Cold War (Zimna wojna) – 2018, Pologne. Pawel Pawlikowski

 

                                  Guerre(s) froide(s)

 

 


 

 

• Synopsis :

  

Pologne, 1949. Pianiste et chef d’orchestre, Wiktor sillonne la campagne pour enregistrer des chants folkloriques en vue de la création d’un spectacle. Parmi les jeunes talents qu’il a recrutés, la belle et fougueuse Zula fait immédiatement chavirer son cœur. Trois ans plus tard, alors que le régime communiste a transformé leur art en instrument de propagande, Wiktor profite d’une représentation à Berlin-Est pour s’enfuir. Zula, qui a renoncé à l’accompagner, poursuit sa carrière à travers l’Europe. En 1957, elle retrouve son ancien amant, devenu jazzman à Paris. Enfin réunis, Wiktor et Zula s’aiment et se déchirent, jusqu’à ce que la jeune femme, dans un accès de désespoir, repasse le rideau de fer… 

 

« Entre la Pologne et la France et entre 1949 et 1964, un homme et une femme s'entêtent à s'aimer malgré la force de l'Histoire qui ne cesse de les séparer. Un film simple et beau, qui capture l'essence d'un grand drame romanesque dans le petit flacon d'une ritournelle. » (« L'Annuel du cinéma 2019 »)

 

 


 

 

• Critique :

  Succédant à « Ida » (2017), « Cold War » (ndlr : Guerre froide) en conserve le recours au noir et blanc et le format des origines du cinéma sonore, le 1.33. Une grande différence toutefois, ses nombreux mouvements d’appareil, justifiés ici par les déplacements géographiques constants des deux personnages et leurs tempéraments particulièrement passionnés. Wiktor (Tomasz Kot) et Zula (Joanna Kulig), calqués en grande partie sur les personnalités des parents du réalisateur, sont deux artistes polonais qui, entre 1949 et 1964, sont viscéralement épris l’un de l’autre, mais victimes des multiples soubresauts causés par la guerre froide, qui leur imposent une succession ininterrompue de séparations et de retrouvailles. Ballotés séparément de Varsovie à Paris, de Berlin en Yougoslavie, ils ne peuvent résister au plaisir, fortuit ou voulu, de se retrouver, tout en sachant qu’un avenir commun est hors de leur portée. Le film est d’une très grande beauté plastique, renouant pertinemment avec la puissance esthétique de l’expressionnisme photographique. Le scénario n’offre aucun temps mort, le montage, toujours fonctionnel, assure un rythme très soutenu au récit. La reconstitution historique et politique, toujours convaincante, dénonce avec beaucoup d’objectivité l’irrationalité de l’utopie communiste plaquée sur le caractère polonais, à la fois soucieux de liberté d’expression individuelle et soumis aux mœurs traditionnelles. Un portrait d’époque, en outre, incarné avec justesse par les deux interprètes principaux, Joanna Kulig (déjà présente dans « La Femme du Vème » (2011) et « Ida ») et Tomasz Kot. L’un des meilleurs films de la compétition officielle (Cannes 2018) qui, à nos yeux, méritait plus que le prix de la mise en scène.

 

Michel Cieutat (« Positif », n° 689-690, Juillet 2018)

 


 

 

https://www.arte.tv/fr/videos/095147-000-A/cold-war/  Lundi 16 novembre 2020 Arte

 

Cold War (Zimna wojna). Pologne, Royaume-Uni, France. Réalisation et scénario : Pawel Pawlikowski. Scénario : Janusz Glowacki, Piotr Borkowski. Photographie : Lukasz Zal. Son : Maciej Pawlikowski et Miroslaw Makowski. Chorégraphies : Stefano Terrazzino. Décors : Katarzyna Sobanska-Strzalkowska et Marcel Stawinski. Costumes : Aleksandra Staszko. Production : Opus Film. 84 minutes. Noir et blanc. Interprétation : Joanna Kulig (Zula), Tomasz Kot (Wiktor), Borys Szyc (Kaczmarek), Agata Kulesza (Irena), Cédric Kahn (Michel), Jeanne Balibar (Juliette). Sortie en France : 24 octobre 2018. Visa d'exploitation : 146225. 339 763 entrées en France.





