Charles Fiterman : Une enfance juive

 

  Charles Fiterman, ancien secrétaire du PCF et ministre chargé des transports sous le gouvernement Pierre Mauroy (1981-1984) a publié, il y a déjà quinze ans, un ouvrage rendant compte de ses réflexions et de son expérience au sein du communisme français. Charles a vécu des malheurs personnels qui ne peuvent que renforcer notre sympathie à son égard. D’un autre côté, on est en droit d’exprimer avec une once de tendresse, ici ou là, de franches interrogations voire des désaccords avec sa vision des choses. Quoi qu’il en soit, Charles Fiterman n’a pas trahi son idéal. Dans son livre, il détecte justement la part de grandeur qu’il y avait dans l’idéal communiste et, tout autant, la part d’étroitesse idéologique, d’immobilisme et de sclérose qui semblait l’avoir irrémédiablement corrompu. Les structures solides, patiemment et longuement échafaudées, sont-elles promises à une forme d’intemporalité ? N’ont-elles pas, elles aussi, une forme de fragilité dès lors qu’elles se figent et s’enferment dans la spirale de la discipline aveugle et de l’absence d’esprit critique ? Fiterman évoque l’Empire romain. Mais on pourrait aussi suggérer l’Empire habsbourgeois ou l’Empire colonial français. Ceci étant dit, la vocation d’un Parti communiste ne saurait se réduire à l’édification de fondations supposées inaltérables et destinées, pour l’essentiel, à préserver et proroger durablement des privilèges de caste. Aussi, la comparaison devrait s’arrêter là.

  Conscient d’une situation de statisme et du risque qu’elle ferait encourir pour l’avenir du communisme en France, Fiterman exprimait plus ouvertement et, au lendemain de la sortie des ministres communistes du gouvernement, ses préoccupations et ses désaccords avec le secrétariat général incarné par Georges Marchais. Comme il fallait s’y attendre, les propositions de Charles Fiterman se heurteront, à quelques exceptions près, à l’incompréhension générale. Le responsable communiste sera plus tard identifié comme le chef de file d’une « entreprise opportuniste, un courant liquidateur développant un travail fractionnel à un niveau élevé. » (G. Marchais) Comme si toute la politique du PCF n’avait pas été, dès le milieu des années 1920, une politique opportuniste et liquidatrice de l’esprit hérité de Marx, Engels puis Lénine ! Là, réside, peut-être, ma différence d’appréciation avec Charles Fiterman qui, au demeurant, cherchera à recomposer une autre variante de gauche, avec « Refondations ». Il s’apercevra très vite que de tels projets aboutissent à l’impasse. Toute la question est là : Pourquoi les communistes ne se suffisent-ils pas à eux-mêmes ? Auraient-ils besoin des autres formations politiques pour gouverner ? C’est du peuple d’en bas – ouvriers, artisans, cultivateurs, employés modestes – et des hommes de valeur – artistes, scientifiques, intellectuels – qu’ils ont besoin et non des partis « bourgeois » dont la fonction essentielle est de reconduire ad vitam aeternam les hiérarchies sociales injustes qui oppriment. Or, il se trouve que les dirigeants communistes craignent comme les autres et, de manière certes différente, les forces vives du monde du travail. Ils ne tiennent pas à gouverner avec elles ; en cela, ils s’écartent de l’esprit marxiste. On tient là une forme de trade-unionisme paternaliste qui est aussi, pour une part, la source de l’échec des sociétés « socialistes » érigées, en particulier, à l’Est de l’Europe. Elle constitue, dans le même temps, un frein à l’accomplissement de la conscience politique des travailleurs. Ceux-ci sont, de fait, ou surestimés ou sous-estimés : dans tous les cas, maintenus dans la gangue des rapports d’aliénation. Nous croyons, pour notre part, qu’une partie non négligeable de l’apport de Marx et Engels continue d’être peu ou superficiellement évaluée par les communistes eux-mêmes.  C’est une des explications de leur recherche constante de formules ambiguës qui consiste à contracter un compromis avec les représentants de la bourgeoisie la moins réactionnaire.

 Autre exemple le plus risible de l’attitude de mon cher Fiterman : la missive adressée (3/02/1984) à l’ambassadeur américain, le reaganien Evan Griffith Galbraith, en poste en France à l’époque. Voilà une lettre que je n’aurais personnellement pas pris la peine d’écrire sachant le peu de considération que les officiels US ont à l’égard du socialisme ! Charles disserte avec beaucoup de diplomatie et d’humour sur les particularités françaises qui permettraient, selon lui, d’avoir des communistes au gouvernement. Précisément, n’est-ce pas parce que les communistes ont accepté de ranger aux calendes grecques la perspective d’une révolution qu’ils émargent, contre toute attente et, en dépit de la mauvaise humeur des dirigeants américains, dans quelques ministères ? La bourgeoisie ne voudra jamais entendre parler de communisme : comment promouvoir, en son fond, l’idée qu’un Donald Trump, qu’un Barack Obama, qu’un Robert Mercer ou qu’un Carlos Ghosn soient les égaux de mon voisin de palier ? Cette idée d’égalité sous-jacente dans le communisme paraît rédhibitoire à une fraction non négligeable de l’humanité tout entière ! L’homme aime qu’on le place au-dessus de son voisin : c’est dans sa mentalité profonde !    

