Qui êtes-vous Jacques Brunius ?

 

 

  « Longtemps, je n’ai connu de Brunius que cette image. Je veux dire que Brunius, c’était pour moi cet étonnant personnage d’« Une partie de campagne » de M. Jean Renoir », confesse Jean-Pierre Pagliano, auteur d’un ouvrage dédié au personnage et publié en 1987 chez « L’Âge d’Homme ». Brunius, l’étonnant faune à l’œil conquérant, qui lutine autour de Jane Marken sera, j’en suis sûr, l’unique image qui restera chez les cinéphiles. Brunius ne fut pas qu’un drôle d’énergumène. Insaisissable, secret, mais surtout doué, subtil et sarcastique, Brunius ne laissait jamais indifférent. L’homme avait une touche d’élégance très british. Du reste, il connaissait à la perfection la littérature britannique. Je veux dire qu’il la comprenait profondément. Brunius devint en 1940 une des voix émergentes des ondes brouillées de la BBC : « les Français parlent aux Français », cela vous parle-t-il ?  En ces temps de discorde nationale, Brunius répondait au nom de Jacques Borel.

  Outre ceci, qu’aurait fait d’autre Brunius ? Tout ou à peu près tout. « Un touche-à-tout de génie », disait Yannick Bellon qui tenait l'expression d'André Breton. Celle-ci le côtoya régulièrement puisqu’il épousa sa tante Colette, sœur de la photographe Denise Hulmann-Bellon, mère de la réalisatrice et de la comédienne Loleh Bellon. « Côtoyer » n’est pas exactement le bon verbe. En réalité, toutes ces personnes nichaient au même endroit, l’immeuble du 39 quai de l’Horloge, sur les berges de la Seine à Paris. Les appartements communiquaient… Une vraie vie de famille… vécue, quand même, en toute liberté !

  Brunius n’était pas un dilettante. Il s’exerça en tous domaines sans se prendre trop au sérieux mais avec le maximum de rigueur, de clairvoyance et de respect. Il n’était pas non plus du genre flatteur. Il avait beau reconnaître le génie ou le talent chez les autres, il conservait en toutes circonstances un esprit critique qu’il distillait avec un piquant et une imagination peu ordinaire. Faisons l’inventaire à présent : Jacques Henri Cottance, alias Jacques Brunius, né à Paris un 16 septembre 1906 et décédé en 1967 à Exeter en Angleterre, fut, tour à tour, poète, essayiste, traducteur, adaptateur, conférencier, directeur de collection, homme de radio, critique de cinéma, réalisateur, acteur, dessinateur, collectionneur… En clair, il s’était arrangé pour être partout sans laisser une trace trop marquée nulle part ! Brunius disparu, on s’aperçut très vite qu’il manquait, et pour cause ses avis, sa collaboration, son esprit, où le trouver à présent ? Son être tout entier créait un vide immense. Brunius avait, en outre, mis la vieillesse au placard. Cette fausse sagesse qui transpire le ranci et l’absence de réflexion. Aussi, le poète Max-Pol Fouchet parla, à juste raison, de la « sensibilité adolescente » de Brunius. Or, aujourd’hui, où les gens narcissiques, haineux ou blasés foisonnent au fil des tumeurs médiatiques ou des toxiques réseaux sociaux, l’expression « turbulence » a perdu son sens profond. Car, il y a un précipice entre cette turbulence et la turbulence des surréalistes ; Brunius accréditait l’idée d’une turbulence dispensatrice d’énergie créatrice et de pensée impertinente. Brunius et tant d’autres, ceux qu’on nommera les « pétillants inspirateurs », suscitaient, en leur temps, la verdeur enthousiaste, l’étincelle d’intelligence et la sève d’humanité présentes en chacun de nous pour peu qu’on veuille s’instruire et s’élever au-delà de notre méchante psychologie de ragotin. Brunius était, en effet, le lieu géométrique de ses interrogations (J.-P. Pagliano). Vers ce lieu convergeaient de brillants esprits. « Quand Jacques Brunius est mort, écrira David Robinson, on a compris tout d’un coup à quel point on tenait à lui, combien de choses on avait oublié de lui demander ou négligé de discuter avec lui. » Brunius était une vraie personnalité. C’était donc celle-là qui manquerait désormais. Brunius respectait ainsi le vœu surréaliste : son existence comptait plus que son œuvre.

Le 6/10/2020.

MiSha


 

☼ Citation :

« Brunius était un des derniers encyclopédistes : c’était une personne avec qui on pouvait parler pendant des heures des sous-sols de Londres, de la morphologie du corps féminin, de la peinture préraphaélite, ou même de la culture de petits pois par les moines de la Basse-Normandie. Il connaissait tout, il adorait parler de tout, et il se faisait fort de répondre à tout. Il avait une facilité extraordinaire pour retenir tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il entendait, pour assimiler et traduire : ce qui ressortait de lui n’était jamais ce qu’il avait reçu, c’était passé par une sorte de passoire magique qui en faisait de la poésie. » (Ado Kyrou)

 

• Opinion : Jacques Brunius et « Hallelujah » (E.-U. - 1929) de King Vidor

« […] Toutes les considérations enthousiastes sur la race nègre qui sont ici permises ne vont pas sans une certaine légèreté.

 Il convient, lorsqu’il s’agit d’une telle œuvre, de considérer sa portée morale, et pariant, de juger l’homme qui l’a produite.

 King Vidor, américain 100 %, intellectuel et « artiste », possède une intelligence sans nulle doute exceptionnelle qui lui permet de rester américain, c’est-à-dire jeune et peut-être ingénu. […]

 « Hallelujah ! », film nègre, est avant tout un film chrétien, et des plus écœurants puisqu’il montre des hommes purs et naïfs dont nous saisissons mal les buts mystiques, avec lesquels non seulement toute discussion mais toute confrontation intellectuelle nous paraissent impossibles.

 L’auteur entreprend de nous avoir à l’émotion forcée, devant le spectacle des passions admirables. Au fond, il s’agit pour Daniel Haynes – Zeke – Ezekiel de concilier l’érotisme magnifique et violent de sa race, érotisme qui fut la base même de la religion de ses ancêtres, avec le christianisme, mysticisme nouveau que les Blancs ont imposé depuis quelques générations en même temps que l’esclavage, croyance infuse qui déjà lui est léguée, qu’il ne peut examiner en toute liberté. Une telle tentative de réduction est, il va sans dire, vouée à l’échec. […] » (« La Revue du cinéma », n° 11, juin 1930)


 

 Brunius en bref :

 

Réalisateur

Assistant réalisateur

Acteur

Œuvres

Publications

Auteur

  • 1954, En marge du cinéma français, Arcanes, Paris, 1954 (réédition présentée et commentée par Jean-Pierre Pagliano :Éditions L'Âge d'Homme, Lausanne, 1987)
  • 2016, Dans l'ombre où les regards se nouent. Écrits sur le cinéma, l'art, la politique 1926-1963. Édition établie et présentée par Grégory Cingal avec la collaboration de Lucien Logette, Paris, Éditions du Sandre, 2016.

Traducteur