►Le città invisibili (Italo Calvino, 1972)

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 Publié chez l’éditeur turinois Einaudi au début des années 70, « Les Villes invisibles » d’Italo Calvino bénéficie d’une nouvelle traduction en français, celle de Martin Rueff, chez Gallimard/folio, donc en édition économique. On s’en félicitera avec ravissement.

 Ce roman singulier explore l’imaginaire à travers les 55 villes que le négociant Marco Polo décrit à l’empereur mongol Kubilaï Khan. Les cités sont toutes associées à des prénoms féminins. L’écrivain les a également regroupées suivant des thèmes susceptibles d’interroger l’histoire, le présent et le futur des villes, ainsi que les rapports que nous entretenons (ou pourrions entretenir) avec elles. L’œuvre de Calvino ne cesse donc de tarauder notre réflexion et notre esprit critique. Elle constitue une vraie source d’hygiène mentale, faite de sagesse et d’humilité. Au moment de la sortie de l’ouvrage, l’auteur du « Baron perché » s’exprimait ainsi :

« Dans « Le città invisibili », on ne pourrait reconnaître aucune ville réelle. Toutes ces villes sont inventées ; j’ai donné à chacune un nom de femme ; le livre est fait de brefs chapitres, qui devraient tous offrir un point d’appui à des réflexions qui vaudraient pour toutes les villes et pour la ville en général.

 Le livre a été écrit pièce par pièce, les unes séparées des autres par des intervalles de temps assez longs, comme des poèmes que je couchais sur le papier en obéissant aux inspirations les plus variées. […]

 C’est ainsi que j’ai avancé ce livre des villes au cours des dernières années, écrivant de temps à autre, une pièce par-ci, une pièce par-là, en passant par des phases différentes. Pendant un certain temps, seules des villes tristes me venaient à l’esprit et, à une autre période, seulement des villes joyeuses ; il y a eu un moment lors duquel je comparais les villes au ciel étoilé et à un autre moment où je ne pensais qu’à parler des ordures qui se répandent hors des villes tous les jours. C’était comme un journal qui suivait mes humeurs et mes réflexions ; tout se terminait en images de villes : les livres que je lisais, les expositions auxquelles je me rendais, les discussions avec les amis. »

 Comment toutes ces pages, écrites au gré de l’inspiration et des états d’âme, pourraient-elles forger un roman ? Le doute est là. Calvino arguait que nul recueil de poésies ou de récits ne sauraient s’émanciper d’une forme de construction. On devrait y retrouver un cheminement commun. Ainsi, naquit l’idée des séries thématiques : « Les villes et la mémoire », « Les villes et le désir », « Les villes et les signes » … Au fur et à mesure, les choses se compliquèrent néanmoins. La perception ne cessait de s’agrandir. Fallait-il ôter les séries pour éviter de les multiplier à l’infini ? L’écrivain nous dit : « C’est en partant du matériel que j’avais accumulé que j’ai étudié la meilleure structure, parce que je voulais que ces séries puissent se croiser, s’entrelacer, et en même temps je ne voulais pas que le parcours du livre fût trop éloigné de l’ordre chronologique dans lequel les pièces avaient été écrites. »

 Revenons maintenant aux histoires fantastiques du marchand vénitien. Calvino n’avait point l’intention de cultiver un champ imaginaire déjà bien labouré – qui surpassera, de ce point de vue, Les Mille et une nuits ?  L’« ailleurs » n’existe plus aussi.  Que l’on soit à Beijing, à New York ou à Dubaï, les cités se sont uniformisées. Et les enseignes aussi. Partout, les mêmes banques, les mêmes sociétés… Du reste, la notion de voyage a intrinsèquement perdu du sens. Aller en Asie, par exemple, ne relève plus du périple mais du déplacement. Il en est de même pour les peuples d’Extrême-Orient se rendant à Paris. Je corrige quand même : la pandémie est venue freiner nos navettes. Cela ne change strictement rien au constat : l’ « ailleurs » s’est évaporé pour de bon.

