Les Affameurs (Bend of the River, 1952 – Anthony Mann)

 

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  • ARTE Lundi 28 décembre 2020 20 h 50 😎

 


 

 « Le western vous libère. Grâce à lui, vous possédez les plaines, le vent, les endroits où vous n'avez jamais été. Et puis, il libère tout ce que les personnages ont au fond d'eux-mêmes. Ils redeviennent primitifs, proche des Grecs, et il y a en eux de l'Oedipe ou de l'Antigone. » (Anthony Mann, « Positif » 1968)

 

Liminaire

 

 1846. Glyn McLyntock (James Stewart) conduit des caravanes de pionniers vers l’Oregon où ceux-ci espèrent cultiver des terrains vierges et y fonder une ville. Le convoyeur compte lui-même en faire autant, désireux d’interrompre une existence erratique et aventureuse. Chemin faisant, et, alors qu’il part en inspection, il sauve un homme de la pendaison.  Emerson Cole (Arthur Kennedy) est, en effet, accusé du vol d’un cheval. Cole semble reconnaître un proche en McLyntock. Les deux hommes fraternisent. À l’orée d’une nuit, une tribu indienne attaque le campement. Laura Baile (Julia Adams), la fille du chef de la communauté des fermiers, est blessée à l’épaule. Cole abat d’un coup de poignard un autochtone qui s’apprêtait à tuer McLyntock. Les deux hommes sont quittes. Le convoi arrive tant bien que mal à Portland. Un négociant local, Tom Hendricks (Howard Petrie) convainc McLyntock de charger hommes et matériel sur son bateau à vapeur. Cole tue dans un bar un joueur qui l’accuse d’être un de ces malfaiteurs qui écume la frontière du Missouri. La fille de Baile demeurera à Portland afin d’y être soignée, tout comme Cole. La traversée du Columbia s’achève au voisinage des rapides. La suite du voyage se fait à pied, à cheval et en chariot. Dans la vallée herbeuse, la colonisation bat son plein. Toutefois, l’hiver arrive et les provisions achetées à Hendricks ne sont pas à quai. McLyntock et Jeremy Baile (Jay C. Flippen) se rendent à Portland. Ils trouvent la ville totalement transformée par la ruée des orpailleurs. Les biens alimentaires ont vu leur valeur multipliée par cinquante… et Hendricks n’a pas l’intention de les céder au prix antérieurement convenu. McLyntock ne l’entend guère de cette oreille : il fait charger, de son propre chef, les provisions. Une dure bataille s’engage : Cole rejoint McLyntock pour l’aider à embarquer avec Laura. Jeremy Baile se méfie de Cole qu’il compare à une pomme avariée capable de pourrir le reste de la cargaison. McLyntock réplique qu'«un homme n'est pas une pomme». Le bateau accoste et il faut poursuivre sur la terre ferme. Leur promettant une forte prime, McLyntock contraint les hommes recrutés sur place à véhiculer les denrées jusqu’au campement situé sur la montagne. Un complot se trame pourtant. Une partie d’entre eux cherchent à s’emparer des provisions avec comme objectif de les céder aux chercheurs d’or, et à n’importe quel prix. McLyntock est assommé, laissé à demi mort. Cole le trahit, n’ayant pas résisté à l’appât du gain et prenant la tête de la mutinerie. McLyntock lui promet une sévère vengeance…

 


 

Fiche technique

 

• Bend of the River (À la courbe du fleuve). En France : Les Affameurs. E.-U., 1952. 91 minutes. Genre : Western. Production : Universal Pictures, Aaron Rosenberg. Réalisation : Anthony Mann. Scénario : Borden Chase, d’après le roman de Bill Gulick, « Bend of the Snake ». Photographie : Irving Glassberg (Technicolor). Musique : Hans J. Salter. Direction artistique : Bernard Herzbrun, Nathan Juran. Montage : Russell F. Schoengarth. Tournage : fleuve Columbia, mont Hood, Timberline Lodge, Sandy River. Interprétation : James Stewart (Glyn McLyntock), Arthur Kennedy (Emerson Cole), Julia Adams (Laura Baile), Rock Hudson (Trey Wilson), Lori Nelson (Margie Baile), Jay C. Flippen (Jeremy Baile), Chubby Johnson (capitaine Melo), Howard Petrie (Hendricks), Stepin Fetchit (Adam). Sortie aux E.-U. : 23 janvier 1952 (première à Portland, Oregon). Sortie en France : 27 mai 1952.

