L’Homme qui n’a pas d’étoile (Man Without a Star, 1955 – King Vidor)

 


 

 

« Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur, vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne. »

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1753)

  

 

• Liminaire

 Dans un train en direction du Wyoming, l’aventurier Dempsey Rae (Kirk Douglas) sauve un autre voyageur clandestin, un cowboy en herbe répondant au nom de Jeff Jimson (William Campbell). Rae lui enseigne le tir au pistolet et le fait embaucher avec lui au ranch Triangle dont le propriétaire reste encore inconnu. Il s’agit en vérité d’une très belle jeune femme, Reed Bowman (Jeanne Crain), extraordinairement ambitieuse et dépourvue de scrupules. Elle possède déjà cinq mille têtes de bétail et compte en faire arriver cinq fois plus. Sur ces terrains de libre pâturage, le danger d’une pareille entreprise est manifeste. Les petits fermiers limitrophes s’y opposent résolument. Ils tentent donc d’édifier des barbelés. Dempsey Rae déteste murailles, clôtures et grillages (« Je ne les aime pas, et je n’aime pas les gens qui s’en servent », s’exclame-t-il). Ils engendrent, selon lui, l’absence de liberté et la fin de l’esprit aventureux. En dernier lieu, ce sont ces barbelés qui ont entraîné jadis la mort de son frère cadet. « Là où on en met, ça finit toujours en tuerie », admoneste-t-il. Reed Bowman est, quant à elle, conquise par l’énergie et la détermination de Rae. Elle cherche à l’avoir auprès d’elle en tant que régisseur. Elle va même jusqu’à partager son lit avec lui. Toutefois, Rae n’apprécie guère sa cupidité et son cynisme. Il refuse donc sa proposition avec fermeté. À la suite de quoi, Reed engage une bande dirigée par Steve Miles (Richard Boone) avec pour objectif d’entraver brutalement la pose de barbelés…  


                   

 Fiche technique

  • Man Without a Star.  États-Unis, Genre: Western. Durée : 86 minutes. Production : Universal Pictures, Aaron Rosenberg. Réalisation : King Vidor. Scénario : Borden Chase, D. D. Beauchamp d’après le roman éponyme de Dee Linford. Photographie : Russell Metty (Technicolor). Musique : Joseph Gershenson, Hans J. Salter, Herman Stein (non crédités) ; chansons : "Man without a star" : musique d'Arnold Hughes, paroles de Frederick Herbert, interprétée par Frankie Laine, "And the moon grew brighter and brighter" : paroles et musique de Lou Singer et Jimmy Kennedy, interprétée par Kirk Douglas. Montage : Virgil W. Vogel. Tournage : Conejo Valley, Californie. Interprétation :  Kirk Douglas (Dempsey Rae), Jeanne Crain (Reed Bowman), Claire Trevor (Idonee), W. Campbell (Jeff), Richard Boone (Steve Miles), Mara Corday (Moccasin Mary), Myrna Hansen (Tess Cassidy), Jay C. Flippen (Strap Davis).  Sortie aux E.-U.: 24 mars 1955. Sortie en France: 19 octobre 1955.

 


 

  •  Analyse

 

› On sait peu de choses de l’écrivain Dee Linford, inspirateur du « Man Without a Star » de King Vidor. Natif du Wyoming, il fut incorporé, au cours de la Seconde Guerre mondiale, au sein de l’US Marine Corps et combattit au Japon. Il décrivit cette expérience ainsi : « […] Je veux rentrer chez moi, embrasser ma femme et planter du maïs. Après quoi, si l’occasion m’en était offerte, j’aimerais étrangler de mes propres mains le salaud qui a inventé la guerre ». Justement, à quoi servent les guerres ? Le héros de « Man Without a Star » l’exprime clairement. Il existe une vraie communauté d’esprit entre le romancier, Dempsey Rae et l’acteur principal, Kirk Douglas. Enfin, il faut aussi rendre pleinement justice au scénariste Borden Chase (1900-1971), auteur d’un script digne de tous les éloges. Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier écrivaient à son endroit : « Grand connaisseur de l'histoire de l'Ouest, il s'attaqua la plupart du temps à des sujets dont le contenu social et historique échappa aux critiques européens: la création de la première piste qui permit de faire voyager le bétail, l'apparition de la première carabine à répétition, la fin des grands espaces, les premiers barbelés, les mercenaires américains au Mexique, les Russes en Alaska, tous ses points de départ sont pittoresques mais aussi d'une importance historique capitale. »

