► Frantz (François Ozon, 2016)

 


 

Arte 10 mars 2021 20h 55

11 mars 13h 30

https://www.arte.tv/fr/videos/100177-000-A/frantz/

 

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 Réalisateur fécond - un film par an depuis 1997 -, François Ozon n'en reste pas moins un artiste imprévisible. Sous l'habit constamment multiforme des genres et des époques, il développe une thématique profondément personnelle.

 

C'est pourquoi, « Frantz », sorti le 7 septembre 2016, attire, d'emblée, notre attention.

 

S'inspirant d'une pièce de Maurice Rostand (« L'homme que j'ai tué ») et, plus encore, de l'adaptation à l'écran du grand Ernst Lubitsch (« Broken Lullaby », 1932), Ozon les détourne assez nettement. Ce n'est donc pas un remake de Lubitsch : Anna (Paula Beer) y joue un rôle beaucoup plus important et le film, par conséquent, pencherait côté féminin. Comme il pencherait aussi du côté des perdants : les Allemands. « Le film est construit en miroirs, avec des tas de résonances entre la France et l'Allemagne », dit Ozon. C'est donc plus que le reflet d’une coproduction.

 

 Dirions-nous ici qu’il s’agit de l’expression d’un amour contrarié ? Celui d’un « poilu » français – Adrien Rivoire joué par Pierre Niney – et d’une famille allemande originaire de Quedlinburg (Saxe-Anhalt) - les Hoffmeister. Ce rescapé de la Guerre 14-18 a tué un autre soldat, allemand celui-là, Frantz. Son prénom résonne symboliquement. De son côté, Adrien vit ce drame personnel avec une rare intensité. Aussi, se rend-il sur la tombe du jeune Frantz afin de lui rendre hommage et d’expier son « crime » en présentant ses « condoléances » à la famille. Toutefois, il le fait par le biais d’un mensonge : Adrien et Frantz se seraient connus autrefois comme étudiants à Paris ; ils auraient éprouvé, chacun de leur côté, une admiration fervente pour l’art et la culture de leurs patries respectives. « Frantz » plaide donc pour l’amitié entre les peuples. Adrien souffre forcément parce qu’il est, en son fond, européen et pacifique. Adrien et Frantz sont les victimes d’une guerre qu’ils ne voulaient pas. Il y a du Frantz en Adrien. Et c’est pourquoi la famille Hoffmeister qui ignore la vérité l’adopte finalement… et va même jusqu’à souhaiter qu’il épouse Anna (magnifique Paula Beer), la veuve de Frantz. Celle-ci, en revanche, découvre justement cette vérité si dure à admettre. Il n’empêche qu’elle éprouve à l’endroit d’Adrien un sentiment difficilement réprimable. La guerre fut un « accident » et la noblesse d’Adrien touche profondément Anna. Il possède la grandeur et l’humilité de ceux qui aiment leur « ennemi » et pratiquent même sa langue. « Frantz » est d’ailleurs double : les deux langues y sont parlées en original. « J'ai obtenu qu'il soit exploité en France et en Allemagne en version originale, donc dans les deux langues », explique le réalisateur d'« Angel » (2007), reconstitution victorienne en anglais, qui offre quelque similitude avec lui. La première partie de « Frantz » empreinte d’un minimalisme détaché peut décevoir, d’autant que l’image, toujours magnifiquement éclairée ou soigneusement cadrée, provoque l’effet inverse : elle « refroidit » le trouble des personnages et le désordre mental d’une époque, traversée par les soubresauts d’un chauvinisme pestilentiel dont Adrien – en Saxe – et Anna – à Paris – font, tous les deux, les frais. Ce nationalisme rétrograde n’empêchera pas la « collaboration » et Vichy en 1940. « Frantz » nous le laisse penser. En revanche, Anna, à la recherche d’Adrien en France, le film adopte une autre tournure – sans doute plus conforme à la vraie nature de François Ozon – et finit par nous émouvoir absolument. On découvre, à cet instant-là, qu’il s’agit bien d’un grand, d’un immense film d’amour. Un amour paradoxal, imprévisible, impossible, malheureux : celui d’Anna pour Adrien. Celui d’une Allemande pour un Français. Elle a bien failli, pour cela, se noyer une première fois dans son propre pays. Plus tard, afin de ne point décevoir ses parents, elle produit, à son tour, un mensonge. C’est pourtant Manet, l'auteur du Suicidé  qui la sauve à Paris. On la voit répondant à un visiteur la questionnant : « Vous l’aimez-vous aussi (ce tableau) ? » : « Oui, il me donne envie de vivre. »  Paula Beer y est étonnante : elle en fait peu et on est bouleversé quand même.  

