Monsieur Klein (1976, Joseph Losey)

 


 

 

https://www.arte.tv/fr/videos/033930-000-A/mr-klein/

☼ Lundi 11 janvier 2021. 20 h55.

« Si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait. »

J.-P. Sartre

 

Joseph Losey commente : 

-        Le choix de l’interprète : Alain Delon

« Ce personnage est très complexe, et Alain l’est aussi – c’est mon avis, qu’il ne partage peut-être pas – une personnalité assez autodestructrice et à la recherche de sa propre identité.

[…] Il est à recherche d’un père, et il cherche aussi à dominer. Toutes ces contradictions sont très profitables au rôle. »

 

-        Vichy, l’antisémitisme, l’atmosphère de l’Occupation

« Ce fut très passionnant de recréer cette époque.

[…] Je voulais que la présence allemande soit réduite au minimum. Je voulais montrer aussi que la vie quotidienne continuait comme à l’ordinaire. Ce film que j’appelle une « fable en guise d’avertissement » ne devait pas être trop spécifique. Par exemple, dans la réalité, tous les gens parqués dans le stade portaient une étoile jaune. Dans mon film, il n’y en a que 25% environ, car je voulais que l’on pense aussi aux stades du Chili. »

La séquence du cabaret antisémite : « Le problème était de présenter un spectacle antisémite qui ne serait pas pris pour argent comptant par les antisémites d’aujourd’hui, qui sont encore nombreux. Pendant notre tournage dans les rues de Paris, nous avons rencontré de l’antisémitisme. Jovial, mais très déplaisant. […] L’étrangeté de cet homme vêtu en veuve et qui chantait la chanson de Mahler, la laideur de l’antisémitisme avaient pour effet que le pire antisémite ne voudrait pas s’identifier avec cela. C’est à mes yeux l’une des séquences les plus réussies du film. […] C’est une scène clé du film, en ce qu’elle a des rapports avec la visite médicale de la Juive au début et avec tout le processus de la bureaucratie qui s’enchaîne et finalement s’enclenche à la conclusion.

 Michel Ciment : « La première séquence est fondamentale. Sans elle le film s’écroule. » Réponse du réalisateur : « Absolument. Solinas (le scénariste) voulait la placer au milieu. Mais il n’y aurait pas de film s’il n’y avait pas cette scène liminaire. […] Elle a créé tout de suite une discipline pour l’équipe entière, qui ne s’est pas démentie ensuite. Il y avait un respect absolu pour cette actrice extraordinaire [ndlr : Isabelle Sadoyan, épouse de l’acteur Jean Bouise qui incarne un probable Klein juif]. Cette séquence a été filmée en un jour, et elle a donné le ton au reste du tournage. »

 

-        Monsieur Klein : l’interrogation identitaire, le double et l’absurde condition humaine

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  À travers la recherche identitaire du Monsieur Klein non juif, incarné par Delon, ce sont l’absurdité des lois d’exclusion du régime de Vichy et des régimes totalitaires en général, qui y sont pointées.[1] Joseph Losey n’a eu de cesse de les dénoncer et ce, dès son premier film américain, « Le Garçon aux cheveux verts », sorti en 1948. Losey vivra lui-même une forme de persécution : le maccarthysme qui visait tout être ayant fréquenté de près ou de loin les communistes. « Et d’une façon, dira-t-il, politiquement, j’ai été une personne persécutée, un Juif, pratiquement parlant. »

  Entre le Klein juif et le Klein supposé catholique, peut-être Alsaciens tous deux, il y a des points communs qui les rassemble : leur proche condition sociale et leur passion pour l’art. Klein (Jean Bouise ?) serait le double de Klein/Delon. La scène de la vente du tableau (on ne voit pas celui-ci de près) qui rappelle le père (Louis Seigner) est décisive. Bouise dit à Delon : « Bonne chance à vous, Monsieur Klein ! » Losey dit : « Il (Delon) se regarde pour la première fois dans le miroir et se demande qui est Monsieur Klein. Une scène importante pour moi est celle où il est seul dans la nuit devant le tableau avant la rafle du Vel ’d’Hiv’ (ndlr : Losey la situe en hiver afin de contourner les pièges du déco-rétro et de conférer à son histoire une dimension universelle[2]). Nous avons essayé de lui donner la même attitude rigide que celle du gentilhomme sur la toile. Il s’identifie à lui. »