Ici, au Wyoming en particulier, ce sont donc l’érection de barbelés et par voie de conséquence l’absorption des grands espaces qui sont au cœur du récit. C’est le crépuscule d’un mode de vie et la réflexion teintée de nostalgie qui en ressortent également. Le propos du réalisateur est néanmoins plus équivoque qu’il n’y paraît. Du reste, Dempsey Rae en assume la part contradictoire. Ne dit-il pas, à la conclusion, et, en s’adressant à Jeff qui voudrait le suivre, et alors qu’une fille de fermier s’est amourachée de lui : « Ne fais pas ce que je fais, fais ce que je dis, ou plutôt ce qu’elle te dira, elle » ?   Il admet le mouvement irrépressible de l’Histoire – la nécessité de la civilisation et la stabilité des rapports humains -, tout en refusant de s’y intégrer lui-même, choisissant de demeurer un pur individualiste, amoureux d’un univers toujours imprévisible, conservant en son cœur, et de façon pérenne, l’élan de la jeunesse vagabonde. L’acteur Kirk Douglas retrouvera, dans un cadre plus contemporain, un rôle proche avec « Lonely Are the Brave » (« Seuls sont les indomptés ») de David Miller en 1962. Là, la solitude du héros sera nettement plus accusée et infiniment tragique. C’est tout un monde qui disparaît, celui du poor lonesome cowboy.

Au demeurant, le nomade sera toujours un loser. C’est ce qui crée – nous l’avions rappelé ailleurs – la similarité de condition entre le cowboy aventurier et l’Indien, premier habitant de ces contrées. En deuxième lieu, ne faut-il pas envisager l’histoire de l’Ouest américain d’une façon beaucoup plus subtile qu’on aurait tendance à le faire : entre un blanc conquérant et colonisateur et un native land dépossédé ? Ainsi, s’exprimant au sujet de ce magnifique western qu’est « Canyon Passage » (1946)de Jacques Tourneur, l’autre Jacques, Lourcelles, écrivit : « L’Ouest est un pays d’instables dont beaucoup ne savent (ou ne veulent pas savoir) s’ils sont venus chercher là un remède à leur instabilité ou, au contraire, des situations, des aventures qui leur permettront de la nourrir indéfiniment ». De quoi alimenter en sus notre réflexion, trop uniforme hélas, du phénomène migratoire, en Amérique certes, mais aussi ailleurs.[1]

Quant à ce sédentaire toujours victorieux, l’historien Olivier Razac le décrit, selon les conditions américaines, de cette manière : « Caïn, tuant Abel, a donné le ton. La progression vers l’Ouest des homesteaders fait reculer l’open range. [2] Le barbelé y joue un rôle aussi important, sinon plus, que le chemin de fer. En 1875, la United State Steel en produisait 270 tonnes. En 1901, ce sont 135 000 tonnes de barbelés qui sortent de ses usines »[3]. Les peuples indigènes en seront les principales victimes.[4] Accessoirement, le cowboy vagabond en affrontera, à son tour, la dure réalité. Claude Quétel, historien également, se souviendra du film de King Vidor. « Le film le plus significatif est certainement L’homme qui n’a pas d’étoile de King Vidor. Dans ce western lyrique, le héros voue aux barbelés une haine inexpiable. « Ils ont mis du barbelé. Avant tout était ouvert, aussi loin que portait le regard, aussi loin qu’un cavalier pouvait aller ou qu’il pouvait conduire son troupeau. Il n’y avait rien pour l’arrêter. Aucun obstacle. » Le pire, c’est que notre héros (Dempsey Rae) est amené à pactiser avec les fermiers poseurs de barbelés. En récompense, on lui offre une terre. Alors il préfère s’en aller, plus loin vers le Nord, vers des territoires vierges », fait remarquer l’auteur d’une « Histoire des murs ».[5]