 Chez Calvino, Marco Polo joue plutôt le rôle d’un itinérant visionnaire – et, à la fin comme au début de chaque chapitre – au nombre de 9 -, les tableaux de villes, poétiquement caractérisées, s’ordonnent selon un cours indéfini mais régulier qu’introduisent et concluent en retour sur la scène du Palais, le Khan écoutant et commentant « Le Devisement du monde » suivant Marco Polo. Comment traduirait-on ces « cités invisibles » à l’écran ? Or, le merveilleux n’exclut pas la référence à un monde que nous connaissons. « Je crois que l’idée de ville, déclare Calvino, évoquée ici n’est pas seulement une idée atemporelle, mais qu’il s’y trouve, tantôt de manière implicite, tantôt de manière explicite, une discussion sur la ville moderne. »

« Le città invisibili » se veut l’ultime poème d’amour dédiée aux villes, nous dit l’écrivain, et, alors que ces villes deviennent méconnaissables, invivables et destructrices. Pourtant, dans cet univers d’excroissances et de difformités urbaines, Calvino ferme son livre sur des villes heureuses. Elles existent. N’allez pas quêter, quand même, un salut providentiel, « la morale de la fable » en quelque sorte. « Le città invisibili » ne peut et ne doit se lire qu’en plusieurs dimensions.

  

 


 

◙ Écrivain et essayiste extrêmement actif, Italo Calvino (1923-1985) est l’une des figures les plus marquantes de la littérature italienne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans son premier roman, « Le Sentier des nids d’araignées » (1947), qui évoque la Résistance, Calvino exprime son aspiration à la reconstruction d’un monde nouveau. Attentif aux différents aspects de la société, il se distingue néanmoins du mouvement néoréaliste par la spontanéité d’une narration inventive et légère.

La trilogie « I nostri Antenati » (“Nos ancêtres”) qui regroupe “Le Vicomte pourfendu », « Le Baron perché » et « Le Chevalier inexistant » (1952-1957-1959) marque un tournant dans son œuvre. L’écrivain s’oriente vers la fable philosophique et le fantastique, avec une verve et une ironie qui désormais le caractérisent. Mais ses préoccupations demeurent inchangées, et ce recours au monde de l’imaginaire renvoie sans cesse aux incompréhensions et aux difficultés d’une société malade.

Les protagonistes de Calvino, insérés dans une réalité historique ou un univers fictif, reflètent le mal de vivre de l’homme contemporain. Sa pensée, rigoureuse et rationnelle, s’apparente à celle des philosophes du siècle des Lumières.

Valérie Beaubeau

 

 

 


 

 

« Dans l’art de Calvino et dans ce qui transparaît de l’homme en ce qu’il écrit, il y a – employons le mot ancien, c’est un mot du 18e siècle – une sensibilité. On pourrait dire aussi une humanité, je dirais presque une bonté, si le mot n’était pas trop lourd à porter : c’est-à-dire qu’il y a, à tout instant, dans les notations, une ironie qui n’est jamais blessante, jamais agressive, une distance, un sourire, une sympathie. »


 

 

 


 

Les villes invisibles (Italo Calvino)


• VI. Le città e gli scambi (La ville et les échanges)

5

 

A Smeraldina, città acquatica, un reticolo di canali e un reticolo di strade si sovrappongono e s’intersecano.

Per andare da un posto a un altro hai sempre la scelta tra il percorso terrestre e quello in barca: e poiché la linea piú breve tra due punti a Smeraldina non è una retta ma uno zigzag che si ramifica in tortuose varianti, le vie che s’aprono a ogni passante non sono soltanto due ma molte, e ancora aumentano per chi alterna traghetti in barca e trasbordi all’asciutto.

Cosí la noia a percorrere ogni giorno le stesse strade è risparmiata agli abitanti di Smeraldina. E non è tutto: la rete dei passaggi non è disposta su un solo strato, ma segue un saliscendi di scalette, ballatoi, ponti a schiena d’asino, vie pensili. Combinando segmenti dei diversi tragitti sopraelevati o in superficie, ogni abitante si dà ogni giorno lo svago d’un nuovo itinerario per andare negli stessi luoghi. Le vite piú abitudinarie e tranquille a Smeraldina trascorrono senza ripetersi.