 Revenons à notre Klein juif. Losey le projette dans un milieu bourgeois. Mais, en même temps, ce n’est pas un Juif comme tout le monde. « Je voulais montrer que c’était un Juif à la Rothschild, qui avait ses soirées musicales, ses compagnies féminines », affirme le réalisateur. Ajouterions-nous ses lectures : ne lirait-il pas Moby Dick d’Herman Melville ? Au fond, il est comme son double, le Klein incarné par Delon. Qu’est-ce qui le distingue néanmoins, et l’en démarque du tout au tout ? Losey l’explique ainsi : « Il est engagé. Car si vous êtes sensible et éclairé, vous prenez une décision dans certaines circonstances, vous ne pouvez être un bourgeois moyen dînant à « La Coupole ». Comme disait Brecht dans Galileo : « Il est impossible à un homme de ne pas avoir vu ce qu’il a vu. » La séquence du château suggère au demeurant l‘ascendance paradoxalement marxiste et bourgeoise du cinéaste : « Il était important, rappelle-t-il, de montrer qu’il existait des Juifs qui avaient suffisamment d’argent pour se payer une sortie de France sans changer leur mode de vie. J’ai introduit dans cette scène des symboles qui indiquent clairement qu’il s’agit d’une famille juive. »

 S’il y avait une dimension kafkaïenne dans le film, on la devrait, pour une part, au Klein juif qui n’aurait jamais pu agir de cette façon – troubler la conscience de l’autre Klein - s’il n’y avait pas eu en lui une forme de résistance, d’intelligence et d’humour brisé. Du coup, le Klein/Delon se retrouve fragilisé et précipité dans un labyrinthe des plus déroutants. Aussi, Delon paraît désormais bien seul – du reste, tous les individus paraissent dans « Monsieur Klein » et, à de rares exceptions près, logiquement seuls. L’illégitimité du régime établi à Vichy n’a-t-elle pas transformé la France en un pays clandestin, lâche, mesquin, hypocritement frivole et largement gangréné ? En bref, à une « drôle de guerre » aura succédé une « drôle de révolution nationale ». Losey décrit à merveille Vichy, ses différents masques et ce qu’ils dissimulent. « Je crois, dit le cinéaste, que la chaleur qu’on peut déceler » en Delon/Klein vient en grande partie du pathétique de sa situation. Klein/Delon, distant, indifférent et convenu, n’a en réalité aucune conscience de l’engrenage effroyable qui s’est mis en place. Ce qui lui vaut la réponse suffoquée d’un représentant de la communauté juive – le directeur de l’ « officiel Informations juives » -[3] : « Vous pensez que nous sommes un bon sujet de plaisanterie ? » Au demeurant, ce dernier a quand même tort. Vichy offre bien deux visages. Côté cour : on fiche, on inspecte, on traque, on rafle, on déporte et on tabasse le Juif ; côté jardin : on raille le juif et on plaisante sur lui – la scène extraordinaire, précédemment citée, de la troupe de la « Grande Eugène » de Frantz Salieri ; éventuellement, on peut même se payer le luxe d'avoir un tableau de Marc Chagall chez soi ! (Séquence chez Pierre, le fonctionnaire vichyste).  Deux ou trois faces également abjectes d’une même ignominie : l’antisémitisme typiquement français. Dans quel contexte Robert Klein (Alain Delon) vivait-il jusqu’alors ? L’émotion qui affleure se maintiendra désormais dans l’expression amblyope de sa détresse intérieure et de son impuissance à la communiquer. Jusqu’au bout, muré dans sa propre souffrance (« Je n'ai rien à voir là-dedans !» hurle-t-il dans un de ces autobus de la «honte». On songe évidemment à la phrase du pasteur luthérien Heinrich Niemöller), Klein/Delon demeure aveugle et sourd à la souffrance des autres. Sa quête forcenée est aussi absurde que le monde dans lequel il se meut.

 


 

M. Klein

Raymond Danon/Alain Delon – Robert Kupferberg, Jean-Pierre Labrande (Lira Films, Adel Productions, Nova Films (Paris)/ Mondial Te-Fi (Rome). 123 minutes.

Réalisation: Joseph Losey. Scénario : Franco Solinas, avec la collaboration de Fernando Morandi. Photo: Gerry Fisher (Eastmancolor). Caméra: Pierre-William Glenn. Direction artistique : Alexandre Trauner. Musique : Egisto Macchi, Pierre Porte (extrait des « Kindertotenlieder » de G. Mahler). Montage : Henri Lanoe. Costumes : Annalisa Nasalli Rocca. Numéro de cabaret : Frantz Salieri et la troupe de “La grande Eugène ». Collaborateur de Joseph Losey : Reginald Beck. Documentation : Claude Lévy.

