Mahmoud Darwich (1941-2008) : La Palestine comme métaphore

  


 

 

 

 Je n’ai pas oublié le chant de Lorca pour évoquer Darwich. Je croyais juste de le faire non seulement pour Federico García, cruellement exécuté par les bourreaux, mais pour ces Espagnols autrefois jetés sur les routes de l’exil. On est en exil dans son propre pays. Des Palestiniens vivent à l’heure présente chez eux. Ils ne se sentent pourtant nulle part chez eux. Mahmoud écrivait encore : « Jamais nos exils ne furent vains, jamais en vain nous n’y fûmes envoyés. » Exilés, nous le fûmes tous. Avons-nous perdu notre terre ? Chez Darwich, la Palestine n’est jamais une fin en soi. Elle exprime la douleur d’une patrie à jamais perdue (« L’Histoire ne peut se réduire à une compensation de la géographie perdue », dit le poète d’Al-Birwa). Elle force au retour sur soi et les autres. Quelle patrie avons-nous perdu ? Quelle patrie ne reviendra plus ? L’Histoire est peuplée d’exils et de patries perdues. De quelle patrie rêvions-nous ?

  Je reviens sur ce poème nommé « Les violons ». Mahmoud décline ainsi :

« Les violons pleurent avec les gitans qui partent pour l’Andalousie

Les violons pleurent les Arabes qui sortent de l’Andalousie. »

Mahmoud qui connaissait bien les Juifs, qui écrivait en hébreu, s’exprimait pour tous.

Nous pourrions écrire ainsi :

« Les violons pleurent avec les Juifs qui partent pour la Palestine

Les violons pleurent les Palestiniens qui sortent de la Palestine. »

Quelle patrie avons-nous perdu que nous ne retrouverons plus ?

 Juif je suis et n’ai nulle envie de vivre un troisième exil. De quelle Algérie avais-je rêvé ? De quelle France m’efforcé-je de rêver ? Irais-je en Israël ? J'achèverai peut-être ma vie... Israël au cœur et non sous mes pieds. Je terminerai ma vie, ami de la Palestine souffrante et un cœur juif en bandoulière s’il le faut. Je le redis ici : je n’irai peut-être jamais en Israël. Les voyages m'abîment désormais. Mon corps est souffrances. Et si mon corps me torture à ce point, mon intelligence se tord à son tour. Au diable, les voyages ! En existent-ils comme jadis ? Sont-ils pérégrination de l'âme et découverte de soi ? Retrouverais-je dans Jérusalem déchirée et divisée la Terre Promise ? On peut choisir d'être Juif sur la banquise et mourir gelé comme n’importe quel homme sur cette terre. Les Esquimaux n’y verront que du feu.

  J’ai invoqué Darwich et la Palestine comme métaphore. Je me souviens de ce que soutenait son confrère irakien Saadi Youssef. « Tous les poètes palestiniens ont pris appui sur la Palestine, à l’exception de Mahmoud Darwich, car c’est la Palestine qui a pris appui sur lui. » Est-ce uniquement la Palestine qui « prend appui sur lui » ? Darwich est comme Neruda, Lorca, Aragon, Hikmet et tant d’autres : à travers eux, un monde s’ouvre. Ils expriment les douleurs et les espoirs d’une humanité. Plus encore : La poésie est humanité. Qui pourrait la décrire ? « Que dirais-je de la poésie ? Que dirais-je de ces nuages, de ce ciel […] ? La voici ; regarde. Je porte le feu dans mes mains », ce sont les mots de Federico adressés à l’ami Gerardo Diego.

 Darwich explique : « […] Je suis parvenu à élaborer un langage poétique indépendant, qui ne se réduit pas à son axe thématique. » Darwish n’est pas un poète nationaliste ou patriotique. Il évoque la Palestine en tant que « présence humaine et culturelle. » De ce point de vue, celle-ci demeure largement sous-évaluée. Enfin, Darwich croit naturellement aux vertus du poème et du poète. Ils ne sauraient être enrôlés pour une cause, aussi légitime et généreuse soit-elle. Et puisqu’aucun poème, aucune poésie ne saurait être grillagée, alors Darwich moque forcément cet univers de communautés arbitraires et de frontières emmurées. La Palestine n’a guère besoin d’une clôture pour exister ; le judaïsme non plus. Aussitôt érigé, l’État entre dans la phase d’érosion naturelle. On crée un État comme solution intermédiaire et mensongère. On doit en être conscient. « Il faut rapidement oublier l’État, cette solution miracle, et se comporter comme s’il était une chose tout à fait normale », affirme Darwich. « Vous avez commencé par sanctifier votre État et vous vous vous êtes enfermés dans ce ghetto. […] Vous avez causé notre exil, nous n’avons pas causé le vôtre », dit-il encore. Comment des Juifs qui souffraient jadis du ghetto ont pu en recréer un à l’échelle de notre Terre ? Et décréter, à présent, et le nommer État Juif afin que personne ne puisse se sentir autrement qu’« étranger » dans le supposé « Jardin d’Éden » s’il n’est pas Juif ? Or, tous les vieux ennemis du judaïsme qui, jadis, s'acharnaient sur la question juive sont enfin heureux : « Les Juifs ont leur État ! » Du coup, même Jérusalem et, à l’encontre des vérités élémentaires, serait capitale d'un État ! Mais, elle est déjà juive, qu'aurait-elle à faire d'être consacrée capitale d'un État juif ! Qu'aurait à enseigner un judaïsme réservé aux seuls Juifs ? Tout cela relève d'une nature d'émouchet… Rassurons-nous : la poésie plane « au-dessus des nuages ». Et le parfum des femmes, l’éclosion de l’amour, la chaleur des hommes, l'arôme du café et les notes limpides du guitariste inspireront les poètes au-dessus des guerres et des barrières. Au fond, c’est l’âme de Darwich qui parle et respire encore.  

 

 Misha


 

 VII

« Il y a des morts qui sommeillent dans des chambres que vous bâtirez. Des morts qui visitent leur passé dans les lieux que vous démolissez. Des morts qui passent sur les ponts que vous construirez. Et il y a des morts qui éclairent la nuit des papillons, qui arrivent à l'aube pour prendre le thé avec vous, calmes tels que vos fusils les abandonnèrent. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu'ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. » 

Mahmoud DARWICH

(Au dernier soir sur cette terre, 1992)