Gian Maria Volontè


Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto  (1970, Italie – Elio Petri) :

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon

 

 


 

 Synopsis

 Le jour de sa nomination comme chef de la police politique, un individu – il ne sera jamais nommé à l'écran que sous le titre honorifique d’«il dottore» ou d'«assassino» dans le découpage - se rend au domicile de son amante, Augusta Terzi, situé 1, rue du Temple à Rome, et lui tranche la gorge. Celle-ci se prêtait habituellement au jeu masochiste de la victime et de son meurtrier. Le policier est donc passé du simulacre à la réalité, absolument convaincu d’être maintenant « au-dessus de tout soupçon ». Aussi, s’attache-t-il  à laisser délibérément des indices susceptibles de le compromettre. Au sortir de l’appartement, il croise un jeune homme.

L’inspecteur retourne ensuite au commissariat afin de fêter, entre collègues, sa promotion récente. Il est curieusement chargé d’instruire l’« affaire Terzi ». Le voici donc revenu sur les lieux de son crime. Là, il revit les épisodes d’une relation sexuelle particulière avec la victime, souvent composées d’une parodie d’interrogatoires, de fouilles et d’intimidations mêlées de brutalités. La découverte de l’« infidélité » d’Augusta avec un étudiant d’extrême-gauche et les propos vexants que celle-ci tient à son endroit (« Tu fais l’amour comme un gosse, parce que tu n’es … qu’un gosse. ») l’ont certainement incité à commettre l’homicide en question (on dirait maintenant le féminicide).

Établi dans ses nouvelles responsabilités, l’inspecteur participe avec acharnement à l’intensification des écoutes téléphoniques de personnes jugées « subversives ». Précisément, l’étudiant Antonio Pace – celui qu’a croisé le meurtrier à la suite de son forfait et celui qui, en même temps, l’a trompé avec sa maîtresse – en fait largement partie. Simultanément, l’enquête sur le crime Terzi suit son cours. On retrouve des empreintes digitales de l’inspecteur. Le mari d’Augusta est questionné et humilié en raison de son homosexualité. Présent lors de l’interrogatoire, le chef de la police politique fait le serment que ce dernier sera disculpé et envoie au commissariat les bijoux qu’il avait intentionnellement subtilisés à Augusta.

Une bombe explose dans le commissariat. Un groupe de jeunes protestataires est appréhendé, dont le fameux Pace. L’inspecteur le soumet à un interrogatoire âprement musclé. Pace affirme le reconnaître comme étant le meurtrier d’Augusta. Le policier consigne alors son autodénonciation par écrit et la transmet à ses collaborateurs.

 Claquemuré dans son appartement, l’ « assassin » conjecture l’épilogue, étant persuadé qu’afin d’éviter tout scandale, les autorités chercheront à détruire les preuves de sa culpabilité. Lorsque sa rêverie se termine, l’ « assassin » constate que police et justice sont bien là pour l’innocenter. Apparaît à l’écran et, en caractères blancs, la phrase de Kafka : « Quelque impression qu’il nous fasse, il est un serviteur de la Loi, donc il appartient à la Loi et échappe au jugement humain. »

  


 

Indagine su un cittadino al di sopra di ogni sospetto (Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon). Italie, 1970. 115 minutes. Production : Vera Film [Daniele Senatore], Euro International Films [Marina Cicogna]. (Rome) – Directeur de production : Romano Cardarelli. Réalisation, scénario et adaptation : Elio Petri. Dialogues : Ugo Pirro. Sujet : D. Senatore.  Musique : Ennio Morricone. Son : Mario Bramonti. Photographie : Luigi Kuveiller, Technicolor.  Cadre : U. Terzano. Décors : Carlo Egidi. Montage : Ruggero Mastroianni. Interprétation : Gian Maria Volontè (L’Assassin), Florinda Bolkan (Augusta, sa maîtresse), Gianni Santuccio (Le commissaire), Arturo Dominici (Mangani, chef de la Brigade criminelle), Orazio Orlando (Biglia, inspecteur), Sergio Tramonti (Antonio Pace).  Sortie en France : Festival de Cannes, mai 1970. Sortie publique en France : 5 octobre 1970. Grand Prix spécial du jury et Prix de la critique internationale (FIPRESCI) au festival de Cannes. Oscar du meilleur film étranger en 1971. Box-office en Italie : 5e film italien avec 5,75 millions de spectateurs.