 


 


 

 • Analyse

 

 « Bend of the River » est le deuxième film d’Anthony Mann au sein d’une série de cinq westerns tournés avec James Stewart – l’inaugural étant « Winchester 73 », sorti en 1950. [1] La personnalité de l’acteur - mélange d'endurance et de force intérieure - confère toute sa substance au style puis à la métaphysique du cinéaste. Borden Chase l’avait bien compris. Le scénariste refusa, dans un premier temps, d’adapter l’œuvre de Bill Gulick. La figure proposée par le romancier lui semblait fort éloignée du tempérament de l’acteur.  Chase remania ensuite le roman et le titre en fut naturellement changé. L’autorisation de l’écrivain ne s’avérait plus nécessaire. Aussi, n’était-ce pas étonnant d’entendre, lors de la sortie du film à Portland, Bill Gulick s’écrier : « La seule chose qui m'appartient dans ce film, ce sont les trois premiers mots du titre, Bend of the. En dehors de cela, oubliez-le. » Le scénario joue en effet sur deux histoires : celle de colons en marche vers une prospérité espérée et celle d’une amitié aux origines embrumées et à l’avenir improbable.

 

  Premier film en couleurs d’Anthony Mann, « Les Affameurs » montre déjà une parfaite maîtrise du technicolor. Celui-ci rend justice à l’exaltation d’une épopée, parcourue de moult rebondissements et périls ; lesquels influent sur l’âme des individus, agissant positivement ou négativement sur leur comportement. En deuxième lieu, l’indicible génie du cinéaste trouve sa concrétisation dans la mise en perspective d’un milieu naturel, au demeurant jamais envisagé comme une fin en soi. Les lieux d’élection du réalisateur sont la géographie d’une terre ignorée, seulement promise, à peine approchée, jamais possédée. [2] Chez Anthony Mann, à l’instar des peintres de l’Hudson River School [3], s’exerce une fascination tenace pour les grands espaces et les sites montagneux.  Le paysage se présente également comme « un champ d’expérience où se joue l’avenir du rêve américain », écrit Michael Henry Wilson [4]. De là, découle une atmosphère sonore suggestive. Le spectateur doit ressentir comme signifiants le murmure de la forêt, le craquement du rocher et l'écoulement du fleuve – le Columbia en l’occurrence - comme l'étrangeté menaçante des sifflements et des cris des Indiens dans les taillis (« les fameux oiseaux du Canada », lâche Emerson Cole) ou encore du crissement anormal des roues d'un chariot. Aussi, les faits inscrits dans la logique du récit, autant ceux produits par l’homme que par l’environnement, drapent la narration d’une auréole puissamment romantique. [5]

 

  S’il existe bien chez Mann une dose généreuse d’envolée poétique, celle-ci ne relève aucunement de l’illustration. Le choix du cadre, l'angle de prise de vue, l'éclairage interrogent continûment le rapport des hommes à la nature. Le défi à relever l'est autant face à la nature capricieuse que face aux hommes et à l'activité qu'ils déploient envers et contre elle - à commencer par la poussière sur la piste et la poudre des fusils. Mann n’évoque jamais une multitude fantasmée. Ce n’est pas sans connaissance, ni sans perspicacité que l’on pourrait évoquer le tumulte agressif d‘un XIXe siècle américain en déplacement, en chantier ou en voie d’édification. « En témoigne l’étonnante transformation de Portland dans Les Affameurs », note Michael Henry Wilson qui ajoute : « Un long panoramique sur les docks nous révèle que la découverte de l’or a fait d’une bourgade bon enfant un dangereux pandémonium ». Des admirateurs l’ont remarquablement souligné : Anthony Mann « saisit l’essence » de ces pionniers autant bâtisseurs que démolisseurs et qu’il filme sans gratuité aucune.  De fait, nulle violence, nulle réaction, nulle attitude ne peuvent s’expliquer sans la nécessité. Ici, la vie se joue à pile ou face. Ainsi le veut l’Ouest, terre de ranchers rapaces et dénués de principes. Quand bien même le cinéaste décrira cet Ouest selon une perspective manichéenne, il ne cessera jamais de la peaufiner ultérieurement. On peut la discuter, la contester et la trouver, une fois encore, propre à nourrir la légende. Elle est, en tout état de cause, magnifiquement défendue.