 Nous ne nous attarderons pas plus sur tous ces différends idéologiques, pour la simple raison que la plupart des citoyens du monde se contrefichent, à l’heure présente, de l’avenir du communisme – à supposer qu’il faille espérer qu’il en ait un. Du reste, les citoyens du monde auraient-ils instantanément une moindre capacité à comprendre la tragédie communiste ? Beaucoup d’entre eux la comparent à la fin d’une époque, comme lorsqu’on aurait effectué le passage de la société féodale à la société de la grande entreprise capitaliste.

 Je préfère retenir de Charles Fiterman son enfance juive et son regard sur ce qu’il veut bien encore revendiquer. Je le laisse s’exprimer :

 

 « […]  Fils de parents juifs venus séparément de leur Pologne natale et qui s’étaient unis sur la terre de France, à Saint-Étienne, je suis né en 1933, l’année de l’accession de Hitler au pouvoir en Allemagne. Coïncidence calamiteuse pour moi ! Confondue avec la guerre, mon enfance a été celle des déplacements inopinés, des résidences successives, des lieux de vie singuliers, de la dissimulation devenue norme de vie banale. J’ai ainsi pris conscience très tôt de ma différence, vécue comme une sorte d’anomalie handicapante. On souffre moins dans l’immédiat quand on est enfant car ce qui apparaît insupportable à l’adulte s’impose comme un fait de nature, mais en revanche le regard sur la vie, les rapports noués avec les autres, en sont durablement marqués. Maints épisodes m’ont ainsi construit.

 J’ai été élevé dans ma prime enfance, avec une sœur plus jeune que moi de quelques années, par ma grand-mère, venue de Lodz en 1937 pour nous voir. C’était une personne exceptionnelle, fine, cultivée, parlant plusieurs langues, ce qui était rare pour une femme à l’époque de sa jeunesse, dans un « shtetl » polonais. Elle nous apprit le yiddish en même temps que nous apprenions le français. Tandis que mes parents exerçaient leur activité de marchands forains, elle nous éleva jusqu’à la guerre, qui la bloqua en France et l’empêcha de faire venir son mari. Eh bien, pour échapper aux rafles de 1941, fondées sur des prétextes absurdes – il s’agissait alors de recenser les juifs arrivés en France en 37-38 -, cette femme de qualité a passé plusieurs mois à l’hôpital psychiatrique du Vinatier à Lyon. Un médecin complaisant avait « réussi » à la faire interner. Elle nous suivit ensuite dans nos pérégrinations hasardeuses.

 Nous devons à ma mère, plus méfiante, plus politique en quelque sorte que mon père car elle avait côtoyé toute jeune, son propre père étant menuisier, les milieux ouvriers urbains, de nous avoir préservés en nous plaçant et déplaçant à maintes reprises. Nous avons ainsi vécu pendant toute la guerre, quelquefois ensemble, le plus souvent séparés les uns des autres.

 Pendant la plus grande partie de l’année 1941, nous sommes restés réunis. Nous étions encore en zone non occupée par l’armée allemande. Mais il y avait le gouvernement de Vichy. Le maréchal Pétain, chef de l’État français, devait venir à Saint-Étienne le 1er mai pour consacrer cette date comme la fête du Travail, jour férié, en lieu et place de la journée de grève. Il devait aussi lancer la préparation de la Charte du travail, un retour à l’organisation sociale en corporations, regroupant à la fois patrons et salariés et interdisant du même coup les syndicats, la grève… et la lutte de classe. Les enfants des écoles étaient mobilisés pour agiter des petits drapeaux sur le parcours. Le matin du grand jour, alors que je me réveillai, ma mère me dit : « Tu es malade, tu restes au lit ! » J’étais interloqué. Je tentai de faire observer que je me portais à merveille. Rien n’y fit. Je me laissai faire une douce violence, sans comprendre, mais les adultes ont souvent des comportements bizarres. Ce n’est qu’en grandissant que l’on apprend à utiliser le mensonge pour servir de bons sentiments.

