Krzysztof Kamil Baczyński

(1921-1944)

  

- « Le monde devient une tombe… » [1]

 

 Celui qui se donna tout entier à une cause,

qu'elle fût grande ou petite, désespérée de surcroît,

doit finalement mourir pour elle ou à cause d'elle.

 Maria Dabrowska

 

 

Poète symbolique d’une génération née dans une Pologne indépendante, puis sacrifiée pendant la Deuxième guerre mondiale, il incarne un romantisme polonais dans une version à la fois tragique et héroïque. « Son imagerie poétique qui s'inscrit dans la lignée du catastrophisme évoque parfois Bosch, Brueghel, Dali et les surréalistes, mais par son extrême pureté et beauté d'expression ralliée à une profondeur métaphysique sans pareille fait penser à la musique de Chopin. Son œuvre, d'une maturité étonnante, est aussi le témoignage apocalyptique sur ce qui fut la pire nuit de l'Histoire. » (Wikipedia)

 Né à Varsovie, d’un père également poète et critique littéraire, un 22 janvier 1921, Krzysztof Baczyński écrit ses premiers poèmes alors qu’il étudie au lycée Stefan Batory. Il fréquente Konstanty Jeleński, sympathisant trotskiste. Lui-même appartient à l'union de la jeunesse socialiste indépendante Spartakus, une organisation semi-légale d'étudiants du secondaire sous le patronage du PPS (Parti socialiste polonais) et devient membre du Comité exécutif en 1937. Il est connu au sein de l'organisation sous le pseudonyme de Emil. Il est également coéditeur du magazine Strzały, fondé en février 1938, où il publie son premier poème Accident du travail. Adolescent sensible et raffiné, il apparaît peu disposé à l’action militaire. Dès l’invasion de la Pologne, il rejoint cependant la résistance dans un groupe d’assaut nommé bataillon Zośka, formé de scouts de l’organisation Szare Szeregi. Il combat par les armes, mais aussi par la plume, multipliant les articles pour des revues clandestines et la rédaction de poésies diffusées malgré la censure nazie qui condamne à mort l’auteur de lignes écrites en faveur d’une Pologne libre. En juin 1942, il épouse une camarade de combat, Barbara Drapczyńska. Les vers qu’il écrira pour elle sont parmi les plus admirables textes d’amour de la littérature polonaise. Baczyński périt au quatrième jour de l’insurrection de Varsovie, le 4 août 1944, mortellement blessé par un tireur d’élite au poste de police du palais Blanka. Après la guerre, son corps a été déplacé au cimetière militaire de Powazki. Il avait à peine 23 ans. Son épouse Barbara meurt, à son tour, enceinte, le 1er septembre de la même année. Couple mythique, ils ont une tombe commune au cimetière précité. Les œuvres de Baczyński ont survécu : plus de 500 poèmes.

  


 

 

◙ Traductions en français

  • L'insurrection angélique trad. et préfacé par Claude Henry du Bord et Christophe Jezewski, Le Cri, Bruxelles, 2004 (177 p.).
  • Testament de feu trad. et préfacé par Claude Henry du Bord et Christophe Jezewski, Arfuyen, Paris-Orbey, 2006 (196 p.).

 

 


 

 

 

•  Ses inclinations le destinaient au pur lyrisme, et pourtant Baczyński n’a pu éviter d’aborder les thèmes de la guerre et de l’acte patriotique. Ses visions complexes, pleines de métaphores et de symboles, sous-tendues par un profond romantisme, font contraster les images de l’anéantissement total avec celles d’un univers de pureté et de beauté, inspirées par la nature, le sentiment amoureux, le mysticisme. Dans ses réflexions, il oppose le devoir du soldat à celui de l’artiste, la violence à la faute, la dimension humaine à l’ordre transcendantal. Sa poésie, dramatiquement traversée par des images poignantes de mort et de destruction, tend constamment à saisir le mystère de l’existence et à rechercher l’acte créateur au moyen d’associations polysémiques et de structures visionnaires. Sa conception du martyre rédempteur fait espérer au jeune poète l’intégration de sa création dans la sphère des actes primordiaux, sa fusion avec la nature et avec Dieu.

 Les poèmes d’amour écrits pour Barbara ont ému plusieurs générations de Polonais. Ils ont permis à une œuvre poétique, combattue par la censure marxiste pour sa dimension philosophique, de demeurer vivante en l’absence de toute publication. Certains de ses textes ont été mis en musique, ce qui leur a valu une immense popularité.

 

Maryla LAURENT

 

 « Ayant choisi l'action, la lutte armée, déchiré dans sa conscience de soldat-chrétien, il est condamné à périr, mais dans l'honneur, debout. Cette poésie est écrite avec du sang, le sang d'un jeune homme qui a fréquenté assidûment Rilke et Baudelaire, deux de ses poètes préférés. Ils ont plus d'une chose en commun - dont une commune passion de la transcendance, une extrême beauté et pureté de leur langage. » (Claude-Henry du Bord, Christoph Jezewski ; préface à « Testament de feu ») 

 

 


 

Krzysztof Kamil Baczyński – Monde rêvé

 

Triste, triste est l’homme endormi dans les événements,
événements vrais.
Comme dessiner un cercle sur le sable,
comme poser des vitres dans l’ombre des chênes,
dans de vrais châteaux de couleur.