A maggiori costrizioni sono esposte, qui come altrove, le vite segrete e avventurose. I gatti di Smeraldina, i ladri, gli amanti clandestini si spostano per vie piú alte e discontinue, saltando da un tetto all’altro, calandosi da un’altana a un verone, contornando grondaie con passo da funamboli. Piú in basso, i topi corrono nel buio delle cloache l’uno dietro la coda dell’altro insieme ai congiurati e ai contabbandieri: fanno capolino da tombini e da chiaviche, svicolano per intercapedini e chiassuoli, trascinano da un nascondiglio all’altro croste di formaggio, mercanzie proibite, barili di polvere da sparo, attraversano la compattezza della città traforata dalla raggera dei cunicoli sotterranei.

Una mappa di Smeraldina dovrebbe comprendere, segnati in inchiostri di diverso colore, tutti questi tracciati, solidi e liquidi, palesi e nascosti. Piú difficile è fissare sulla carta le vie delle rondini, che tagliano l’aria sopra i tetti, calano lungo parabole invisibili ad ali ferme, scartano per inghiottire una zanzara, risalgono a spirale rasente un pinnacolo, sovrastano da ogni punto dei loro sentieri d’aria tutti i punti della città.

 

 

 À Smeraldina, ville aquatique, un réseau de canaux et un réseau de rues se superposent et se recoupent.

Pour aller d’un endroit à un autre tu as toujours le choix entre le parcours terrestre et le parcours en barque : et comme la ligne la plus courte entre deux points à Smeraldina n’est pas une droite mais un zigzag qui se ramifie en variantes tortueuses, les voies qui s’ouvrent à chaque passant ne sont pas seulement au nombre de deux, mais il y en a beaucoup, et elles augmentent encore si on alterne des trajets en barque et des parcours à pied sec.

 Ainsi l’ennui de parcourir tous les jours les mêmes rues est-il épargné aux habitants de Smeraldina. Et ce n’est pas tout : le réseau des voies de communication n’est pas disposé sur un seul niveau, mais il suit des escaliers qui montent et qui descendent, des galeries, des ponts en dos d’âne, des voies suspendues. En combinant les segments des différents trajets surélevés ou à la surface, chaque habitant se donne chaque jour le plaisir d’un nouvel itinéraire pour aller dans les mêmes endroits. À Smeraldina les vies les plus monotones et les plus tranquilles s’écoulent sans se répéter.

C’est à de plus grandes restrictions que s’exposent, ici comme ailleurs, les vies secrètes et aventureuses. Les chats de Smeraldina, les voleurs, les amants clandestins empruntent des chemins plus élevés et moins continus, sautant d’un toit à l’autre, se laissant tomber d’une terrasse sur un balcon, évitant les gouttières d’un pas de funambule. Plus bas, les rats courent dans l’obscurité des cloaques, à la queue leu leu, en compagnie des conspirateurs et des contrebandiers : ils passent la tête par les bouches d’égout et les grilles des caniveaux, ils se faufilent par les interstices et les ruelles, et traînent d’une cachette à l’autre des croûtes de fromage, des denrées prohibées, des barils de poudre à canon, ils traversent la densité de la ville trouée par l’éventail des galeries souterraines.

 Un plan de Smeraldina devrait comprendre, indiqués avec des encres de couleurs différentes, tous ces tracés, solides et liquides, évidents et cachés. Il est plus difficile de fixer sur la carte les voies des hirondelles, qui fendent l’air par-dessus les toits, précipitent le long de paraboles invisibles avec leurs ailes tendues, s’écartent pour avaler un moustique, remontent en spirale en frôlant un pinacle, surplombent de chaque point de leur sentier d’air tous les points de la ville.

