►Franco Giraldi (1931-2020) : Cinéaste de frontière

 

 En historien du cinéma érudit, en ami également, Jean Antoine Gili rend un dernier hommage à Franco Giraldi, décédé à Trieste, le 2 décembre 2020. Né un 11 juillet 1931 à Comeno (aujourd’hui Komen, en Slovénie), Giraldi était un homme des confins. Il avait participé à la fondation du ciné-club de Trieste avec deux autres figures du cinéma dans cette cité : Tullio Kezich, bien connu pour ses ouvrages sur Federico Fellini, et Callisto Cosulich On pourra lire son article dans le « Jeune Cinéma » du Printemps 2021. Très lié à Elio Petri, Franco Giraldi s’installa à Rome et le remplaça pour l’écriture de critiques cinématographiques à « L’unità » en 1951. Il habita le même immeuble que Gillo Pontecorvo pour lequel il devint assistant en 1955. Gili nous dit qu’il demeurait à Fiano Romano, à quelques kilomètres de la Cité Éternelle, dans une ancienne forteresse où avait résidé Giuseppe De Santis. Giraldi avait d’ailleurs travaillé avec celui-ci ainsi qu’avec Carlo Lizzani et Giuliano Montaldo. Mais, peut-être, ce qui reste encore à découvrir chez Giraldi c’est l’attachement ombilical à sa région d’origine : le Carso, lieu de frontière et de rencontre entre trois cultures : italienne, slave et germanique, auxquelles il faudrait y adjoindre aussi la marque d’une identité culturelle juive. Giraldi tourna, du reste, en 1961 un court métrage, « La Trieste de Svevo », consacré à l’écrivain de « La Conscience de Zeno ».