 

 Mann choisit donc une vision dualiste du monde. Le destin réunit James Stewart/Glyn McLyntock et Arthur Kennedy/John Emerson Cole – qui chevauchent côte-à-côte. Même si le spectateur ne le saura pleinement qu’à la fin, McLyntock et Cole sont les deux faces d’un même personnage. Le titre est merveilleusement suggestif. « À la courbe du fleuve » - on rappellera, au passage, le titre du roman britannique de V.S. Naipaul qui se situait, pour sa part, au fleuve Congo -, le schisme s'amorce. Cole n’entrera jamais dans le moule de la civilisation : selon lui, nulle morale n’existe en ce monde. Aussi, choisit-il la voie d’une règle individualiste, tout aussi injuste et brutale. Ne lâche-t-il pas à un des associés au vol de la marchandise : « C’est vous qui êtes avec moi ! » McLyntock considère, pour sa part, qu’il n’y a nul avenir en ce chemin-là. Admettre les fondements d’une civilisation, c’est penser à demain : c’est-à-dire mettre en valeur une terre, bâtir une maison et former une famille.

 Le héros incarné par James Stewart, obsessionnellement hanté par son passé, en refoule les zones d’ombre avec une rage suspecte. Le spectateur a le sentiment d’être grugé par une forme de droiture et d’entêtement qu’il cherche à projeter, coûte que coûte, à l’écran. On comprendra dès lors pourquoi l’empathie fonctionne, et, contre toute attente, à l’endroit de son « frère ennemi » Cole, nettement plus énigmatique – Arthur Kennedy, excellent comme toujours. Il paraît effectivement plus authentique ! Du reste, les sentiments de Laura Baile (Julia Adams), la fille du colon, ne sont pas aussi tranchés que cela. Entre McLyntock et Cole, il est difficile, à observer celle-ci, de savoir lequel aurait sa préférence. Ce qui aurait tendance à confirmer ce que nous devinons tous : Cole et McLyntock sont deux images antagoniques d’un personnage homologue. Deux séquences mythologiques confirment sans retour cette assertion. Elles sont gravées dans la mémoire de tous les amoureux du genre. Première séquence : Cole dérobe les provisions des colons. McLyntock lui promet une vengeance sans pardon. (« Tu me reverras, crois-moi. Chaque fois que tu seras prêt à t'endormir, tu fouilleras l'obscurité en te demandant si je n'y suis pas à l'affût en train de t'épier dans un coin. Une nuit, j'y serais précisément. On se reverra. ») McLyntock est la mauvaise conscience de Cole. Deuxième séquence et conclusion du film : McLyntock, au terme d’un farouche corps-à-corps dans l’eau d'un affluent, noie Cole – je n’ai jamais été aussi impressionné que chez Mann par cette espèce de lutte à la vie, à la mort entre deux personnages. L’onde offre l'envers d'Emerson Cole, c’est incontestablement le passé de McLyntock qui s’y reflète. La page est désormais tournée. McLyntock vient d'engloutir définitivement cette autre partie de lui-même. Je reproduis ici la phrase de Jeanine Basinger, auteur d’une biographie consacrée au réalisateur : « […] le démon est évacué au cours d’un violent rite de purification », mettant en relief les deux éléments constitutifs - l’eau et la lumière – assurant le triomphe du Bien sur le Mal. Épilogue troublant : après cette bagarre sans merci, McLyntock, ramené sur la rive grâce à une corde tirée par Trey (Rock Hudson), exhibe un cou affligé des cicatrices d’une pendaison ancienne et manquée. Ainsi, McLyntock avait connu ce que Cole connut plus tard. McLyntock sauva Cole du gibet. Selon quelles circonstances, McLyntock fut, lui aussi, arraché à la corde ? Cole/Kennedy est bien l’ombre ou le double de McLyntock/Stewart. [6] 

 