 

 



 

 

 

 

 

☼ Cités-femmes

 

I                                            II                                           III                                               IV

Diomira                               Maurilia                              Zobeide                                    Olivia

Isidora                                 Fedora                                 Ipazia                                       Sofronia

Dorotea                               Zoe                                      Armilla                                   Eutropia

Zaira                                    Zenobia                                Cloe                                         Zemrude

Anastasia                            Eufemia                               Valdrada                                 Aglaura

Tamara

Zora

Despina

Zirma

Isaura

 

V                                           VI                                          VII                                          VIII        

Ottavia                                 Smeraldina                         Moriana                               Irene

Ersilia                                    Fillide                                  Clarice                                 Argia

Bauci                                     Pirra                                    Eusapia                                Tecla

Leandra                                Adelma                              Bersabea                             Trude

Melania                                Eudossia                             Leonia                                 Olinda

 

 

                                                                 IX

                                                               Laudomia

                                                               Perinzia

                                                               Procopia

                                                               Raissa

                                                               Andria

                                                               Cecilia

                                                               Sibylle

                                                               Pentesilea

                                                               Teodora

                                                               Berenice

VII

 


 


 

Kublai : Je ne sais pas quand tu as trouvé le temps de visiter tous les pays que tu me décris. Pour moi, j’ai l’impression que tu n’as jamais bougé de ce jardin.

Polo : Chaque chose que je vois et que je fais prend son sens dans un espace mental où règne le même calme qu’ici, la même pénombre, le même silence parcouru par le bruissement des feuilles. Au moment où je me concentre pour réfléchir, je me retrouve toujours dans ce jardin, à cette heure de la soirée, en ton auguste présence, tout en continuant sans me concéder un instant de pause à remonter un fleuve vert de crocodiles, ou à compter les barils de poisson salé qui descendent dans la cale.

Kublai : Moi non plus je ne suis pas sûr d’être ici, en train de me promener entre les fontaines de porphyre en écoutant l’écho des jets d’eau et non pas en train de chevaucher couvert d’une croûte de sueur et de sang à la tête de mon armée, conquérant le pays qu’il te faudra décrire, ou de trancher les doigts des assaillants qui escaladent les murs d’une forteresse assiégée.

Polo : Peut-être ce jardin n’existe-t-il que dans l’ombre de nos paupières abaissées, et n’avons-nous jamais cessé toi de soulever la poussière sur les champs de bataille, moi de marchander des sacs de poivre sur des marchés lointains, mais à chaque fois que nous fermons les yeux au milieu du fracas et de la foule, il nous est permis de nous retirer ici vêtus de kimonos de soie, pour prendre en considération ce que nous sommes en train de voir et de vivre, en tirer les conséquences, contempler de loin.

Kublai : Peut-être notre dialogue se déroule-t-il entre deux clochards surnommés Kublai Khan et Marco Polo occupés à fouiller dans une décharge à ordures, à faire des tas de bouts de ferraille rouillés, de lambeaux d’étoffes, de papiers sales, et qui, ivres de quelques lampées de mauvais vin, voient autour d’eux resplendir tous les trésors de l’Orient.

Polo : Peut-être n’est-il resté du monde qu’un terrain vague recouvert d’immondices, et le jardin suspendu du Grand Khan. Ce sont nos paupières qui les séparent, mais on ne sait lequel des deux est dedans et lequel est dehors.

 

 

Le città gli occhi (Les Villes et les Yeux)

5

 

 

 Guadato il fiume, valicato il passo, l’uomo si trova di fronte tutt’a un tratto la città di Moriana, con le porte d’alabastro trasparenti alla luce del sole, le colonne di corallo che sostengono i frontoni incrostati di serpentina, le ville tutte di vetro come acquari dove nuotano le ombre delle danzatrici dalle squame argentate sotto i lampadari a forma di medusa. Se non è al suo primo viaggio l’uomo sa già che le città come questa hanno un rovescio: basta percorrere un semicerchio e si avrà in vista la faccia nascosta di Moriana, una distesa di lamiera arrugginita, tela di sacco, assi irte di chiodi, tubi neri di fuliggine, mucchi di barattoli, muri ciechi con scritte stinte, telai di sedie spagliate, corde buone solo per impiccarsi a un trave marcio.