Tu te souviens, comme ça – sans y penser –
des forteresses enfantines de sable.
Facile de croire : tu vis là-bas
et maintenant, tu ne fais que rêver,
un songe éblouissant de foudres, de mal, d’éclat.

C’est si bien,
même si une vingtaine d’années se sont écoulées,
si bien de ne plus croire aux fleuves de feu, aux hommes emportés
par le vent,
et sombrer jusqu’aux bords du regard dans la réalité.

Mais je me réveillerai, je me réveillerai.

*

Świat sen

Smutny, jaki smutny człowiek uspiony w zdarzeniach,
w zdarzeniach prawdziwych.
Jakbys kreslił kółko na piasku ,a w dębów cienie
jak w rzeczywiste zamki kolorowe powprawiał szyby.

Tak sobie nieroztropnie – niby przypominasz
dziecięce twierdze z pisaku.
Uwierzyć łatwo : żyjesz tam ,
a teraz snisz tylko
oslepiajacy sen piorunów, krzywdy i blasku.

Jakże spokojnie ,choć upłynał dwudziesty rok ,
nie wierzyć w rzeki ognia, przez wiatr unoszonych ludzi,
tonac po brzegi spojrzenia w rzeczywistosć.

Ale ja się obudzę ,ale ja się obudzę.

Février 1941 / luty 41 r.

***

Krzysztof Kamil Baczynski – Testament de feu (Arfuyen, 2006) – Traduit du polonais par Claude Henry du Bord et Christophe Jezewski.

 


 


 

Lettre à Basia (Barbara)

 

 Quel courage il me faut, parmi ces canons qui crachent le désespoir ! Et pourtant je tremble sous ton regard incertain.

 Quelle force il me faut, quand la moitié du monde et le ciel tout entier pèsent sur mes épaules ! Et pourtant je t'enlace si faiblement de ce bras qui brûle d'impatience !

 Ah, dans la nuit s'ouvrent les portes de la peine, d'où sort fantomatique, un cortège de figures de cire.

 

 Je suis ce soldat qui agonise dans un champ éloigné de toi pour l'éternité, les mouches me fouillent le visage, les mains, le corps, je sens leurs pattes visqueuses, curieuses, jusqu'au fond de ma blessure. Et toi tu longes une rue de la ville et, fatiguée par la chaleur, tu penses à moi d'une façon impersonnelle, sans parvenir à te souvenir de mon visage : quand reviendra-t-il ? Tu ne sais donc pas qu'il n'y a pas de retour, les mouches ont dévoré ma mémoire, le soleil décompose mon visage sanglant, atome après atome.

 

Je suis le conquistador comptant les derniers pas qui le séparent de toi avant sa mort. Mais le ciel verse implacablement la cendre, la forêt vierge m'enlace comme un serpent vert. Où ai-je perdu ma hache ? Ne suis-je pas déjà allé au bord de ce torrent, ne me suis-je pas égaré à sa source ? Dans ta chambre froide, sûr que je t'ai abandonnée pour cette jeune fille brune d'un village livré à l'humidité torride, tu poses tes mains sur mes épaules, pleine de désespoir, et tu veux détruire les verdicts rendus. 

 

Je suis celui qui attend dans un café des faubourgs. Ah, qu'il est ridicule mon voisin en train de tremper un petit pain dans son café, et cette dame qui s'essuie les yeux en cachette, comme elle est triste ! L'horloge s'est arrêtée depuis longtemps, la poussière a recouvert les gens statufiés à leur table, sur le seuil le serveur immobile se tient comme il y a des années, souriant, sans vie, tandis qu'ils te conduisent, captivée, inconsciente, à travers ce corridor sombre qui ne mène nulle part.

 

Lorsqu'ils se lèvent, c'est l'hiver et sur le pas de la porte se tient ton souvenir et il sourit.

Ô ma bien-aimée !

Nous allons une fois encore souffler dans nos mains gelées, nous aurons d'infinies conversations sur le printemps, sur cet événement de la vie en transformation sous nos yeux.

 

Ô donne-moi le pouvoir de la métamorphose et je te ferai éternelle par la bourrasque, le froid, la canicule et les fleuves de feu.

Ô donne-moi le pouvoir de la métamorphose et je ferai ton image parfaite dans mon imperfection, je rendrai ton image visible en moi jusqu'à la fin des temps. 

Ô donne-moi le pouvoir de la métamorphose et je te ferai une avec moi, dans le roc, fût-ce au fond de la mer alors qu'au-dessus de nous, perdus dans le temps, vont flotter des poissons brillants ; et des algues semblables à des cheveux d'instants pensifs pousseront sur nous et nous cacheront avant que vienne la résurrection des corps.

26 mai 1941

 

 

 


 

 

 

 

 



[1] « Le monde devient une tombe, le temps s’enfuit en rêves.

Et les cœurs – il en est si peu, et les lèvres – il en est tant.

Nous-mêmes – si petits, encore un pas – mythe nous serons… »

 

(« Ce temps », in « Les Poètes de l’apocalypse, Anthologie de la poésie en polonais, hébreu et yiddish [1939-1945], PUL, 1992) 


 

« Baczyński » (2013), film de 66 minutes réalisé par Kordian Piwowarski, avec Mateusz Kosciukiewicz (Baczyński) et Katarzyna Zawadzka (Barbara).