane Fonda

 

► Le quatrième long métrage d’Arthur Penn trouve son origine dans une pièce de théâtre en trois actes signée Horton Foote. Les critiques la trouvèrent « outrageusement mélodramatique ». Quatre ans plus tard, c’est-à-dire dix ans avant le présent film, Foote en fit un roman. Une traduction française médiocre fut publiée l’année où le film fut distribué – le 17 février 1966 aux États-Unis, le 15 septembre en France. Le film d’Arthur Penn, tout en suivant la trame littéraire, s’écarte de l’optique choisie par Horton Foote, nettement moins catastrophique.

  Le film n’a pas reçu, à l’origine, les faveurs de la critique et du public anglo-saxon. « L’échec n’est revendiqué par personne », écrit René Jordan dans un ouvrage consacré à Marlon Brando. Le réalisateur explique que « The Chase » fut massacré au montage et à son insu. La scénariste Lilian Hellman, dramaturge également, compagne de Dashiell Hammett, exprima tout autant son amertume. « La démocratie par vote majoritaire est une forme de gouvernement idéale, mais c’est une voie pourrie pour la création. À un moment donné, deux autres écrivains ont été sollicités, et cela en faisait quatre avec Monsieur Spiegel (le producteur) et Monsieur Penn (le réalisateur). Et ce qui devait être un film modeste sur des gens qui ne savent pas quoi faire un samedi soir où il n’y a rien à faire, devint une œuvre outrageusement gonflée. » (New York Times, février 1966) Où se tient la vérité ? Si Arthur Penn avait plus ou moins désavoué le film, c’est surtout parce qu’il n’avait pas eu accès au montage. Plus tard, à la vision du film, il nuança son jugement.

  Le côté apocalyptique de « la Poursuite impitoyable » avait été introduit par Michael Wilson, le scénariste du « Sel de la terre » de Biberman. À l’origine, Sam Spiegel récupéra un projet qui semblerait dater des années 50. Il le confia à Wilson ; voici ce que celui-ci déclarait à « Positif », à la rentrée 1965 : « J’ai écrit en 1958 pour Spiegel un scénario qui s’appelle « The Chase ». Et ceci est très important pour moi parce que je pense que « The Chase » est le meilleur scénario que j’ai jamais écrit. Il se passe dans une petite ville du Texas. Un jeune voleur de cette ville s’échappe de prison et, en apprenant son évasion, les habitants ont des réactions diverses. Mon scénario est l’étude de ces réactions. Il y a des personnes qui l’aiment, d’autres veulent l’assassiner. Tous les conflits sociaux, personnels, éclatent à la suite de l’évasion du jeune homme. Sans faire de comparaison avec les événements tragiques récents : le meurtre de notre Président, il règne dans cette petite ville la même ambiance qu’à Dallas récemment. »

   Il est difficile, en effet, de ne pas être troublé par l’ambiance qu’instaure ce film. Chaque nouvelle vision nous replonge dans un malaise inguérissable. On ne peut pas en être effrayé : c’est l’image d’une certaine Amérique, et cette Amérique primaire, frustrée et veule semble s’incruster désormais. On pourrait observer là un microcosme social fascinant : les rapports de classe notamment. C’est en cela qu’on pourrait invoquer la lâcheté. Les « ratés » (« frustrés ») blancs s’en prennent au maillon faible : l’afro-américain ou le repris de justice Bubber Reeves (Robert Redford), faute de pouvoir le faire à l’endroit du magnat Val Rogers (E. G. Marshall) qui domine tout ce petit monde. Mais, Rogers a beau être incontournable, il ne peut obliger la femme du shériff Calder (Marlon Brando) à porter la robe qu’il lui a offerte et encore moins acheter la conscience et les sentiments des gens, à commencer par ceux de son propre fils Jake (James Fox), amoureux fou d’Anna Reeves (Jane Fonda), la femme du prisonnier évadé. Sam Fuller affirmait jadis et, à propos de « Shock Corridor » (1963), que l’Amérique était, en réalité, un grand asile psychiatrique. On en détient un échantillon dans cette cité du Sud profond. Le shériff Calder l’exprime à sa manière : « Parmi ces gens-là, certains sont complètement cinglés. Ils sont cinglés. » Menaçante ou effective, la violence est ici intrinsèque. Le drame est inévitable.

 Arthur Penn commente, pour sa part : « La violence est un sujet qu’un artiste conscient du monde dans lequel il vit peut difficilement éviter aujourd’hui. […] Et bien que tout dans « The Chase » soit nettement particularisé […], ce serait une erreur d’y voir la peinture d’une société donnée. Le film me semble refléter un état d’esprit actuel : le sentiment que les valeurs traditionnelles de la civilisation occidentale ont été laminées de telle façon qu’elles ne sont plus capables de retenir les forces devenues explosives qu’on a voulu réprimer. Le film capture, à fleur de nerfs, ce sentiment d’une violence latente toujours prête à éclater. Et si elle renvoie au vieux Sud américain, elle n’en est pas moins présente dans l’air que nous respirons tous. » (Entretien avec Robin Wood)

  Jeune, j’en ressentis instinctivement la réalité. « The Chase » participa à ma compréhension du monde environnant. Le film hantait ma mémoire : j’en saisissais le caractère profond dans les moindres fractures d’une « humanité » où l’être particulier est nié, avili et brutalisé au profit du conformisme social. Il fallait néanmoins qu’il y eût un réel savoir-faire pour communiquer un tel discernement. « The Chase » réunit un plateau d’acteurs magnifiquement dirigés sachant faire vivre leurs personnages : de Marlon Brando, Jane Fonda, Angie Dickinson, James Fox, en passant par des débutants prometteurs – Robert Redford, Robert Duvall, Janice Rule – jusqu’aux vétérans du vieil Hollywood – Miriam Hopkins, Henry Hull ; enfin, une équipe technique de premier plan – photographie : Joseph LaShelle ; musique : John Barry. « Tout dans ce film est raté », affirmait cependant Arthur Penn.       

 M.S.