Toutefois, la carrière de Giraldi offrira bien d’autres surprises : Il se rend en Espagne dans le sillage de Sergio Leone. Le voilà bientôt auteur de westerns-spaghetti qu’il signe sous des pseudonymes, Frank Garfield ou Frank Prestand.  Son premier film, « Sette pistole per i Mac Gregor » obtiendra un succès inattendu qui lui permettra de tourner encore “Sugar Colt” (1966), « Sette donne per i Mac Gregor » (1967), « Escondido » (« Une minute pour prier, une Seconde pour mourir ») en 1968, avec deux acteurs de grande classe, Robert Ryan et Arthur Kennedy. Au fond, Giraldi ne fait qu’épouser les tendances de l’époque, et ceci afin de pouvoir espérer un jour faire un cinéma qui soit réellement le sien.  Aussi, ne faut-il pas être surpris de le voir s’illustrer dans la comédie à l’italienne versant « féministe ». Nous sommes en effet à une époque où il est de bon ton de railler les mœurs patriarcales en vigueur dans la péninsule. Cela s’accompagne évidemment d’un discours souvent superficiel et stéréotypé, plus apte à divertir qu’à instruire. Quoi qu’il en soit, en homme intelligent et raffiné, Franco Giraldi y est, selon nous, plus subtil que bien d’autres. Je ne parle évidemment pas de réalisateurs géniaux comme Dino Risi, Mario Monicelli, Luigi Comencini ou Ettore Scola ! En 1968, Giraldi inaugure en conséquence une série de comédies attentives aux protagonistes féminins. « La bambolona » (traduction : « La Poupée ») est inspiré d’un roman éponyme d’Alba De Céspedes. La jeune Isabella Rei – on ne la verra plus guère ensuite, « les poupées vieillissant mal » - est terne à souhait mais elle parvient néanmoins à ridiculiser un « vieux beau », richissime avocat évidemment – un croûton pour tout dire ! – joué par Ugo Tognazzi naturellement. L’acteur y est récompensé d’un « Nastro d’argento », est-ce une surprise ? En tous les cas, il est épris de la « bambolona » à en perdre la « zucca » ou le « cervello » dira-t-on ! Dans « La supertestimone » (1971) et « Gli ordini sono ordini » (1972), le réalisateur nous donne l’occasion d’apprécier le tournant désormais opéré par l’actrice Monica Vitti qui, avec l’excellent « Dramma della gelosia » (1970) d’Ettore Scola entre autres, abandonnait ses rôles de bourgeoise aliénée et insatisfaite chers au maestro Antonioni. On s’apercevait que celle-ci était tout sauf coincée et surtout douée d’une dose d’humour et d’énergie remarquable. Du reste, n’était-elle pas devenue, à présent, la compagne du prestigieux Carlo Di Palma, directeur de la photographie pour les deux films précités ? Celui-ci s’essaiera – bien maladroitement, dois-je dire – à la comédie « féministe » (sic) en s’appuyant sur le talent incontestable de sa nouvelle « madone » avec les médiocres « Teresa la ladra » (1973), « Qui comincia l’avventura » (1975) – cela ne vous rappelle rien ? – et « Mimi bluette… fiore del mio giardino » (1976). Le résultat sera sans appel : Carlo Di Palma laissera tomber tout cela pour demeurer l’excellent opérateur qu’il a toujours su être. Fermons la parenthèse et revenons à Giraldi, nettement moins vulgaire à notre goût. En adaptant la nouvelle d’Alberto Moravia (« Les Ordres sont les ordres ») extraite de « Il Paradiso » - scénario : Tonino Guerra et Ruggero Maccari - le cinéaste nous conte avec une certaine délicatesse les bonheurs et les désillusions d’une « desperate housewife » à l’italienne. « Dans ce film, écrit Enrico Giacovelli, une étrange voix ordonne, ou tout au moins suggère à une femme au foyer frustrée de s’octroyer quelques libertés sexuelles et gastronomiques, de trahir son mari et même de lui rayer sa voiture, jusqu’à conquérir son indépendance érotique et économique. Ce pourrait être un petit manuel de féminisme, avec la Vitti qui, à la fin claudicante et plâtrée, choisit tout de même la liberté. » Il n’est pas inintéressant d’écouter les « paroles du grillon » qui affirment des choses sensées, mais on aimerait qu’elles relèvent d’une véritable idée de scénario plutôt que d’un procédé trop usité et assez lassant en définitive. Deux ans plus tard, Franco Giraldi peut enfin mettre en chantier une œuvre personnelle. Il porte à l’écran le premier roman d’une des dernières grandes figures littéraires de la vie triestine, Pier Antonio Quarantotti-Gambini, « La Rose rouge », imprimé en 1937. On rappellera que Florestano Vancini avait adapté, pour sa part, une œuvre forte de cet auteur, dont le titre s’inspirait d’un poème d’Umberto Saba, « La vita calda » (« La Vie ardente »). Sorti en 1964, le film se déroulait en Sardaigne alors que Quarantotti l’avait situé à Trieste, à l’été 1939, date symbolique dans l’histoire politique de la cité.  Néanmoins, Vancini offrait une digne transposition, un contraste original à ce récit amer d’une initiation sexuelle et sentimentale peu réussie. On n’oubliera pas, en l’occurrence, le fameux trio d’amants constitué par Jacques Perrin, Gabriele Ferzetti et Fabrizio Capucci donnant la réplique à Catherine Spaak qui donnait ici son dernier rôle d’adolescente, après « I dolci inganni » de Lattuada et « Il sorpasso » de Dino Risi. Concernant « La Rose rouge », Giraldi déclara avoir toujours travaillé à la réalisation de ce projet. « C’est avec ce film, dira-t-il, que j’ai pu être moi-même, m’identifier totalement avec ce que je faisais […] » Andrée Tournès (« Jeune Cinéma ») rendant compte de la projection du film au festival de Pesaro écrivit : « Giraldi décrit une vieille demeure encombrée de souvenirs et d’épaves. 1918, la fin d’un empire, d’une culture, d’une vie d’hommes. Quarante ans après, le comte Balzeri revient près de Trieste dans la maison de sa jeunesse. Alain Cuny, âgé, fin, fragile et raide, incarne un de ces officiers « incapable de troquer l’uniforme contre le pyjama ». Tout l’esprit habsbourgien, sa dignité, l’ordre cru intangible, les hiérarchies acceptées. La rose rouge qu’il retrouve, identique à celle de ses vingt ans, témoigne d’un amour nourri de renoncement, d’un temps immobile où comme l’écrivait Joseph Roth, « tout ce qui poussait avait besoin de beaucoup de temps pour être oublié. » (« Jeune Cinéma, n° 249, mai-juin 1998). Pourtant, après une autre comédie, Giraldi s’éloigne du cinéma, préférant la télévision où son goût pour la littérature, l’Histoire et l’art en général trouveront à mieux s’y employer. On ne peut s’empêcher de réfléchir à ce qu’est réellement le cinéma et tout autant à l’évolution du cinéma italien dans le contexte de l’époque. Un homme comme Giraldi se sera constamment plié à ces réalités-là pour pouvoir survivre. Quoi qu’il en soit, Giraldi aura l’occasion d’exaucer des aspirations plus conformes à son réel talent et à sa culture sur le petit écran. Il transcrit « Un anno di scuola » de l’écrivain triestin Gianni Stuparich en 1977, “La giacca verde” (1979) d’après Mario Soldati et bien d’autres séries (« Il corsaro” d’après Joseph Conrad) de belle qualité.  À la fin des années 1990, il revient au cinéma avec « La frontiera » (1996) et « Voci », sorti en 2000. Dans « La frontiera » issu d’un très beau roman éponyme de Franco Vegliani, un parallèle est établi, à 35 ans de distance, entre le malaise d’un officier fasciste, Franco Velich, joué par Marco Leonardi, et celui d’un ancien serviteur de l’Armée habsbourgeoise, Emidio Orlich (Raoul Bova) qui, au cours de la Première Guerre mondiale, avait déserté pour tenter de rejoindre les bataillons italiens et combattre l’ennemi autrichien. Les deux militaires sont originaires de la région dalmate, carrefour de langues et de cultures. Andrée Tournès notait : « Deux acteurs qui se ressemblent, une maison où passé et présent se confondent, des personnages en crise, tous deux Croates servant, l’un l’Autriche-Hongrie, l’autre l’Italie. Seules les claires et vives couleurs de l’été 41 distinguent le présent du passé brumeux de l’hiver 1916. » Incontestablement, Franco Giraldi possède une culture et une sensibilité spécifique qui manquaient au cinéma transalpin : raison supplémentaire d’en bêcher le rare sillon. 

 


 

La supertestimone (1971) Monica Vitti, Ugo Tognazzi

Gli ordini sono ordini (1972), Monica Vitti

La frontiera (1996), Raoul Bova

Franco Giraldi

« Gli ordini sono ordini » (1972) Monica Vitti, Orazio Orlando