 Voilà pourquoi nous estimons, comme Jacques Lourcelles [7], qu’ici les motifs de la rédemption et de la vengeance – thèmes « bibliques » au demeurant - fonctionnent à merveille. Ils occupent les vingt dernières minutes du film, et de tous les Stewart « mannien » celui-ci est le plus entièrement « converti » et sans regret d’aucune sorte. Toutefois, il est juste qu’on puisse ne pas s’en satisfaire, autant pour Mann que pour James Stewart. Demeurent cette énergie foudroyante et cette farouche obstination qui, elles, ne quittent jamais le héros « mannien ». Elles lui sont indispensables. Il ne vaincra pas le Mal par la fuite. Ainsi s’explique les blessures infligées aux héros « manniens ». Dans le film présent, Stewart au mont Hood -séquence déjà citée -, frappé et projeté, une jambe cassée, dans la neige, conserve intact son désir de vengeance. Selon le réalisateur, la force d’un individu ne peut se dévoiler que dans les instants où il est en grande difficulté. Le vrai combat se mène, alternativement ou simultanément, contre les éléments et contre les hommes. Afin d’augmenter la sensation de vérité, le tournage d’un film doit en être imprégné. S’agissant de James Stewart, il aura symbolisé parfaitement ce héros « mannien », depuis « Winchester 73 » jusqu’à « L’Homme de la plaine » (1955) dans lequel il retrouve son « frère ennemi » Arthur Kennedy.  

 

 L’Histoire seule fabrique, en définitive, les hommes et leurs choix. Mann (et Borden Chase selon une virtuosité supérieure) attribue à son récit les vertus d’un chemin de rédemption voire de progression morale. Que ce soit pour notre héros ou pour les personnages seconds - on observera avec intérêt l'évolution du joueur de poker Trey Wilson (Rock Hudson dans son premier rôle important) ou celle de Jeremy Baile (Jay C. Flippen), trop aveuglément moralisateur (« J'avais tort. Il y a une grande différence entre un homme et une pomme pourrie ! Très grande ! » affirme-t-il à la conclusion). « Étroite est la porte et resserré le chemin qui mène à la vie ! Et il y a peu d'élus », est-il écrit dans La Bible (Matthieu, 7 :14). Le patriarche des colons exprimait auparavant la voix de l’opinion publique, celle qui renvoie l’homme à des actes fautifs et identifiés. Or, la voix de la « société » juge sans éclairer nullement. En réalité, la nature humaine est toujours frappée du sceau de la dualité : bon et mauvais coexistent en elle et se livrent un combat permanent. A fortiori dans cet Ouest où les luttes pour la survie ou l’enrichissement ont été féroces. L’inhumanité de l’Histoire américaine, aucun film ne pourrait en rendre compte. Elle ferait voler en éclats la nécessaire justification d’un processus. Étant entendu que le western n’en est, après tout, qu’une forme de justification plus ou moins lucide ; celle de citoyens américains jetant un regard souvent désenchanté sur une nation qu’ils continuent de chérir néanmoins. Aussi, nous faut-il tempérer ce que nous énoncions plus haut : ni Mann, ni personne ne pourra nous montrer ce que furent véritablement la Ruée vers l’or ou la conquête de terres vierges. « La vie d'un homme comptait d'autant moins que nombreux étaient les aventuriers au passé douteux ou les immigrants ayant fui l'Europe pour des raisons peu avouables. La loi du plus fort finissait par l'emporter, selon l'image soigneusement entretenue par le cinéma, qui a pourtant idéalisé cette époque, en réalité très brutale », écrit Claude Fohlen, professeur à la faculté des lettres et des sciences humaines de Paris, spécialiste de l’histoire américaine.  

 

 « Bend of the River » est, pour ce qui le concerne, le plus élémentaire des cinq films de la série des James Stewart avec Anthony Mann. Les films suivants ne cesseront de solliciter, avec une complexité accrue et dans une lumière plus inquiète et déchirante, des thèmes propres au cinéaste et qui renvoient le mythe de la conquête de l’Ouest à sa douloureuse vérité.

 

 

Le 23/12/2020

 

MiSha

 

      

 

 



[1] Les cinq films s’intitulent en anglais : Winchester’73, Bend of the River, The Naked Spur (1953), The Far Country (1954) et The Man from Laramie (1955).