 


 

  • « Quand le pouvoir devient grotesque »

 

  

 Si l’on excepte A ciascuno il suo/À chacun son dû, tourné en 1966 d’après une œuvre de Leonardo Sciascia, Elio Petri n’a, à cette date, jamais abordé frontalement la question politique et surtout celle du ou des pouvoirs politique(s). En revanche, il marque une prédilection avouée et régulière pour le polar embrouillé, et ce, dès sa première réalisation (L’Assassino). Petri se sert du genre à d’autres fins. La veuve du cinéaste, Paola Pegorado Petri, ne parvient pas au demeurant à trouver le verbe français pour définir l’opération : elle use successivement des mots italiens rovesciare et ribaltare. En réalité, le titre même du film, Indagine su un cittadino… est une tromperie. Il n’y aura pas d’enquête à proprement parler puisqu’on connaît l’assassin. Le meurtre en constitue l'introduction. Du reste, le script ne dénomme pas autrement le protagoniste que sous ce qualificatif. Aussi, aura-t-on le loisir de comparer le premier Petri avec celui-là : dans L’Assassino, le personnage principal joué par Marcello Mastroianni se sent coupable, mais, aux yeux de la Loi, il ne saurait l’être ; dans Indagine su un cittadino… il l’est réellement. Cependant, il représente la Loi. L’inversion s’exerce aussi par métonymie. Or, les racines du mal demeurent similaires : l’aliénation de l’individu et la nature absurde, de type kafkaïen, du rapport à l’autorité.

 Cependant, le film ne reste pas uniquement sur ce terrain. Il considère une réalité politiquement identifiable à l'échelle italienne. Elle revêt, bien évidemment, des résonances plus universelles. Ce qui frappe, aujourd’hui, c’est qu’Indagine su un cittadino…ait été prophétique à son époque et qu’il puisse, à l’heure actuelle, ne rien perdre de son acuité. Le tournage du film s’achève à l'époque de l’attentat du 12 décembre 1969 à Milan (piazza Fontana) et alors que le climat social en Italie est extrêmement tendu (« autunno caldo »). Son côté précurseur tient au fait qu’il enregistre et, avant même qu’on l’ait clairement étiquetée, « la stratégie de la tension ». Au-delà, c’est un ensemble de dérèglements qui y sont observés : celui de la Loi, de l’autorité qui l’incarne et des personnes chargées de l’assumer.

Ces raisons-là motivent la crainte des producteurs et des professionnels du cinéma. Une avant-première en projection privée, réunissant un certain nombre d'acteurs du cinéma - Zavattini, Scola..., s'achève sur une note d'angoisse. Or, justement, censurer ou interdire le film, n'est-ce pas accréditer le contenu du film ? Les autorités politiques ont parfaitement appréhendé l'incommodité des circonstances. « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » sort donc le 12 février 1970 à Milan et le 20 février à Rome. Le public est éberlué, et, de ce point de vue, Elio Petri réalise « un coup de maître ». Nous laissons le scénariste Ugo Pirro s'exprimer : « Le film de Petri a été un phénomène incroyable dans notre pays, quelque chose de difficile à oublier. L'afflux du public a été énorme, on a dû interrompre la circulation automobile tellement les queues étaient longues. [...] Je crois qu'il faut apprécier le courage civique d'Indagine su un cittadino... : le film a ouvert un espace à tous pour faire des films politiques. » Le film est peu complaisant à l'endroit de la police de la République italienne. « Elle a, malgré l'abolition de la peine capitale, perpétré durant la période qui a suivi la fin du fascisme, dans les rues et sur les places, des dizaines et des dizaines de condamnations sommaires contre des masses sans défense d'ouvriers et de paysans seulement coupables de lutter contre la misère et l'injustice. Aucun policier n'a jamais payé pour tous ces morts », dira le cinéaste. Toutefois, Petri ne se restreint pas à la condamnation d'une institution particulière. Il s'intéresse surtout au mécanisme qui assure l'impunité aux représentants du pouvoir. 

