Pier Paolo Pasolini : L’Évangile selon saint Matthieu [1964]

  • Le mythe ressuscité

 

  Avec « Il vangelo secondo Matteo », la création cinématographique de Pasolini suit la même voie que celle recherchée dans son œuvre poétique. Cette quête l’incite à puiser son inspiration vers des terres non encore contaminées par la culture consumériste de la société industrielle. Pier Paolo déplace sa caméra vers le Mezzogiorno si ce n’est bientôt vers le tiers monde, là où le sacré a encore un sens. Dans cet univers, les hommes dialoguent encore avec D.eu ou avec leurs dieux. La nature, les animaux, les plantes, les pierres ont une âme parce que D.eu est en eux.

  C’est à l’origine du monde que Pasolini remonte. Le texte de l’évangile de Matthieu doit ressusciter « l’épaisseur du mythe ». Pier Paolo s’attache à défaire l’iconographie saint-sulpicienne qui englue Christ dans la souffrance et la résignation. Pour autant, « il est contre ma nature profonde de désacraliser les choses et les gens, affirme-t-il. Je tends au contraire à les resacraliser le plus possible. »

  L’auteur des « Ragazzi di vita » met ensuite l’accent sur le fait qu’il n’est pas croyant. « C’est ainsi, dit-il, que, sans le désirer précisément, j’ai été conduit à renverser toute ma technique cinématographique et qu’est né ce magma stylistique qui est le propre du cinéma de poésie. Parce que pour pouvoir raconter « L’֤Évangile », j’ai dû me plonger dans l’âme de quelqu’un qui croit » (in : Entretien, « Cahiers du cinéma », n° 169, août 1965).

  Pasolini retraduit l’événement comme s’il s’agissait d’un tremblement de terre. Il ne peut être relaté, en certains moments névralgiques, que comme un reportage. « Lorsque, dans la cour du Temple, au cours d’un rassemblement, le Christ dénonce la loi des Pharisiens, sous la surveillance d’une patrouille de soldats, la scène prend le rythme d’une bande d’actualité. L’image vacille, se trouble, tremble », écrit Alain-M. Boyer. Or, ces images ont aussi une fonction symbolique, celle de s’inscrire définitivement dans la mémoire historique de l’Humanité. Le défi du Christ, sa relation au monde et aux hommes qui l’entourent, là est la révolution principale qui acquiert sa dimension de mythe. À l’opposé d’une chronique hagiographique parée d’artifices, Pasolini ne sollicite guère les légendes liées aux miracles. Là, où certains croient bon de solliciter D.eu et le Messie en toutes circonstances, Pasolini imagine un Christ s’appuyant sur les hommes eux-mêmes pour leur faire accomplir des miracles. La guérison ne provient pas d’un D.eu omniprésent et tout-puissant, quand bien même le serait-il, mais de l’homme lui-même qui croit fermement à sa guérison. En ce sens, Pasolini est profondément chrétien. Si Pier Paolo choisit Matthieu c’est qu’il semble être « le plus révolutionnaire de tous les évangélistes, parce qu’il est le plus réaliste, le plus proche de la réalité terrienne où le Christ apparaît. »

  La question des décors, du paysage en somme, dans lequel va s’accomplir la Parole et le destin du Christ est essentielle. Pier Paolo effectue des repérages en Israël, tourne des plans du désert de Judée et du lac de Tibériade. Il renonce bien vite à prolonger son séjour ici. Plus rien n’est désormais comme en ces temps immémoriaux ! Il lui faut choisir un endroit où tout justifierait que le Christ intervienne. Pier Paolo a très bien compris que l’Italie, celle du Sud justement, s’acquitterait largement de cette mission. Il va donc placer son Christ – en l’occurrence le jeune Enrique Irazoqui, récemment décédé – en Lucanie, en Calabre, dans les Pouilles, dans les environs de Massafra et de Crotone, dans les anciens quartiers de Matera, dans les habitations troglodytes de Barile, en fait non loin de la région de laquelle le peintre Carlo Levi, l’intellectuel antifasciste « confiné », écrira plus tard « Cristo si è fermato a Eboli ». Là, où les paysans les plus misérables se sentent profondément abandonnés. « Sur cette terre sombre, sans péché et sans rédemption, où le mal n’est pas un fait moral, mais une douleur terrestre » (C. Levi), le Christ selon Pier Paolo est advenu. Une idée de génie ou une « expérience hérétique » ? Les deux sans aucun doute.

Le 16/10/2020.

MiSha   

 


  •  Chronologie :

- Printemps 1964 : Tournage de L'Évangile selon saint Matthieu. La scène du baptême de Jésus est tournée au bord d'un ruisseau, entre Viterbe et Orte. À Chia, Pier Paolo est séduit par une tour médiévale en ruines et songe à l'acheter. La séquence du Mont des Oliviers est tournée à l'est de Rome, entre la villa d'Hadrien et Tivoli. Les autres scènes sont tournées à Crotone, Matera et Massafra et celles de la tentation sur les pentes de l'Etna.

- Été : Pasolini travaille au montage du film.

- 4 septembre : Présentation au Festival de Venise (Mostra). Interventions violentes des néofascistes de « Ordine Nuovo » et de l' «Association Italo-ibérique » (sic). Le film est récompensé par l'Office catholique international du cinéma. 

- 11 novembre : Agression néofasciste contre Pier Paolo au centre culturel Francesco De Sanctis.