Le 11 mars.

MiSha

 


 Frantz. France, Allemagne, 2016. 113 minutes. N/B, Couleur Réalisation et scénario : François Ozon, avec la collaboration de Philippe Piazzo. D'après : le film L'Homme que j'ai tué, d'Ernst Lubitsch. Photographie : Pascal Marti. Montage : Laure Gardette. Scripte : Lydia Bigard. Musique : Philippe Rombi. Décors : Michel Barthélémy. Costumes : Pascaline Chavanne. Direction artistique : Susanne Abel. Production : Mandarin Production. Interprétation : Paula Beer (Anna), Pierre Niney (Adrien Rivoire), Ernst Stötzner (le docteur Hoffmeister), Marie Gruber (Magda, son épouse), Johann von Bülow (Kreutz), Anton von Lucke (Frantz Hoffmeister). Visa d'exploitation : 143650. 637 000 entrées à Paris.



  • Extrait d'interview avec François Ozon

 

- Ph. Rouyer et Yann Tobin (« Positif ») : Vous avez déclaré qu'à l'origine du film, il y avait l'envie de faire un film sur le mensonge ou le secret. [...] Mais il doit y avoir une autre envie à l'origine de Frantz ?

- F.O. :  Le besoin d'imaginaire, d'avoir une autre vie en parallèle. [...] J'aimais l'idée du mensonge qui apporte du bien. On dit toujours que les mensonges sont catastrophiques, que pour les deuils, les divorces, il faut tout dire aux enfants. C'est vrai. Mais pour des adultes, c'est différent. J'avais envie de montrer comment ce mensonge va permettre aux parents allemands de refonder une famille et d'être heureux.


 

 

 « Car, en somme les deux volets de Frantz ne sont que la juxtaposition de deux mensonges. Celui d'Adrien occupe la première partie : il naît de la culpabilité, voire de la lâcheté du jeune homme qui cherche le pardon mais n'est pas prêt à aller jusqu'au bout pour le gagner. Celui d'Anna occupe la deuxième partie : il s'édifie tandis que celui d'Adrien se défait : il est celui d'une femme qui se prépare à accorder le pardon et qui y parvient. » (Christian Viviani, "La couleur du mensonge", Positif n° 667, sept. 2016)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paula Beer (Anna) en route pour retrouver Adrien (Pierre Niney)

Édouard Manet. « Le Suicidé » (1877 ? 1881 ?), huile sur toile, 38X46 cm. Le tableau du peintre français est au cœur du film. Que ce soit Adrien (« On ne se suicide pas pour les autres », dit-il à Anna) ou Anna, l'un comme l'autre, sont habités par la tentation du suicide. Plusieurs séquences du film sont situées au Louvre dans l'immédiate après-1ère Guerre mondiale. En réalité, l'œuvre est la propriété de la Fondation et Collection privée Emil G. Bührle à Zurich. Georges Bataille, auteur d'une étude sur Manet, écrivit : « le tableau exprime un désir de nier - ou de surmonter - l'horreur et de le réduire à la naïveté de la lumière. »

Anna. La tentative de suicide en Allemagne

79e min. Anna au Louvre face au tableau de Manet (N/B) champ/À la recherche d'Adrien..

79e min. /Contrechamp

Conclusion du film. Anna face au tableau (Couleur)/"Oui, il me donne envie de vivre."

/Contrechamp (fin du film)