D'un autre côté, Elio Petri répond à la définition du « policier corrompu » de cette manière : « […] Il ne l’est pas, dit-il. C’est un assassin qui est passé à l’acte pour tester jusqu’où le pouvoir qu’il détient va le protéger. La femme qu’il tue, elle aussi, adore le pouvoir et la violence. Et elle l’oblige à lui donner continuellement des preuves de son autorité. « De toute façon, toi, tu peux faire tout ce que tu veux. Même si tu m’assassines et qu’on le découvrait, on passerait tout sous silence. » Et lui, c’est un schizophrène, un paranoïaque. »[1] Pourtant, le choix d’un cas psychologique aurait pour désavantage de désamorcer l’incrimination d’un système et d’un processus. Le film est surtout la description d’un homme autoritaire qui use et abuse du pouvoir à ses propres fins. Petri met le doigt sur l’extrême fragilité voire l’ambiguïté que peut constituer, en régime démocratique, la notion de « défense de l’État républicain ». Le chef de la police politique, ses collègues l’appellent Il dottore, fait « preuve d’un paternalisme effréné. Il est gentil avec le planton, alors qu’il oblige les suspects (ndlr : les jeunes étudiants d’extrême-gauche) à boire de l’eau salée pendant les interrogatoires. Il appartient à la même lignée que ces dictateurs qui embrassent les enfants et, vingt ans après, les envoient se faire tuer à la guerre », déclare encore Elio Petri. Autrement dit, Il dottore est parfaitement mûr pour entrer dans la peau du fonctionnaire fasciste discipliné et décomplexé. « L'abus de la liberté menace le pouvoir traditionnel et les autorités constituées, s'exclame-t-il ; vociférant à la suite : la répression est notre vaccin. Répression égale civilisation ! » Qu’importe donc la nature du pouvoir, pourvu qu’on en détienne une fraction (ou le tout) et qu’on puisse en exagérer à satiété ! Petri le dit, et d’autres l’ont analysé avant lui, c’est bien à l’intérieur du système démocratique bourgeois qu’agissent, au préalable, les ligueurs du fascisme. En outre, « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon » dénonce, à travers ce personnage - magistrale prestation de Gian Maria Volonté, totalement habité par son rôle et judicieusement accompagné par les mouvements de caméra d'Ubaldo Terzano qui en révèlent l'aspect hystérique  - le péril qu’il y aurait « à confier à des enfants élevés dans la crainte, traumatisés par elle, une parcelle de l’autorité de l’État-père ou du Père-Dieu, et qui vont retourner contre autrui ces armes dont ils ont eu à trembler jusque-là ». (G. Braucourt) [2] et dont ils tremblent continûment afin d’accéder aux plus hauts postes. Aussi, faut-il comprendre où se tient l’innovation chez Petri : la rupture d’avec un certain type de film politique se contentant d’observer une réalité discernable et qui, par là-même, se prive d’en analyser une autre, celle-là plus complexe à saisir.

 Après avoir expliqué les raisons d’une orientation plus politique de son cinéma, à partir du fait que l’on assistait « au dépérissement des institutions répressives (ndlr : héritées du fascisme au demeurant) de l’État à l’égard du cinéma », Elio Petri montre que son travail, fondé sur une volonté de rester accroché à la réalité, cherche aussi à s’en distancier (« la distanciation brechtienne »).  « Mon éducation cinématographique s’est faite dans le culte des canons néo-réalistes (ndlr : Petri a travaillé auprès de Giuseppe De Santis). […] Mais très vite la méthode du néoréalisme m’a semblé inadéquate comme instrument de connaissance vis-à-vis de la nouvelle réalité ambiguë qui se formait autour du grand phénomène de la restauration bourgeoise. Les réalités nouvelles réclamaient quelque chose de plus qu’une poétique pour être analysées et combattues, mais aussi plus simplement pour être décrites dans leur devenir. De là, depuis mon premier film et I giorni contati, ce qui est devenu ma caractéristique, un dédoublement presque pirandellien : partir de situations réalistes pour conduire parallèlement, même au niveau des images, une réflexion existentielle et abstraite. […] » [3]  

