Hommage à Gunnel Lindblom (18/12/1931, Göteborg [Suède] – 2021)

 

« Paradis d’été » (1977 – Paradistorg)

 

Le film s’inspire d’un roman célèbre en Suède écrit par Ulla Isaksson. La romancière a collaboré à l’adaptation scénaristique et aux dialogues du film. Ingmar Bergman a soutenu la production du film.

 

Liminaire :

Paradistorg est une résidence d'été idyllique situé dans l'archipel de Stockholm. Chaque saison, une famille patricienne - toutes générations confondues - y passe ses vacances. « Les personnages [...] passent leur temps à rouvrir de vieilles plaies et à infliger de nouvelles blessures » (Peter Cowie, in « Le Cinéma des pays nordiques »). Une année, pourtant, deux marginaux, de modeste condition, vont briser le cercle étroitement fermé de cette famille bourgeoise.

Isabelle Jordan (« Positif », novembre 1977) écrit de son côté : « Le Paradis » est la maison où chaque année Katha (Birgitta Valberg), médecin, divorcée, retrouve, en plus de ses parents, un couple de serviteurs Arthur et Saga, ses deux filles, Sassa (mère d’Eva) et Annika (mère de Kajsa et Andrea). Cette année-ci, Sassa est accompagnée d’un nouvel amoureux, Puss ; quant au mari d’Annika, Ture, il la rejoint plus tard ; Tomas, neveu de Katha, est venu sans ses parents. Enfin, deux étrangers au groupe familial sont pourtant des habitués des vacances au « Paradis » ; ce sont Ingrid (Solveig Ternström) et son fils King (Toni).

 

Musique et personnages :

 

« Le film est construit comme un morceau de musique ; un thème enfante deux autres qui se contredisent ou se répondent. La musique est en correspondance étroite avec les relations interpersonnelles. La rencontre de deux personnes ou de deux groupes est décrite suivant une mélodie à l’unisson mais elle est coupée par un hiatus qui traverse tout le film. […]

L’autre élément qui contribue à la construction musicale du film, c’est la répétition. […]

La répétition première dans la nature est la mise au monde d’une fille par une femme. Katha a ainsi enfanté deux filles qui la répètent en se séparant d’elle et l’une de l’autre (répétition et dissonance liées). Annika (Margareta Byström) est médecin comme elle, mais refuse de divorcer comme elle l’a fait. Sassa (Agneta Ekmanner) élève seule sa fille comme elle l’a fait, mais refuse ses critères moraux. Toutes deux ont des enfants « à clef » ou « en crèche ».

Répétition encore : l’amitié de Katha et d’Emma suit un schéma que répète celle de Sassa et d’Ingrid, deux femmes de milieux différents, l’une satisfaite et l’autre non, l’une à l’aise dans un milieu assez bourgeois, l’autre prouvant agressivement son appartenance à (ou sa fréquentation du) prolétariat. Ingrid est, dit Sassa, la seule personne dont elle se soit jamais occupée ; de même Katha « s’occupe » d’Emma, lui fournissant des somnifères, la séchant quand elle est trempée par la pluie, la vêtant et la soutenant quand elle a trop bu avant l’enterrement de Tomas. Devant cette répétition-réflexion-engendrement des femmes les unes par les autres, les hommes se croient étrangers […] Face aux hommes destructeurs que Tomas ne veut pas rejoindre à l’âge adulte, […] Puss (Göran Stangertz) est à la fois proche de la nature, des enfants et des femmes. […] La force du film est de ne pas faire de Puss, pour emblématique qu’il soit, un personnage stéréotypé. Il est juste, dans le cadre de la pensée ou du genre de vie de certains hédonistes salvateurs.   

 

Puss (Göran Stangertz), le seul non-citadin, étranger à la famille et capable de contacts aisés avec les enfants, a senti la fragilité de Katha et la responsabilité qu’elle porte dans sa propre solitude. En effet, celle sur qui toutes ces vacances semblent s’être construites, mais à partir de qui tout se sépare, c’est Katha. […] Sa fonction semble être de toucher la mort des choses, son geste est plus naturel pour fermer les yeux de Tomas (Pontus Magnusson) suicidé que pour étreindre ses petits-enfants.