Interprètes : Alain Delon (Robert Klein), Jeanne Moreau (Florence), Suzanne Flon (la concierge), Michael Lonsdale (Pierre), Juliet Berto (Janine), Francine Bergé (Nicole), Jean Bouise (le vendeur), Louis Seigner (le père de Klein), Michel Aumont (le fonctionnaire de la préfecture), Massimo Girotti (Charles), Francine Racette (Nathalie/Françoise/Cathy/Isabelle).

Première mondiale : 22 mai 1976 au Festival de Cannes.

 


 

›[La plupart des citations sont extraites du « Livre de Losey » dû à Michel Ciment et publié aux Éditions Stock, 1979]



[1] Le gouvernement de Vichy mène une politique de restriction des droits des Juifs dès son installation, sans que les Allemands n’expriment la moindre demande. Dès juillet 1940, le ministre de la justice Raphaël Alibert crée une commission de révision des 500 000 naturalisations prononcées depuis 1927. Le retrait de la nationalité concerne 15 000 personnes dont 40% de Juifs. En outre, l'abrogation du décret Crémieux prive 100 000 Juifs d'Algérie de la citoyenneté française. En zone nord, sous contrôle allemand, l'Ordonnance du 18 octobre 1940 place sous séquestre les entreprises et biens appartenant aux Juifs absents ou arrêtés. L'ordonnance du 18 octobre 1940 impose aussi aux personnes souhaitant fonder un journal de fournir des preuves de leur "aryanité" depuis au moins trois générations. En octobre 1940, le Conseil des ministres promulgue le premier Statut des Juifs : les citoyens Juifs français sont exclus de la fonction publique, de l'armée, de l'enseignement, de la presse, de la radio et du cinéma. Les Juifs « en surnombre » sont exclus des professions libérales. Le deuxième Statut des Juifs, de juin 1941, est encore un peu plus restrictif : il allonge la liste des professions d'où sont exclus les Juifs et établit un "numerus clausus" limitant la proportion de Juifs à 3% dans l'Université et 2% dans les professions libérales. Enfin, en juillet 1941, les Juifs doivent céder leurs droits sur les entreprises à des « Aryens ». Les Allemands avaient appliqué cette mesure en zone occupée depuis octobre 1940. Un Commissariat général aux questions juives, sous la direction de Xavier Vallat, est créé en mars 1941. Sa mission est de veiller à l'application de la législation antijuive, élément essentiel de la répression étatique. Selon les mots d'Asher Cohen : « Sans cette législation sanctionnée par un gouvernement français respecté parce que légitime, les déportations ultérieures étaient presque impensables, en tous cas, bien plus compliquées à exécuter… l'aryanisation semble être le domaine où une certaine efficacité fut obtenue et oùles résultats furent impressionnants. Les Juifs furent effectivement écartés de la vie économique de la nation, apparemment sans grande difficulté. » Lire surtout : M. R. Marrus, R. O. Paxton : « Vichy et les juifs », Calmann-Lévy, 1981.

 

[2] Losey voulait initialement tourner en noir et blanc. « Avec Gerry Fisher, nous avons pensé à des tunnels, où l’on entre, d’où l’on sort, à des silhouettes disparaissant dans le noir. […] J’ai aussi pensé aux gravures de Doré pour « L’Enfer » de Dante. »

 

[3] L’UGIF (Union générale des israélites de France) fut fondée, en zone occupée, par une loi du gouvernement de Vichy (29 novembre 1941). Cette union obligatoire vise à repérer les Juifs de France dont l’appartenance religieuse n’était plus spécifiée dans les recensements depuis 1872 et à les fondre en une communauté fortement unifiée. « […] en zone occupée, l’UGIF hérite en 1942 de structures bureaucratiques nées des exigences pressantes de l’occupant. C’est d’abord un hebdomadaire fondé dès avril 1941, Informations juives, auquel chaque chef de famille recensé comme Juif est tenu de s’abonner. Ce journal est édité sous l’autorité de Leo Israelowicz, ancien membre du Judenrat de Vienne, convoqué à Paris par Theodor Dannecker, conseiller des affaires juives de la SS. Informations juives, conçu comme un relais politique des Allemands et comme une matrice devant donner corps au retranchement culturel d’une communauté juive recensée, préfigure le Bulletin de l’UGIF qui lui succède à partir du vendredi 23 janvier 1942 et conserve le sous-titre Informations juives zone occupée. On n’en trouve pas l’équivalent en zone Sud. » [M. Laffitte, Cahiers de la Shoah, 2007/1 (n° 9)]


 

Séquence du tableau évoquée par Joseph Losey. (106e min.)