 Da una parte all’altra la città sembra continui in prospettiva moltiplicando il suo repertorio d’immagini: invece non ha spessore, consiste solo in un dritto e in un rovescio, come un foglio di carta, con una figura di qua e una di là, che non possono staccarsi né guardarsi.

  Passé le gué, franchi le col, l’homme se trouve tout à coup face à la ville de Moriana, avec ses portes d’albâtre transparentes à la lumière du soleil, ses colonnes de corail qui soutiennent des frontons incrustés de serpentine, ses villas toutes de verre comme les aquariums où les ombres des danseuses aux écailles argentées nagent sous les lampadaires en forme de méduse. S’il n’en est pas à son premier voyage, l’homme sait déjà que les villes comme celle-ci ont un envers : il suffit de parcourir un demi-cercle pour avoir en vue la face cachée de Moriana, une étendue de tôle rouillée, de toile de sac, de planches hérissées de clous, de tuyaux noircis par la suie, de tas de pots, de murs aveugles couverts d’inscriptions délavées, de chaises dépareillées, de cordes tout juste bonnes pour se pendre à une poutre pourrie.

 D’un côté à l’autre, la ville semble se continuer en une perspective qui multiplierait son répertoire d’images : en fait, elle n’a pas d’épaisseur, elle consiste uniquement en un envers et un endroit, comme une feuille de papier, avec une figure de-ci et une figure de-là, qui ne peuvent se détacher ni se regarder.

 

IX

Le città nascoste (Les Villes cachées)

5

 

Plutôt que de te parler de Berenice, ville injuste, qui couronne de triglyphes abaques métopes les engrenages de ses équipements pour hacher la viande (les employés du service d’entretien quand ils lèvent le menton par-dessus les balustrades et contemplent les vestibules, les grands escaliers, les pronaos, se sentent encore plus prisonniers, et tout petits), je devrais te parler de la Berenice cachée, la ville des justes, qui bataillent avec des matériaux de fortune dans l’ombre des arrière-boutiques et des sous-pentes, nouant un réseau de fils, et de tubes et de poulies et de pistons et de contrepoids qui s’infiltre comme une plante grimpante entre les grandes roues dentées (quand ces dernières seront grippées, un tic-tac discret avertira qu’un nouveau mécanisme exact gouverne la ville) ; plutôt que de te représenter les bassins parfumés des thermes sur le bord desquels, allongés, les injustes de Berenice tissent avec une éloquence arrondie leurs intrigues et observent d’un œil de propriétaire les corps arrondis des odalisques au bain, je devrais te dire comment les justes, toujours sur leurs gardes pour échapper aux surveillances des sycophantes et aux coups de filet des janissaires, se reconnaissent à leur façon de parler, spécialement à la manière dont ils prononcent les virgules et les parenthèses ; aux coutumes qu’ils observent, austères et innocentes, évitant les états d’âme compliqués et sombres ; à leur cuisine sobre mais savoureuse, qui rappelle un très ancien âge d’or : soupe de riz et de céleri, fèves bouillies, fleurs de courgette frites.

 À partir de ces données, il est possible de déduire une image de la Berenice future, qui te rapprochera de la connaissance du vrai plus que tout renseignement sur la ville telle qu’elle se montre aujourd’hui. À condition que tu tiennes compte de ce que je vais te dire : dans la graine de la cité des justes se trouve à son tour cachée une semence maligne ; la certitude et l’orgueil d’être dans le juste – et de l’être plus que tant d’autres qui se disent plus justes que le juste – fermentent sous la forme de rancœurs rivalités échanges de coups, et le désir naturel de revanche sur les injustes se teinte de la furie d’être à leur place et de faire comme eux. Une autre ville injuste, bien que différente de la première, est donc en train de creuser son espace à l’intérieur de la double enveloppe des Berenice injuste et juste.