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-        Le thème de la soixantaine est ainsi partagé entre celui de Katha et celui d’Emma (Sif Ruud), celui de Saga (Inga Landgre) étant un chant plus solitaire et lointain, marqué d’une mélancolie opaque. Ce qu’elles ont en commun caractérise leur génération : elles sont, à des degrés et sous des formes diverses, préoccupées par la génération qui est, dans la logique de la biologie, la dernière qu’elles verront arriver à l’âge adulte et les rejoindre : celle des petits-enfants. […] Saga au désespoir pense que nous avons tué les derniers germes de vie et Emma se transforme en vivant reproche face aux mères. Mais Emma, vigoureux procureur, est dans son corps le personnage le plus fragile, d’abord par sa stérilité, ensuite par tous les renoncements, celui de l’élégance, du ventre plat, […] celui de la coiffure ; renoncements qui vont de pair avec ce qu’elle a voulu donner aux enfants démunis des banlieues et que symbolise son béret basque de travailleuse sociale de l’ancienne école […] Certains ont vu en Emma le porte-parole du film. Elle lance certes les accusations contre la société suédoise qui, cadrées « carré » et reçues douloureusement par les convives, ne sont pas critiquées par la mise en scène. Mais, outre cette fragilité de sa chair et de son apparence qu’on ne peut éviter de ressentir à côté du corps plein, solide et froid de Katha, Emme est un être défait, qui, du début (quand elle demande des somnifères) à la fin, a besoin de Katha. Et la faille profonde de son être, peut-être causée par les souffrances dont elle a été témoin, mais aussi qu’elle essaie de cacher en tenant un discours sur ces souffrances, c’est son alcoolisme. Elle s’est elle-même détruite, et si c’est le monde qui l’a atteinte, elle se venge bien sur elle-même et sur lui.

 

Enfance :

 Tout ce que je viens d’évoquer semble renvoyer à l’enfance ; mais un film peut-il renvoyer à une enfance réelle ? Ne nous renvoie-t-il pas seulement à une enfance codifiée par le metteur en scène, comme elle l’est par la société ? « La société confère à l’enfant un statut puisqu’elle le charge, à son insu, de réaliser l’avenir de l’adulte : l’enfant a pour mission de réparer l’échec des parents, voire de faire aboutir leurs rêves perdus. » (Maud Mannoni, L’Enfant, sa « maladie » et les autres) Les petits-enfants de Katha sont représentatifs des trois « stades » : l’oral étant celui d’Andreas, le sadique-anal par Kajsa et le génital par Eva. En face de ces trois enfants à l’aise dans leur âge, leurs gestes et leurs paroles, King et Tomas[1], le violent et le suicidaire, ou l’Indien et le Juif, ou le pauvre et l’aveugle, ou le terroriste et le romantique (« Plus j’explore la névrose, plus je me rends compte que c’est une forme moderne du romantisme », écrivait Anaïs Nin dans son « Journal », 1934-39) »

[Isabelle JORDAN – Extrait d’Un paradis hanté, « Positif » novembre 1977]

 


 

Autour du film [extrait d’entretien avec Gunnel Lindblom]

 

Q : Quel a été le passé de Katha, comment elle-même a-t-elle été mère ?

-        G.L. : Elle a tenu à n’être pas une mère stricte. Elle a laissé une certaine liberté à ses enfants. Elle parle à ses enfants. Elle est plus intellectuelle que chaleureuse. Elle a eu un mari (qui n’est pas dans le roman) qui l’a freinée sans pour autant la brimer. […] Quand il a compris cela, il s’est séparé d’elle. […] C’est à travers Katha que l’on voit de qui, de quoi, elle a voulu se libérer.

Q : Le père de Katha (ndlr : Holger Löwenadler qui devait décéder cette année-là. On rappellera aux cinéphiles qu’il incarnait le tailleur juif dans « Lacombe Lucien ».) est complètement isolé. Il suscite l’indifférence sinon la haine, pourquoi ?

