Biographie

Née à Milan, un 5 novembre 1964, fille d'Antonio Marazzi, anthropologue, et de Luisa Hoepli, fille d’un éditeur célèbre. Après avoir travaillé comme assistante-réalisatrice pour le cinéma et ayant collaboré avec le Studio Azzurro, pour lequel elle a mis au point une vidéo-installation « Moins d'esthétique, plus d'éthique » ; elle s'est consacrée à des documentaires sur des questions de société, entre autres en réalisant des ateliers audiovisuels à San Vittore et en travaillant sur le projet Fabrica. Son premier film documentaire, « Un’ora sola ti vorrei », centré sur la figure de la mère et sur le suicide de celle-ci, à l’âge de 33 ans, a remporté la mention spéciale du jury au Festival du film de Locarno et le prix du meilleur documentaire au le festival du film de Turin. En 2005, elle a réalisé « Per sempre », un film documentaire sur certaines communautés monastiques féminines italiennes.

En 2007, elle réalise « Vogliamo anche le rose », un documentaire poétique sur quinze ans de luttes pour l'émancipation sociale des femmes qui mêle le projet privé à l'histoire collective à travers l'utilisation d'images d'archives et de fragments de journaux.

Sort en 2012, « Tutto parla di te », un long métrage sur le thème de l'ambivalence maternelle, film de fiction entrelacé avec d'autres langages artistiques, danse, animation, photographie d'art, images d'archives, avec Charlotte Rampling et Elena Radonicich, prix Tao Due Camera d'Oro du meilleur réalisateur émergent au Festival du film de Rome 2012.

 


 

 Trame 

Le film analyse la naissance et l'évolution du mouvement féministe en Italie dans les années 1970, à travers les journaux et les histoires intimes de trois femmes qui ont grandi dans des environnements sociaux et culturels différents. La narration, créée à travers trois voix narratives représentant les auteurs des journaux, est entrecoupée de séquences et d'interviews qui montrent le développement d'une nouvelle conscience au cours de ces années : les manifestations, le débat sur l'avortement, le divorce, les relations de couples, les femmes et le travail, la sexualité féminine vécue d'une manière totalement nouvelle, les rencontres féministes. Le film met également en évidence comment le modèle de la femme lui-même a changé au fil des ans.

 1967. Anita (voix d'Anita Caprioli) est une fille issue d'une bonne famille lombarde qui, avec l'arrivée de l'adolescence, tente de découvrir l'amour et les relations avec l'autre sexe, mais reste confuse et déstabilisée. Le sexe - l'idée même d'être touchée par un garçon - lui fait peur au point de la convaincre de se tourner vers des médecins qui semblent incapables d'abolir un refoulement congénital. 

1975. Teresa (voix de Teresa Saponangelo) vient du Sud (Bari). À l'âge de vingt ans elle tombe enceinte de son petit-ami : du coup les discussions sur l'avortement avec ses compagnes ne sont plus quelque chose d'éloigné de sa vie, mais quelque chose qui la concerne intimement, profondément et qui va changer pour toujours ses idées sur le sexe.

1979. Rome. Valentina (voix de Valentina Carnelutti) est une femme mûre, engagée dans le mouvement féministe : elle s'interroge avant tout sur la relation des féministes avec d'autres femmes, avec d'autres visions du monde féminin.

Ces trois événements différents sont le point de départ pour raconter un changement radical qui touche l'ensemble de la société : la famille traditionnelle dans laquelle l'épouse est au service de son mari, la structure basée sur l'autorité parentale, avec ses considérations déformées sur l'adultère et le crime d'honneur, libération sexuelle et son sens réel, contraception et rapport à la religion, préjugés et conditionnement de la société à l'égard du mariage. Le film se termine par une brève chronologie des transformations sociales qui ont eu lieu à la fin du XXe siècle.

 


 

 

Production

La production de Vogliamo anche le rose part de la volonté de la réalisatrice de redécouvrir le mouvement féministe des années 1970 et de trouver son expression dans le monde moderne. Les scènes proviennent principalement d'aperçus d'entretiens, de publicités ou de films amateurs, collectés dans des archives cinématographiques (Rai Teche, Aamod, Cineteca di Bologna, Cineteca Italiana, Centro Sperimentale di Cinematografia, Cineteca del Friuli, Cinefiat) ou chez des personnes impliquées dans événements montrés dans le documentaire. Ils se rejoignent aux voix narratives des trois protagonistes qui racontent leur vie intime et leurs sentiments face à un monde en mutation et prêt à remettre en question toutes les conventions sociales. Lidia Ravera, se référant au contenu du film, commente: "Je me souviens bien de l'excitation, mais aussi de l'angoisse. Nous avons dû inventer une nouvelle façon d'être des femmes" (Introduzione a Le rose, a cura di Alina Marazzi, Feltrinelli Real Cinema).