 Je n’ai gardé que de vagues souvenirs de mon père, engagé volontaire en 1939 comme la plupart des immigrés juifs polonais. De retour après l’armistice de 1940, il se rendait souvent à Saint-Étienne à partir des villages où nous résidâmes successivement pour assurer à sa famille de quoi vivre. C’est lors d’un de ces déplacements, alors qu’il se trouvait avec quatre ou cinq compagnons de galère dans l’arrière-boutique d’un magasin de vêtements, qu’il fut arrêté par la Gestapo. Sans doute sur dénonciation. Interné à Drancy, puis déporté à Auschwitz, il y mourut en mai 1944. […] Peu présent de son vivant, il habita longtemps mes pensées une fois disparu. […] J’ai mis longtemps à intégrer l’idée qu’il y avait là quelque chose d’irréversible. […] Des présomptions fortes ont porté sur la personne qui avait dénoncé le groupe. Un juif, sans doute. Certains ont ainsi parfois, pas toujours, sauvé leur vie en en sacrifiant d’autres. […] Que faire avec le présumé dénonciateur, sans preuve tangible ? Rien, sinon l’observer. Il vaut mieux laisser sans punition un coupable que de condamner un innocent. On ne sert pas une cause libératrice avec les moyens détestables des oppresseurs. […]

 La bêtise raciste m’a poursuivi au lendemain de la guerre, à ma grande surprise. Je me trouvais en 1945, à Aix-les-Bains, dans une maison d’enfants de déportés créée par une organisation juive résistante, l’UJRE. […] C’était la rentrée des classes. […] Évidemment, dans la cour où nous étions rassemblés, les jeunes autochtones regardaient d’un drôle d’œil ces nouveaux condisciples venus d’ailleurs. Et voilà que l’un d’eux nous lance : « Sales juifs ! » J’ai toujours trouvé drôle l’expression « leur sang ne fit qu’un tour ». Elle a pris pour moi et mes copains un sens indiscutable à ce moment-là. Je n’ai jamais été très bagarreur. Mais il y avait dans notre groupe des jeunes venus de Saint-Fons, dans la banlieue lyonnaise, qui avaient une autre expérience que la mienne des rapports humains et un autre savoir-faire. D’un seul élan, nous nous sommes tous jetés, poings en avant, sur nos vis-à-vis, et il s’ensuivit une mêlée générale. Le directeur de l’école et les instituteurs arrivèrent précipitamment et nous séparèrent. Ils ne nous firent aucune remontrance. Nous avions sans aucun doute compris d’instinct que les temps avaient changé. Nous ne pouvions plus accepter de subir sans réagir, sans nous battre, ce que nos familles ont subi.

 Il m’a semblé retrouver des décennies après, chez certains défenseurs d’Israël, ce sentiment de dignité exacerbé, cette rage de se battre avec tous les moyens disponibles dès lors qu’ils croient mis en cause le droit de cet État d’Israël à une existence qui est vécue par eux comme un rempart de leur propre existence, de leur propre dignité. Je connais ce sentiment et je le comprends. Mais je ne peux pas accepter qu’il conduise à bafouer la dignité d’autres humains. Je ne place rien sur le même pied, ni les époques, ni les faits. Je sais que mettre d’accord deux peuples qui revendiquent une même terre constitue une tâche d‘une épouvantable difficulté. Mais le rêve qui anime certains de prendre, deux mille ans après, une revanche sur l’histoire est insensé et gravement périlleux. Il est injuste quand il vise des hommes et des femmes, un peuple qui n’est responsable ni coupable des malheurs du peuple juif. Et, au-delà même des limites du Proche-Orient, il faut être aveugle pour s’imaginer que plonger un milliard d’êtres humains qui ont en commun d’être musulmans dans le sentiment qu’ils sont méprisés, laissés pour compte, piétinés, ne finira pas par avoir, à un moment ou à un autre, des effets désastreux. Disant cela, je cours le risque de me faire traiter, comble de l’absurde, d’antisémite. Je le prends. Parce que, à suivre le chemin de la déraison, de l’accumulation des haines, je suis convaincu qu’Israël n’a pas d’avenir. Parce qu’après m’être réjoui d’avoir vu tomber un mur « de la honte » édifié à Berlin, je souffre de voir se dresser un nouveau mur, israélien celui-là. »

 Bien évidemment, à l’époque, Charles Fiterman espérait encore que les choses puissent s’améliorer progressivement. Malheureusement, il n’en fut et n’en est toujours rien. La situation a même empiré.  Pourtant, et conformément à ma propre sensibilité, Charles répondit ce que je dis toujours à mon propre fils qui, comme son petit-fils, m’interpelle ainsi : « Faut-il dire qu’on est juif ? » Charles répondit ceci : « Tant que le terme sera motif à injustice, pour ceux qu’il désigne ou à cause de certains d’entre eux, il faut s’en revendiquer et se battre pour qu’il s’identifie au droit de chacun à la dignité, à la liberté. Je l’ai toujours fait et ce n’est certes pas le moment d’y renoncer. »

En même temps, il est, à mon avis, absolument nécessaire que des descendants de Juifs comme moi s’élèvent avec véhémence contre la politique des dirigeants israéliens actuels. Comme il est absolument indispensable de continuer à faire connaître autour de nous les traditions humanistes et authentiquement créatrices des descendants du peuple juif. Il en est pour les Juifs comme pour chacune des religions ou des peuples sur terre : les préjugés et les amalgames qui leur sont liés doivent être clairement combattus et condamnés. Veillons !

Le 28 novembre 2020,

MiSha