À cet individualisme têtu et libertaire se juxtapose, en parfait contraste, l’individualisme avide et mégalomane de Reed Bowman, incarnée par Jeanne Crain dont c’est, à vrai dire, le dernier rôle marquant. Très souvent critiquée pour sa froideur, l’actrice des excellents « Chaînes conjugales » (1949) et « On murmure dans la ville » (1951), tous deux réalisés par Joseph L. Mankiewicz, y est parfaitement en situation. Replacée dans le cadre du western, cette figure de femme apparaît plutôt rare. Elle semblerait prolonger l’amère méditation du réalisateur sur l’individualisme désormais exacerbé, transmué en valeur négatrice et destructrice (voir « The Fountainhead/Le Rebelle », 1949 ; « Beyond the Forest/La Garce », 1949 ; « Ruby Gentry/La Furie du désir », 1952). Au sein d’un Ouest peuplé d’éleveurs cruels, de rustres cowboys, de brigands sans morale et de justiciers blasés et impitoyables, la femme offre souvent une étincelle d’amour ou de fantaisie. « Man Without a Star » confirme, à la puissance quatre, l’adage d’Anthony Mann : « On ajoute toujours une femme parce que sans femme un western ne marche pas ». Face à Reed Bowman, surgissent, comme pour en contredire l’image, Claire Trevor, célèbre comme partenaire de John Wayne (« Stagecoach/La Chevauchée fantastique », 1939 de John Ford ; « Le Premier rebelle », id. de William A. Seiter ; « Dark Command/L’Escadron noir », 1940 de Raoul Walsh), Myrna Hansen et Mara Corday. On dira cependant que si Reed/Jeanne Crain est singulière, Dempsey Rae/Kirk Douglas est, lui aussi, à nul autre pareil. Ce qui constitue, au fond, la grande originalité du film.  

Quoi qu’il en soit, « L ‘homme qui n’a pas d’étoile » est un des derniers grands westerns du vieil Hollywood, un des meilleurs King Vidor de l’après-guerre et un film symptomatique de la personnalité de Kirk Douglas, à tel point qu’on se demande s’il n’aurait pas lui-même imaginé ce personnage de cowboy saltimbanque autant burlesque que pathétique.[6]  

 

Le 17 décembre 2020.

-            MiSha

 

 

 

 › https://www.arte.tv/fr/videos/062179-000-A/l-homme-qui-n-a-pas-d-etoile/ 

    Arte 21 décembre 2020 – 20h55



[1] André Kaspi, spécialiste des États-Unis, écrit, par exemple : « Mais les seuls pauvres ne constituent pas les bataillons de l’immigration. […] Il faut payer pour traverser l’océan. Aussi pourrait-on diviser les immigrants en trois groupes : les immigrants volontaires, les immigrants recrutés de bon ou de mauvais gré, les immigrants malgré eux. »  L’historien ajoute plus loin qu’un « immigrant blanc sur deux, peut-être même deux sur trois, est un serviteur sous contrat, un indentured servant, qui vient d’Angleterre. » (In : Les Américains, Éditions du Seuil). Leur place, pourtant prépondérante, a été négligée : même s’ils ne sont pas des esclaves, même s’ils conservent les attributs de sujet britannique, ils demeurent sous contrat selon une période de quatre à sept ans en général et ne peuvent donc accéder, durant ce temps, à la propriété foncière.

 

[2] Le Homestead Act (littéralement « Loi de propriété fermière ») est une loi des États-Unis, signée par le président Abraham Lincoln le 20 mai 1862. Elle permet à chaque famille pouvant justifier qu'elle occupe un terrain depuis 5 ans d'en revendiquer la propriété privée, et ce dans la limite de 160 acres (soit 65 hectares). Si la famille y vit depuis au moins 6 mois, elle peut aussi sans attendre acheter le terrain à un prix relativement faible de 1,25 dollar par acre (soit 308 dollars pour 1 km2, c'est-à-dire 100 hectares).

 

[3]Histoire politique du barbelé, Flammarion, 2009

 

[4] Lire : Roger Renaud, De l’ethnocide, Plon, 1972

 

[5] Claude Quétel, Histoire des murs, Tempus, 2012.

 

[6] « Man Without a Star » ne fut pas exactement le film de Vidor : un conflit éclata entre l’acteur et le réalisateur. Kirk Douglas mit son salaire en participation afin d’influer sur le cours des décisions artistiques.


 

Kirk Douglas, Claire Trevor

Affiche italienne. Le film sort en Italie sous le titre « L'Homme sans peur ». Dans le dictionnaire encyclopédique du cinéma publié chez Zanichelli, Morando Morandini signale les séquences très «vidoriennes» mêlées de sadisme et d'énergie sexuelle détournée.