 

  • Contexte(s) politique(s) : La Guerre froide ou Cold War

 

Le film débute en 1949. Le titre en est parfaitement suggestif. Le 12 mars 1947, confirmation du discours du britannique Winston Churchill au Westminster College de Fulton (mars 1946), la doctrine américaine de l’endiguement (containment) du « communisme » est définie par son dirigeant suprême, Harry S. Truman. Dans le camp adverse, la réponse ne se fait pas attendre : le 22 septembre, Andreï Jdanov, proche collaborateur de Staline, définit les grands axes d’une orientation « anti-impérialiste » nécessitant une politique de «verrou» ultra-monolithique à l’intérieur des Partis communistes européens. L’objectif est de soutenir prioritairement et sans discussion l’URSS - la politique communiste fixe ses limites : l'image de « forteresse assiégée » se conjugue avec les méthodes implacables du « rouleau compresseur ». Le Kominform (Bureau d’information des PC) est formé dans ce but.

À partir de 1948, sous l'autorité de Staline, les pays de l’Est européen sont donc sujets à une profonde reprise en mains. En février, la Tchécoslovaquie emprunte la voie de la « normalisation communiste », les autres composantes de l’alliance démocratique étant implacablement évincées. Le 28 juin, la Yougoslavie, qui fait, selon Staline, déjà « bande à part », n’est plus considérée comme amie. Sa politique est condamnée comme « révisionniste ». C’est d’ailleurs là que transiteront nos deux héros polonais, Wiktor et Zula. Au demeurant, et, à la suite de l’ « excommunication » yougoslave, le climat change du tout au tout dans les démocraties populaires. On assiste à une bolchévisation à outrance des Partis communistes. En Pologne, Wladyslaw Gomulka, alors secrétaire général du Parti communiste au pouvoir (POP), est pointé comme « coupable de déviation nationale et droitière ». « L’erreur de Gomulka était d’avoir mal réagi à l’ordre de collectivisation donné par le Kominform, de n’avoir pas approuvé l’excommunication de Tito, de s’être opposé à l’abandon de la « voie polonaise » du socialisme » (F. Fejtö) ; lui et certains de ses collaborateurs sont non seulement destitués, mais exclus du Parti et arrêtés, comme bien d’autres « camarades » devenus à présent « traîtres » au service de l’ennemi. La plupart d’entre eux reconnurent pourtant leurs « erreurs » et avec force docilité. C’est précisément cette « docilité » qui fit revenir au pouvoir le discipliné Gomulka, lavé de ses accusations et libéré comme un « héros national » en 1954.  En octobre 1956, après le XXe Congrès du PCUS, signe de la déstalinisation et dévoilement du rapport secret de Nikita Khroutchev, Gomulka est élu secrétaire général du POUP. L’URSS mobilise alors ses troupes aux frontières polonaises. En réalité, et, contrairement à la Hongrie quelques jours plus tard, le nouveau pouvoir polonais n'est guère menaçant : il exprime clairement son allégeance indéfectible à l’Union soviétique. Du reste, en décembre 1970, Gomulka apparaîtra pour ce qu’il était : un apparatchik « communiste » toujours prompt à obéir aux ordres du « grand frère » soviétique. Totalement désapprouvé par son peuple, il laissera momentanément sa charge à un autre « poteau », l'ex-ouvrier-mineur du Pas-de-Calais Edward Gierek, réincarné en ennemi de la classe ouvrière polonaise, celle, par exemple, des chantiers navals de Gdansk au début des années 1980.

 


 

Q. F.B et J-D N. (« Positif ») :

 C’est donc leur histoire (celle des parents de P. Pawlikowski) que vous racontez ?

 

Pawel Pawlikowski :

« Leur histoire est un peu la matrice de toutes celles que j’ai en tête. Il y a très longtemps, on m’a proposé de faire un film sur les poètes Sylvia Plath et Ted Hughes. Ils se sont longtemps affrontés et elle s’est donné la mort quand il l’a quittée. Leur relation ressemblait à celle de mes parents, mais c’était un film hollywoodien, dans lequel il fallait une vedette, alors j’ai laissé tomber. Mais je revenais toujours à cette guerre entre hommes et femmes. Dans « Cold War », j’ai même utilisé les prénoms de mes parents. […] Pourtant, il fallait que je me détache de leur histoire, car elle me paralysait. […] Si l’on connaît trop bien quelqu’un, on ne sait rien en dire de concret. C’est en ajoutant l’ensemble folklorique que j’ai trouvé un monde cohérent pour permettre aux personnages de se rencontrer. La musique devenait le ciment du scénario. La grande scène amoureuse entre les personnages est celle où il lui joue au piano « I Loves You Porgy ». Elle, sans connaître la mélodie, le rejoint dans la musique. »

(Propos recueillis à Paris, le 5 septembre 2018)