 Cela dit, si je ne veux pas que ton regard saisisse une image déformée, je dois attirer ton attention sur une qualité intrinsèque de cette ville injuste qui germe en secret dans la ville juste secrète : c’est le réveil possible – comme une fenêtre qui s’ouvre brusquement – d’un amour latent pour ce qui est juste, amour qui n’est pas encore soumis à des règles, et susceptible de recomposer une ville plus juste encore que ce qu’elle avait été avant de devenir le réceptacle de l’injustice. Mais si on scrute encore à l’intérieur de ce nouveau germe du juste on découvre une petite tache qui se dilate comme l’inclination croissante à imposer ce qui est juste à travers ce qui est injuste, et peut-être même est-ce là le germe d’une métropole immense…

 De mon discours, tu auras tiré la conclusion que la véritable Berenice est une succession dans le temps de villes différentes, tour à tour justes et injustes. Mais la chose dont je voulais t’avertir est différente : c’est que toutes les Berenice futures sont déjà présentes dans cet instant, enveloppées l’une dans l’autre, serrées pressées inextricables.

 

[traductions en français : Martin Rueff]

 

Anziché dirti di Berenice, città ingiusta, che incorona con triglifi abachi metope gli ingranaggi dei suoi macchinari tritacarne (gli addetti al servizio di lucidatura quando alzano il mento sopra le balaustre e contemplano gli atri, le scalee, i pronai si sentono ancora piú prigionieri e bassi di statura), dovrei parlarti della Berenice nascosta, la città dei giusti, armeggianti con materiali di fortuna nell’ombra di retrobotteghe e sottoscale, allacciando una rete di fili e tubi e carrucole e stantuffi e contrappesi che s’infiltra come una pianta rampicante tra le grandi ruote dentate (quando queste s’incepperanno, un ticchettio sommesso avvertirà che un nuovo esatto meccanismo governa la città); anziché rappresentarti le vasche profumate delle terme sdraiati sul cui bordo gli ingiusti di Berenice intessono con rotonda eloquenza i loro intrighi e osservano con occhio proprietario le rotonde carni delle odalische che si bagnano, dovrei dirti di come i giusti, sempre guardinghi per sottrarsi alle spiate dei sicofanti e alle retate dei giannizzeri, si riconoscano dal modo di parlare, specialmente dalla pronuncia delle virgole e delle parentesi; dai costumi che serbano austeri e innocenti eludendo gli stati d’animo complicati e ombrosi; dalla cucina sobria ma saporita, che rievoca un’antica età dell’oro: minestrone di riso e sedano, fave bollite, fiori di zucchino fritti.

 Da questi dati è possibile dedurre un’immagine della Berenice futura, che ti avvicinerà alla conoscenza del vero piú d’ogni notizia sulla città quale oggi si mostra. Sempre che tu tenga conto di ciò che sto per dirti: nel seme della città dei giusti sta nascosta a sua volta una semenza maligna; la certezza e l’orgoglio d’essere nel giusto – e d’esserlo piú di tanti altri che si dicono giusti piú del giusto – fermentano in rancori rivalità ripicchi, e il naturale desiderio di rivalsa sugli ingiusti si tinge della smania d’essere al loro posto a far lo stesso di loro. Un’altra città ingiusta, pur sempre diversa dalla prima, sta dunque scavando il suo spazio dentro il doppio involucro delle Berenici ingiusta e giusta.

 Detto questo, se non voglio che il tuo sguardo colga un’immagine deformata, devo attrarre la tua attenzione su una qualità intrinseca di questa città ingiusta che germoglia in segreto nella segreta città giusta: ed è il possibile risveglio – come un concitato aprirsi di finestre – d’un latente amore per il giusto, non ancora sottoposto a regole, capace di ricomporre una città piú giusta ancora di quanto non fosse prima di diventare recipiente dell’ingiustizia. Ma se si scruta ancora nell’interno di questo nuovo germe del giusto vi si scopre una macchiolina che si dilata come la crescente inclinazione a imporre ci• che è giusto attraverso ciò che è ingiusto, e forse è il germe d’un’immensa metropoli...

 Dal mio discorso avrai tratto la conclusione che la vera Berenice è una successione nel tempo di città diverse, alternativamente giuste e ingiuste. Ma la cosa di cui volevo avvertirti è un’altra: che tutte le Berenici future sono già presenti in questo istante, avvolte l’una dentro l’altra, strette pigiate indistricabili.