◙ Pasolini : La Rage (1963)

 

 

  L’éditeur « Now » vient de (re)publier en octobre 2020, ce qui fut une première en France, le texte – ou les textes : cent pages sur le mode élégiaque - d’un documentaire sur lequel Pier Paolo Pasolini travailla à l’automne 1962. L’auteur des « Ragazzi di vita » voulut expérimenter « un nouveau genre cinématographique. Faire un essai idéologique et poétique avec des séquences d’un nouveau type. » D’un point de vue spirituel, « La rabbia » se veut « acte d’indignation contre l’irréalité du monde bourgeois et l’irresponsabilité qui s’ensuit. Pour documenter la présence d’un monde qui, à l’opposé du monde bourgeois, possède profondément la réalité. La réalité, c’est-à-dire un véritable amour pour la tradition que seule la révolution peut donner. »

    Cela ne surprend qu’à peine : l’œuvre autant écrite que cinématographique de Pasolini capte dans les marges et la misère et, donc là où sévit des formes de sous-prolétariat, la promesse d’une richesse, d’un monde nouveau, seul capable de réconcilier l’homme avec lui-même. Il voit en Afrique et, partout où des peuples cherchent à se libérer des gangues de l’oppression, l’aube d’une transformation possible. Le temps a passé : il nous faut inscrire les mots, les concepts et les idées dans leur contexte. Ce contexte c’est aussi celui de la fin du colonialisme, de l’émergence de l’idéologie développementaliste et de la propagation à l’échelle mondiale de l’american way of life. Pasolini croit encore, à ce moment-là, au socialisme, c’est-à-dire à ce qu’il pense être une forme d’alternative justifiable mais qu’il souhaite perfectible. Comme beaucoup d’autres, il se trompe. Son mérite cependant est de déceler les racines d’un mal que ses « compagnons de route » ne perçoivent guère, la tête tournée ailleurs que vers une authentique recherche d’humanité.

  Pour « La Rage », Pasolini écrivit un texte réparti en 76 séquences, d’une durée supérieure au film définitif (53 minutes). Le projet est issu de la proposition d’un producteur modeste, Gastone Ferranti, qui lui soumet des matériaux d’archives appartenant aux actualités cinématographiques « Mondo libero » qu’il a lui-même dirigé et produit durant de nombreuses années. Pasolini en retient « la banalité et la désolation », mais également des « images sublimes » et un « noir et blanc fascinant ». D’une bouillie informe – 90 000 mètres de pellicule –, couverte d’hypocrisie, de redondance verbale et de conformisme, l’auteur de Mamma Roma parvient à en extraire des étincelles de sincérité, à en transformer son, rythme et montage. « (Le) tissu visuel est soumis à un texte dont les passages en vers (lus par Giorgio Bassani) alternent avec un commentaire en prose (lu par Renato Guttuso), dans un registre qui mélange l’analyse sociale et politique à l’invective, l’élégie à l’épique, sous forme d’un journal lyrique où dominent, dit Pasolini, « mes raisons politiques et mon sentiment poétique. » (Roberto Chiesi, Introduction)

  Après un premier montage achevé, le producteur juge qu’il ne parviendra pas à le distribuer tel quel. La « rabbia » est donc réduite. On s’oriente aussi vers une autre solution : un second bloc suit celui de Pasolini. Il est confié à un homme de « droite » (sic), le journaliste humoristique Giovannino Guareschi, le créateur du personnage de Don Camillo. Le film sort accompagné d’une grossière campagne publicitaire qui présente les deux auteurs en tant que farouches « adversaires politiques ». Discrètement diffusé au mois d’avril 1963, « La rabbia » est retiré rapidement de la circulation. Il demeure, en conséquence, largement méconnu.    

  J’ai voulu retenir ici les commentaires des séquences sur l’Algérie. Elles sont nombreuses (séq. 42 à 57). J’en reproduis en forme de poèmes.

 


 

  Lire►https://www.cairn.info/revue-poesie-2013-1-page-114.htm Rabbia poetica. Note sur Pier Paolo Pasolini.


 

52. Algérie / série de photographies de tortures et de sévices

 

Sur mes haillons souillés

sur ma nudité squelettique

sur ma mère gitane

                                                                         sur mon père berger

j’écris ton nom.

 

Sur mon premier frère brigand

sur mon deuxième frère boiteux

sur mon troisième frère cireur de bottes

sur mon quatrième frère mendiant

J’écris ton nom.

 

Sur mes camarades des bas-fonds

sur mes camarades prostitués

sur mes camarades chômeurs

sur mes camarades manœuvres

j’écris ton nom

liberté !

 

 

 

 

54. Algérie : nouvelle série de photographies de tortures et de sévices

 

 

Sur les nomades du désert

sur les saisonniers de Médine

sur les salariés d’Oran

sur les petits employés d’Alger

j’écris ton nom.

 

sur les gens misérables d’Algérie

sur les populations analphabètes d’Arabie

sur les classes pauvres d’Afrique

sur les peuples esclaves du monde sous-prolétaire

j’écris ton nom

liberté !

 

 

55. Algérie : fête pour la libération

 

 

Joie après joie,

victoire après victoire !

 

Gens de couleur,

l’Algérie est rendue à son histoire !

 

Gens de couleur,

ils vivent les plus beaux jours de la vie !

 

Jamais lumière dans les yeux ne sera plus pure,

jamais gestes de bonheur plus précieux !

 

Gens de couleur, ce sont les jours de la victoire

de tous les résistants du monde !

 

Gens de couleur, c’est dans la joie de la victoire

que la Résistance s’enracine et fonde le futur !

 


  • Pier Paolo Pasolini; La rage. Traduit de l'italien par Patrizia Atzei et Benoît Casas. Introduction de Roberto Chiesi. Now, 2014, 2020.