Ritrovati (2) : Il sospetto/Le Soupçon (1975, Francesco Maselli)

 


 

Italie – 111 minutes. Couleur

Scénario : F. Maselli, Franco Solinas. Photographie : Giulio Albonico. Musique : Giovanna Marini. Montage : Vincenzo Vertecchi. Production : Grazia Volpi (“Cinericerca”). Interprétation : Gian Maria Volonté (Emilio), Annie Girardot (Teresa), Renato Salvatori (Gavino Pintus), Daniele Dublino (le fonctionnaire communiste), Felice andreasi (Alessandri).

 


 Film en italien :

https://www.youtube.com/watch?v=tBK-dazIrtg&ab_channel=darionepuccio&fbclid=IwAR3AoLvbfLDywd4-0rDwj_eq51U9PAdslM1tYIIglscZa2CY52DjwxBk9KU 


 

Synopsis.

 1934. Autrefois radié des cadres du PCI émigrés à Paris, Emilio demande à être réintégré au moment où s’effectue un changement de ligne politique. Il subit de nouveaux interrogatoires censés être capables de tester sa fidélité à l’organisation. Finalement coopté par le Comité central, il est envoyé à Turin pour repérer un soi-disant espion infiltré dans la direction locale du Parti. Débarqué en Italie, il est immédiatement identifié par l’OVRA, les services secrets de la police politique fasciste, et constamment filé. Ce qui provoque forcément l’arrestation des camarades qu’il contacte…

 

Le réalisateur s’exprime…

 

• « J’ai tourné « Le Soupçon » parce qu’à cette époque, autour des années 70, il m’intéressait de décrire comment les divisions internes à gauche pouvaient conduire à l’échec (ndlr : Maselli est communiste). L’histoire n’aurait pu se dérouler qu’à Turin, nous étions d’accord sur ce point, Franco Solinas (ndlr : le scénariste) et moi. Turin fut l’unique ville où le Parti communiste, même aux heures les plus noires du fascisme, maintint une structure clandestine qui fonctionnait réellement. Le fascisme le savait et concentrait une attention soutenue sur les usines turinoises. D’un autre côté, les conflits au sein de la gauche pouvaient servir les desseins du fascisme. Durant le tournage du film, nous étions à l’hôtel Sitea et nous y avons rencontrée là Paola Borboni, une icône du spectacle transalpin, qui était déjà âgée (ndlr : elle avait 74 ans). J’ai fait un entretien avec elle : elle m’a interrogé sur la genèse du film, a émis des remarques très sensées puis m’a souhaité bonne chance. Je n’ai nulle part croisée une femme aussi magnétique, y compris dans sa façon de vous saluer. Le casting comprenait deux turinois : Gian Maria Volonté et Felice Andreasi, deux acteurs intelligents, capables de me fournir indications et suggestions sur le mode de vie des ouvriers. » (F. Maselli in : D. Bracco, S. Della Casa, P. Manera et F. Prono : a cura di, Torino città del cinema, Il Castoro, Milano, 2001)

 

• « [...] Je pensais [...] avoir avec mon parti des problèmes pareils à ceux que m'avait valu mon précédent film : Lettre d'un ouvrier (ndlr : Lettera aperta a un giornale della sera). J'avais été alors assez critiqué au cours de polémiques ouvertes : on m'avait donné pour répondre dans le journal une place identique (quant à l'emplacement et l'espace) à celle des attaques. Je m'attendais à une nouvelle bataille de ce genre. Or, ce que les dirigeants et militants du parti ont vu - avec raison je crois - c'est un film qui, malgré toutes les contradictions, obscurités et même aberrations qui sont montrées dans le parti de cette époque - malgré, et même on peut dire à travers cela - donne l'image d'un parti qui était le seul à se battre contre le fascisme d'une façon organisée, qui était doublement héroïque, qui avait des possibilités d'influencer la base italienne, d'être en rapport avec elle. » (Entretien avec Jean et Ginette Delmas, « Jeune Cinéma », Paris, novembre 1975)

 

 

• “[...] La conception du film remonte à 1971-72. Il repose sur la documentation fournie par les archives de l’Institut Gramsci. Nous y avons trouvé l’idée centrale du scénario, le soupçon généralisé, l’obsession de démasquer les espions poussée au-delà de la nécessaire vigilance révolutionnaire. À l’époque, le Parti utilisait tous les moyens dans la lutte contre l’infiltration : c’est cela que nous montrons mais en critiquant les excès de la logique de cette lutte contre le noyautage. […] par exemple, dans la scène avec le dirigeant de Milan qui donne à Emilio toutes les justes raisons de vigilance mais exprime aussi des soupçons contre les militants « trop parfaits ». C’est là un des points-clés du stalinisme, lié à une fameuse circulaire de Staline appelant à chercher l’ennemi non parmi ceux qui n’appliquaient pas la « ligne » mais parmi ceux qui l’appliquaient « trop bien ». (F. Maselli, propos recueillis par M. Martin, « Écran », mai 1976)