-        G.L. : C’est un homme qui est parti les mains vides. Il a réalisé ce que l’on voit. Il a réussi à construire ce qu’il aimait et ce qu’il pensait devoir apporter le bonheur. […] Lorsqu’il est en présence des ses enfants et petits-enfants qui utilisent cette image du bonheur qu’il a rendue concrète, il ne comprend pas pourquoi ils ne sont pas heureux. L’effet n’est pas le même sur eux.

Q : « Paradis d’été » est l’adaptation d’un roman d’Ulla Isaksson. Pouvez-vous nous parler de cet écrivain ?

-        G.L. : C’est un écrivain que j’aime beaucoup. C’est le roman le plus riche qu’elle ait écrit. Je m’en suis tenue très près et j’ai respecté au maximum la position d’Ulla Isaksson. Cependant je suis allée plus loin qu’elle dans certains secteurs. Elle-même avait plus mis l’accent sur les rapports entre les femmes que je ne l’ai fait. […]

Q : Êtes-vous féministe ?

-        G.L. : Oui.

Q : En ce cas, le rôle donné à la mère n’est-il pas excessif ? Le récit de Saga laisse entendre une protestation du respect absolu de la vie en tant que telle, même dans le cas d’enfant-monstre.

-        G.L. : J’ai voulu expliquer, montrer qu’il existe une responsabilité encore plus grande que celle de nourrir et vêtir les enfants. Il faut aussi s’intéresser à eux. […] Tout ce que nous construisons repose sur d’autres bases. […] La responsabilité envers les enfants ne s’arrête pas à leur donner ce dont ils ont besoin matériellement. C’était cela le problème, et non pas la promotion de la mère.

 

[Propos recueillis par Françoise Audé et I. Jordan à Paris, un 24 octobre 1977]

           

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« En cette "Place du Paradis", je ne trouve qu'ordre et beauté, calme et responsabilité. [...] Chaque plan devient amoureux lucide du personnage qu'il dresse et nous force à aimer. [...] Il faut aussi remercier Gunnel Lindblom de nous donner à connaître ces prodigieuses actrices - ses compagnes du Théâtre Royal de Stockholm qu'elle sait diriger, riche de son expérience d'actrice, avec l'art du metteur en scène de théâtre qu'elle est désormais. Magnifiques rôles de femmes, enfin différents dans leur force, leur faiblesse, leur réalité. »(Françoise Oukrate, « Écran » n° 62)

 


 

Paradis d’été (Paradistorg). Suède, 1977. Réalisation : Gunnel Lindblom. Production : Ingmar Bergman/Cinématographe AB, Svensk Filmindustri. Adaptation et dialogues : Ulla Isaksson et Gunnel Lindblom d’après le roman d’U. Isaksson. Photographie : Tony Forsberg (Couleur, 35 mm).  Montage : Siv Lundgren. Musique : Georg Riedel. Interprétation : Birgitta Valberg (Katha), Sif Ruud (Emma), Margareta Byström (Annika), Agneta Ekmanner (Sassa), Solveig Ternström (Ingrid), Holger Löwenadler (Wilhelm), Per Myrberg (Ture), Göran Stangertz (Puss), Inga Landgre (Saga), Maria Blomkvist (Eva), Toni (King), Anna Borg (Kajsa), Pontus Magnusson (Tomas). Durée : 113 minutes.



[1] À propos de King et Tomas, Gunnel Lindblom déclarait ceci : « King a son agressivité : le contraire c’est Tomas qui est passif, sensible et qui se venge par un geste désespéré. S’il n’était pas si triste, je crois qu’on pourrait le retrouver un an après dans des groupements terroristes de droite ou de gauche. Il est le seul à conclure que c’est impossible de vivre comme ça. Replié sur son petit monde. » (In : « Écran », n° 63, novembre 1977) Le film s’achève par ailleurs sur une image de King apparemment ambiguë. Gunnel Lindblom précise : « King est rebelle. À la fin, il reste là parce que c’est son droit. Les autres ont échoué et fuient. King reste : c’est son domaine. Cette fin est ouverte et, pour moi, optimiste. »