Et puisqu’il faut traduire cette réalité qu’on ne voit plus (« les gens sont habitués à regarder sans voir », disait Elio Petri), il est nécessaire qu’à l’écran s’opère un « rectificatif », à seule fin d’en accuser la difformité et le caractère grotesque. Elle n’est pas la réalité – la séquence conclusive est volontairement équivoque -, mais elle pourrait l’être. Et si elle pourrait l’être, c’est qu’il y a quelque chance qu’elle soit vraie.

MS 


 

 

 

 

 



[1] Entretien « Quand le pouvoir devient grotesque », avec Lietta Tornabuoni, L’Europeo, n° 45, 1969.

 

[2] Guy Braucourt : « L’organe crée la fonction, ou le fascisme en gants blancs », L’Avant-Scène, n° 111, février 1971.

 

[3] Entretien avec Andrée Tournès, « Jeune cinéma », n° 98, octobre-nov. 1976.

 

 

 


  •  Critiques

« [...] Le vrai désordre, ce n'est pas le crime de droit commun, c'est le délit politique, et tout ce qui conduit à l'attitude contestataire : la liberté intellectuelle et morale, que l'Ordre baptise décadence, licence, anarchie. Qu'importe que le flic ait tué sa maîtresse s'il traque comme il sied le gauchiste, le gréviste, le hippy, le casseur de Mai ? La répression est la civilisation. [...] Entre ce réalisme policier et ce fantastique baroque évolue, avec une maestria confondante, Gian Maria Volonté. Par son seul jeu, il nous indique où nous sommes : hors du réel ou non. Puéril, violent, obsédé, vaniteux, "important" et minable, "autoritaire" et pauvre mec : il donne toutes les nuances. Sa démarche, ses mouvements de menton et ses coups de gueule campent un Napoléon du passage à tabac pinçant la joue de ses grognards, un Mussolini dérisoirement plastronnant en mal de discours vociférés sur un balcon. Il est sensationnel. » (Jean-Marc Bory, "Le Nouvel Observateur", 5 octobre 1970). 

 

« [...] Par cet apologue, dont il nous livre une multitude de variations généralement frangées d'humour corrosif, Petri montre qu'il y a des abîmes entre la morale prônée et la morale pratique. Par son atmosphère et sa psychologie, le scénario pourrait faire penser parfois au meilleur Simenon; mais par son inspiration et son écriture, par sa verve, en dépit d'une référence directe à Kafka, il évoque plutôt la méchanceté de l'intelligence voltairienne. [...]

Les séquences d'ouvertures sont belles comme du Beardsley ou les affiches de Mucha (ndlr : les décors sont dus à Carlo Egidi et la photographie à Luigi Kuveiller). Le jeu de voile noir de Florinda Bolkan lié à la surcharge décorative savamment colorée retrouve le charme des mélodrames que magnétisait la présence d'une diva et, à partir de ce climat romantique hanté par la volupté et la mort, la décadence de nos moeurs se révèle non point pour être jugée en fonction d'une éthique conservatrice, mais pour être brisée afin de mettre à nu la duplicité sur laquelle se fondent nos valeurs. » (Freddy Buache, Le cinéma italien 1945-1979, L'Âge d'Homme)

 


 

Question d'Augusta Terzi (Florinda Bolkan) : « Cette fois, comment vas-tu me tuer ? » - Réponse de l'Assassin-policier (Gian Maria Volontè) : « Je vais te trancher la gorge. »

L'Assassin- Il dottore : « Nous sommes les gardiens de la loi que nous voulons immuable, sculptée dans le marbre. Le peuple est mineur, la ville est malade. À d'autres revient la tâche de soigner et d'éduquer. À nous la tâche de réprimer. La répression est notre vaccin ! Répression égale civilisation ! »

Courrier officiel du Procureur de la République (18 février 1970) donnant point de vue favorable à la diffusion du film à Milan.