 

[2] Bernard Benoliel dans l'article Anthony Mann : Le compte est bon note que dans le premier plan du film, « des chevaux et des chariots se dirigent vers une montagne inscrite en perspective, encore accessible. Finalement, les mêmes chariots arrivent à bon port et, comme en parallèle ou en transparence, au loin une montagne encore » et explique qu'il s'agit « d'un monde de plus en plus hors de portée » et que la distance à la montagne augmente (in : Jean-François Rauger : Universal, 100 ans de cinéma, Paris, La Martinière, 2012.

 

[3] Mouvement artistique libre apparu aux États-Unis, au XIXe siècle, dont le talent s’évertuait à reproduire la beauté du milieu naturel de l’Ouest américain. L’expression ne fut utilisée par la critique qu’à la fin du siècle. Les artistes qui y furent amalgamés ne se fréquentaient pas forcément et leurs parcours différaient parfois du tout au tout. On citera ici Thomas Moran, Thomas Hill, Albert Bierstadt parmi d’autres artistes. 

 

[4] M. Henry Wilson, À la porte du paradis, p. 161. « Anthony Mann, le mirage de la terre promise ». Paris, Armand Colin, 2014.

 

[5] Anthony Mann a souvent filmé dans des sites naturels : Rocky Mountain Park pour Devil’s Doorway (1950), premier grand film humaniste en faveur d’une réhabilitation des peuples indiens ; les parcs nationaux de Jasper et de Banff pour l’admirable The Far Country/Je suis un aventurier que d’aucuns tiennent pour l’un des plus beaux westerns du cinéma américain. On pourra constater, au passage, la souveraineté du cinéaste dans le choix du cadre, de la couleur et de la lumière. Les films de Mann ne sollicitent pourtant pas les mêmes opérateurs : William Daniels pour The Far Country et Winchester’73, John Alton pour Devil’s Doorway, Irving Glassberg pour Bend of the River, William C. Mellor pour The Naked Spur, Charles Lang pour The Man from Laramie

 

[6] Chez Anthony Mann, l’idée d’opposition fratricide voire d’opposition père/fils est récurrente. Dans Winchester’73, les deux rivaux Lin (J. Stewart) et Dutch (S. McNally) sont en réalité frères de sang. Dutch avait tué leur père parce qu’il n’admettait pas qu’il soit devenu un hors-la-loi. S’agissant de L’Homme de la plaine/The Man from Laramie, le cinéaste expliqua ceci : « Si on m'avait laissé entièrement libre pour L'Homme de la plaine, Stewart n'aurait pas été un personnage venu de l'extérieur. J'en aurais fait le frère aîné du jeune homme (Arthur Kennedy) et la violence et les rapports entre les personnages du drame en aurait été accrue ; en fait, il aurait même découvert à la fin que son père était le véritable auteur du trafic d'armes avec les Indiens. Je crois qu'ainsi l'histoire aurait eu bien plus de force, mais le producteur n'a pas osé. » (C. Bitsch et C. Chabrol, interview « Cahiers du cinéma », mars 1957) Dans Man of the West (1958), Link Jones (Gary Cooper) retrouve, suivant un faux concours de circonstances, celui qui l’a pratiquement élevé (un père adoptif), le hors-la-loi Dock Tobin (Lee J. Cobb). Loin de réintégrer le groupe de bandits, Link doit plutôt régler de vieux comptes avec Dock et, par la même, avec son passé… 

 

[7] J. Lourcelles : Dictionnaire du cinéma – Les films. Paris, Robert Laffont, 1992.


 

James Stewart, Julia Adams

Arthur Kennedy, James Stewart

Stepin Fetchit (Adam) et Chubby Johnson (le capitaine )

Albert Bierstadt (1830-1902) : Mount Hood (Oregon), 1860. 88X152,4


  • L'Oregon Trail (La Piste de l'Oregon)

 

 L'Oregon Trail était autrefois la voie terrestre principale utilisée par les pionniers du XIXe siècle pour se rendre depuis les rives du Missouri jusqu'au pays de l'Oregon, au Nord-Ouest des États-Unis d'Amérique. Il fallait traverser l'obstacle redoutable que constituait la longue chaîne des Montagnes Rocheuses. Pour effectuer ce trajet en une saison, les voyageurs devaient partir au printemps, à l'époque où la verdure était haute. La piste suivait forcément les cours d'eau afin d'approvisionner hommes et bêtes en eau potable. Il était également nécessaire de disposer d'herbe et de bois pour le feu de camp à la veillée. 