 

Anatomie d’un film

 

Maselli choisit une période cruciale de l’histoire contemporaine. Les antagonismes idéologiques s’exacerbent et trouvent leur expression dans des conflits sanglants ; la France et l’Autriche sont le théâtre de violences provoquées par des groupes d’extrême-droite (février 1934). L’Allemagne est désormais national-socialiste et le nouveau chancelier Adolf Hitler, soucieux d’avoir les mains libres, purge au sein de son propre camp (« Nuit des longs couteaux », fin juin 1934) tandis qu’en Italie, le Duce semble, après douze ans de pouvoir, tenir la situation bien en mains ayant procédé à la fascisation complète de l’État. Dans ce contexte, les Partis communistes européens sont contraints de procéder à des révisions déchirantes. À la théorie « classe contre classe » succède lentement et difficilement une stratégie plus réaliste de « grand front antifasciste ». Des communistes « critiques » peuvent dès lors réintégrer les rangs du Parti. Cela ne va pas de soi pour autant. Staline s’est trouvé un ennemi, le « trotskisme », qu’il n’hésite pas à qualifier de « gauchisme » pour se couvrir des lauriers du « léninisme ». Tout désaccord exprimé à l’intérieur des organismes communistes est donc forcément d’inspiration « trotskiste » … Du reste, et, paradoxalement à la mise en œuvre de cette nouvelle politique, Staline prend prétexte de l’assassinat d’un rival – le secrétaire du Comité central, Sergueï Kirov - le 1e décembre de la même année, pour déclencher une purge contre d’autres responsables bolchéviks jugés comme « opposants », en particulier des « historiques » comme Zinoviev et Kamenev. L’histoire du communisme est donc traversée par une logique effrayante. À vrai dire, aucun militant communiste ne saurait échapper au « soupçon ». Emilio (Gian Maria Volonté) se trouve naturellement dans une position ambiguë. Il est chargé de démasquer un faux « camarade », mais il est, en même temps, mis à l’épreuve, surveillé et « honteusement » trompé. Maselli montre qu’il en est ainsi pour chaque militant : Teresa (Annie Girardot) qu’il connut jadis et qui, elle aussi, est jaugée. Maselli se sert généreusement du flash-back afin de souligner l’extrême tension et précarité des situations. Le film pourrait être un passionnant film policier (ou d’espionnage) s’il n’était, avant tout, le portrait d’un personnage confronté à un dilemme personnel. Pour la petite histoire, on rappellera qu’en Italie le film fut titré « Il sospetto di Francesco Maselli » afin de ne pas être pris pour un remake de celui d’Alfred Hitchcock avec Joan Fontaine et Cary Grant. Or, l’idée du « Soupçon » naquit au cours du tournage ; le titre provisoire étant « Missione nell’Italia fascista ».

« Il sospetto » n’est pas précisément un film idéologique. Il n’est pas non plus un film purement historique, quand bien même on y détecte un patient et rigoureux examen. Il fouille surtout l’esprit d’une époque, d’un environnement et peint avec exactitude l’âme de ses malheureux héros. La cité de Turin hivernale et sombre, les lieux parcourus – la basilique rococo de Superga, le parc du château du Valentino, le musée égyptologique… -, les personnages craints ou recherchés, tous sont vus à travers la conscience et le ressenti du héros, interprété avec sobriété par Gian Maria Volonté. Le drame d’une conscience humaine (« Je suis membre du Parti communiste et je n’ai rien d’autre à déclarer », dit Emilio aux sbires fascistes) s’inscrit sans schématisme au sein d’une tragédie en deux dimensions qui ne cessent de s’interpeller l’une et l’autre : celle d’une destinée communiste tiraillée, défaite et trahie et celle d’une Europe dévastée par le totalitarisme. « Mon film n’ayant pas de rapport avec la réalité contemporaine, je ne le considère pas comme un film politique », disait Maselli qui ajoutait : « Il joue un rôle de médiation en cherchant plutôt à approfondir un moment critique de l’histoire ».  « Il sospetto » survenait cependant à un moment critique de l’histoire du PCI, dans ces années 70 où se formait désormais une « gauche » plus radicale, égalitaire et anti-autoritaire en prise avec un mouvement social que l’appareil du Parti n’avait guère anticipé. On peut donc lire ici une inquiétude toute contemporaine.

 MS