 Anatomie d'un film 

Dans un monde saturé d'images, où toute image est une mise en scène, où la croyance positiviste en sa « vérité » n'est plus de mise, la recherche de formes et d'esthétiques nouvelles susceptibles de représenter et d'interpréter la réalité sociale et politique est au cœur du cinéma politique italien d'aujourd'hui. Le film d'Alina Marazzi Vogliamo anche le rose (2007), qui retrace les luttes des femmes depuis la période pré-68 jusqu'à la fin des années 1970, témoigne de cette volonté de renouveler le genre documentaire. À travers l'expérimentation de stratégies discursives inédites et audacieuses, de l'hybridation entre le documentaire et la fiction, Alina Marazzi réfléchit sur les potentialités expressives du genre. Par son dispositif formel qui mêle, dans un montage intertextuel et multimédia, des genres hétérogènes, mais aussi à travers un espace, un « entre-deux » poétique et subjectif, à l'intérieur duquel, loin de la rhétorique du « réalisme » documentaire, elle cherche à redonner aux images une valeur de témoignage et de vérité.

[Vogliamo anche le rose d'Alina Marazzi, Entre documentaire et fiction, Transalpina, n° 19, 2016]


  •  « Voilà donc posée d'emblée la question du genre des films d'Alina Marazzi : la question de l'expérimentation de stratégies discursives inédites et audacieuses, de la porosité et de l'hybridation entre documentaire et fiction, de l'émergence de dynamiques intertextuelles. Ces problèmes sont des questions centrales désormais dans la pratique de réalisateurs qui cherchent à représenter la réalité sociale et politique de l'Italie d'aujourd'hui. 
  •  « Pour lancer ma réflexion, je voudrais m'arrêter sur le titre du documentaire : Vogliamo anche le rose. Il s'agit de la traduction et de la citation synthétique d'un vers (« Yes, it is bread we fight for - but we fight for roses, too ! ») tiré d'un poème intitulé Bread and Roses écrit en 1911 par un poète militant, James Oppenheim, engagé dans le soutien aux suffragettes anglaises. Le vers est repris un an plus tard, en 1912, par les ouvrières textile du Massachussets pour marquer leur originalité dans leur participation à un mouvement de grève.
  •  La dimension politique du film d'Alina Marazzi est déjà présente dans son titre mais je voudrais y voir aussi, dans l'opposition entre le pain et les roses l'esquisse d'un manifeste poétique : non seulement le pain; les « faits », la dimension réaliste du documentaire, mais aussi les roses, sa dimension poétique, intérieure, subjective, féminine. 
  • Il est intéressant de remarquer aussi que ce titre en rappelle un autre : Buongiorno, notte (2003), titre d'un film de Marco Bellocchio, un réalisateur qui, lui aussi, cite une poétesse (Emily Dickinson : Good morning - midnight) et revendique le droit de traiter de manière subjective, à travers l'invention et l'imagination, des faits historiques, de faire « autrement » du cinéma politique. [...] Et pour montrer combien cette question de la forme est problématique, rappelons que Buongiorno, notte s'était attiré à sa sortie ce commentaire du critique Tullio Kezich : « Sarò un passatista, ma per me il cinema politico bisogna farlo ancora come lo faceva Rosi [...] Torniamo all'antico, a Francesco Rosi, e sarà un progresso »(« Serais-je passéiste que, selon moi, faire du cinéma politique, ce serait le faire encore comme Rosi [...] Revenons à l'ancien, à Francesco Rosi, et ce sera un progrès. »)
  •  Mais est-ce aussi simple que cela ? Peut-on revenir aussi facilement au passé ? La question qui parcourt, par exemple, Il Caimano (2006) de Nanni Moretti n'est-elle pas : comment faire aujourd'hui un film sur Berlusconi ? En effet, dans un monde « diventato favola » (d'après le titre d'un ouvrage de Paolo Bertetto : Il cinema nel mondo diventato favola -  « devenu conte de fées »), saturé d'images, où toute image est mise en scène, où la croyance positiviste en sa transparence n'est plus de mise - d'autant qu'aux médias audiovisuels qu'on pourrait appeler « linéaires », comme la télévision et le cinéma, s'ajoutent désormais l'image numérique et la fragmentation qu'elle induit - la recherche de formes et d'esthétiques nouvelles susceptibles de représenter et d'interpréter la réalité sociale et politique est au cœur du cinéma politique italien d'aujourd'hui. [...]
  • [...] Plus qu'un simple documentaire historique et social, le film d'Alina Marazzi apparaît alors comme une tentative d'introspection des femmes des années 1960 et 1970 mais aussi de leurs héritières - les spectatrices italiennes d'aujourd'hui - dont elles sont le passé et l'histoire, afin que ces dernières comprennent mieux leur propre présent. Tentative d'introspection d'Alina Marazzi elle-même enfin, car c'est aussi de la présence forte de la réalisatrice que le documentaire tire paradoxalement sa dimension politique. » [...]

       

Laurent SCOTTO D'ARDINO (Université de Grenoble)


Vogliamo anche le rose. Italie, Suisse, 2007. 84 minutes. Couleurs + Noir et blanc (archives). Réalisation et scénario : Alina Marazzi. Montage : Ilaria Fraioli. Musique : Ronin, Bruno Dorella. Production : Francesco Virga, Gianfilippo Pedote, Andres Pfaeffli, Elda Guidinelli. 



 

Alina Marazzi