 Les itinérants recherchaient bien sûr des chemins suffisamment carrossables pour véhiculer leurs chariots bâchés (schooners des prairies) conduits par des chevaux (parfois des bœufs), et tenter d'arriver à bon port. Enfin, il s'avérait aussi nécessaire d'emprunter un bateau pour traverser fleuve et/ou rivière. S'agissant de l'Oregon, jadis connu sous le nom de Columbia District - il était revendiqué par les Britanniques -, il attirait essentiellement des hommes d'affaires, des fermiers et des chercheurs d'or. Les quelque 3 200 km à parcourir correspondaient aux États actuels du Missouri, du Kansas, du Nebraska, du Wyoming, de l'Idaho et de l'Oregon, cela nécessitait 5 à 6 mois de trajet en caravane. Il est difficile de se rendre compte aujourd'hui des multiples dangers, pénibilités et contraintes que cela pouvait représenter. Il s'agissait effectivement d'une aventure et ceux qui l'avaient vécu à son terme ne pouvaient pas ne pas en conserver la trace. Il nous semble que les grands acteurs du western - Gary Cooper, Randolph Scott, John Wayne, James Stewart - ont su en exprimer la lassitude, autant physique que morale. 

 La ville d'Oregon City (comté de Clackamas, cité nommée ainsi en l'honneur d'une tribu amérindienne), à l'Ouest des Rocheuses, était le terminus de la piste. Cependant, il était rare que les pionniers achèvent leur périple jusque-là. La plupart d'entre eux - comme dans le film - s'arrêtaient en cours de route pour s'installer en des lieux qui leur paraissaient plus adaptés à leurs ambitions. Le titre du roman de Bill Gulick évoque la rivière Snake qui n'apparaît pas dans le film d'Anthony Mann. Or, pour traverser l'Oregon, on devait quitter la plaine traversée par ce cours d'eau. Le nom de cette rivière - le plus long affluent du fleuve Columbia, 1 670 km - est probablement inspiré d'un signe utilisé par les Indiens Shoshone (on les appelait aussi les Snakes ou Indiens du Serpent) pour imiter la nage des saumons qu'ils pêchaient ici.

 La présence dans « Bend of the River » d'Indiens Shoshone intrigue l'historien. McLyntock (J. Stewart) en tue cinq hors-champ. Ceux-ci menaçaient le campement. 

 À l'arrivée des colons européens, les Shoshones habitaient la région du Grand Bassin et des Grandes Plaines, à l'est des Rocheuses. Après 1750, il semblerait qu'une partie d'entre eux, sous la pression de la guerre et des rivalités inter-indiennes, aient effectué une migration vers l'ouest. À l'époque où le film est supposé se situer, les Shoshones se réduisaient déjà à une population considérablement amoindrie par les guerres et les épidémies infectieuses. Les tribus de l'ouest ont connu un sort différent de ceux de l'est. La découverte de gisements sur leur territoire expliquerait leur hostilité à l'endroit des colons. Ils auraient été rejoints ensuite par les Shoshones du nord, dirigés par le Chef Pocatello Tondzaosha (1815-1884). Entre 1860 et 1863, plusieurs milliers d'entre eux se sont attaqués aux caravanes de colons causant de nombreuses victimes. 

 Dès 1843 - le film est censé se dérouler en 1846-47 -, des colons étaient parvenus à tracer une piste dans les montagnes Bleues, celles-ci bordées par la rivière Snake. Ils parvenaient de cette façon sur les rives du fleuve Columbia, au Fort Nez-Percés (du nom d'une tribu amérindienne), et descendaient le fleuve en radeau, tandis que d'autres poursuivaient le chemin en fourgon jusqu'à The Dalles (comté de Wasco, encore une tribu Native Land !) C'est là qu'ils étaient bloqués par la Chaîne des Cascades et le fameux mont Hood, filmés par Anthony Mann. Ils devaient donc descendre le fleuve en bateau.

MS 


 


 

 

A. Bierstadt Oregon Trail