►Delitto d’amore (« Un vrai crime d’amour », 1974 – Luigi Comencini)

 

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 “ Un vrai crime d’amour mêle sans complexe le mélodrame à la dénonciation politique autour d’une histoire d’amour entre deux ouvriers, une Sicilienne Carmela Santoro (Stefania Sandrelli) et un Milanais Nullo Bronzi (Giuliano Gemma), doublement contrariée par leur antagonisme culturel et leur condition de prolétaires. Œuvre maladroite et attachante à la fois, écrite en collaboration avec Ugo Pirro, le scénariste habituel d’Elio Petri, elle trouve sa principale limite dans une forme de manichéisme politique propre à un certain cinéma engagé des années 1970. La description des conditions de vie au sein de l’usine, ainsi que les séquences de discussion avec les syndicalistes communistes s’imbriquent en effet assez mal avec l’approche mélodramatique du récit, leur juxtaposition renforçant même (comme dans « 1900 » de Bertolucci) le caractère édifiant du scénario. Toutefois, il est difficile de ne pas voir combien ces défauts sont également partie prenante (voire même à l’origine) de la force émotionnelle qui imprègne ce film. « Un vrai crime d’amour » emporte en effet l’adhésion par son lyrisme désuet, particulièrement sensible dans le jeu des deux comédiens principaux, ainsi que dans certains parti pris formels. La présence de Luigi Kuveiller à la caméra, autre collaborateur de Petri, explique pour partie ce caractère formaliste assez inattendu chez Comencini […] Cette recherche plastique qui se retrouve également dans le montage – le générique décrivant les différentes étapes de production au sein de l’usine ; ou encore la superbe séquence de parcours en voiture totalement en off lors du transfert de la Sandrelli (ndlr : 85e / 86e minute du film : les deux amants ont un dialogue poignant, séquence plus bas) – produit sur le spectateur un sentiment d’angoisse, d’enfermement mêlé de désespoir qui constitue la singularité de ce film seulement comparable, au sein de la filmographie de Comencini, à l’étrange « giallo » (thriller) sentimental « Senza sapere niente di lei » (Sans rien savoir d’elle) [Philippe Leroy, Paola Pitagora], datant de 1969 et toujours inédit en France. »

-       Mathias Sabourdin (« Dictionnaire du cinéma italien »)

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« Le cinéaste utilise le mélodrame à des fins de subtile démystification. […] Comencini réussit à merveille la peinture d’une atmosphère et la fine étude de son héroïne qui porte la mini-jupe en se prenant pour une allumeuse, mais qui, profondément soumise aux valeurs archaïques prônées par le catholicisme, calque son comportement sur les stéréotypes qu’elle glane au cinéma, dans les romans-photos ou la publicité des magazines. Son déséquilibre de type culturel est admirablement dévoilé par une mise en scène qui dénonce en même temps la misère des habitations de banlieue et l’inhumanité des cités-dortoirs, comme aussi la pollution de l’air, de l’eau, l’envahissement du milieu par les déchets, le manque d’hygiène des ateliers. Sur un autre plan, son film indique avec beaucoup de clarté l’extrême difficulté que ces prolétaires éprouvent pour se libérer d’une morale qui les aliène et pour convertir, loin du dogmatisme, la prise de conscience en pratique désaliénante ; féroce à l’égard de la bourgeoisie, il ne manque pas, non plus, de montrer la distance qui, à la cellule du parti, sépare les beaux discours de l’attitude de chacun dans la vie domestique : ces militants qui parlent d’égalité ne se comportent-ils pas souvent comme des pachas face à leurs épouses prisonnières de la cuisine et des enfants ?

-       Freddy Buache (« Le cinéma italien”)

 

 

“ La réussite d’un tel film réduit à néant le faux problème de savoir s’il faut préférer inconnus ou vedettes chevronnées. Quel spectateur, s’il n’était informé de leur passé d’acteurs, devinerait en Giuliano Gemma et en Stefania Sandrelli deux vedettes à la filmographie déjà longue et aux succès multiples ? »

-       Jacques Lourcelles 

 

 


 

Le réalisateur s’exprime :

 

« Un film doit éveiller des sentiments et non pas exposer des idées, parce que les idées viennent à la suite des sentiments et non vice-versa. » (L. Comencini)

 

« Delitto d’amore est également une fable : les causes techniques pour lesquelles meurt la jeune fille ne m’intéressent pas. L’on sait toutefois que l’on meurt dans les usines : de même qu’il y a la sorcière dans les fables, ici la sorcière c’est l’usine. Aujourd’hui, la fable morale est la façon la plus populaire de communiquer avec le public. » (L. Comencini à Jean A. Gili)

 

« On m’a demandé une fois, si je préférais les héros vainqueurs ou au contraire les perdants. Spontanément, j’ai répondu que je m’intéressais davantage aux perdants. Et c’est un choix profond. S’intéresser à un échec, c’est examiner les circonstances qui l’ont déterminé. Mes films sont faits de petites choses. Les grandes sont réservées aux vainqueurs, aux héros. » (L. Comencini à Aldo Tassone)

 


Un vrai crime d'amour (Delitto d'amore). Italie, 1974. 96 minutes, couleur. Réalisation : Luigi Comencini. Scénario : L. Comencini et Ugo Pirro. Production : Gianni Hecht Lucari/ Documento Film. Photographie : Luigi Kuveiller. Musique : Carlo Rustichelli, chanson traditionnelle sicilienne, A curuna (O. Profazio, Rosa Balistreri). Montage : Nino Baragli. Scénographie, costumes : Dante Ferretti. Interprétation : Stefania Sandrelli (Carmela), Giuliano Gemma (Nullo), Brizio Montinaro, Renato Scarpa, Cesira Abbiati. Sortie en Italie : 27 avril 1974. Sortie en France : 13 novembre 1974. Le film a été tourné entre Milan (districts de Gallaratese et de Bovisa) et sa province (Pioltello). D'autres scènes, nombreuses, sont placées à Cinisello Balsamo, dans les environs de Milan, notamment celles des vieilles cours et bâtiments où sont logées Carmela et sa famille.  


 

Après que les deux amants décident de se marier non à l'Église mais à l'Hôtel-de-Ville - le « déséquilibre de type culturel » de Carmela dont parle Freddy Buache se retrouve encore dans ce fait : bien que profondément croyante, elle ne veut pas « humilier » son futur époux communiste et athée, l'homme étant bien entendu le « chef ». Pour l'heure, Nullo (Giuliano Gemma) tente désespérément de sauver Carmela (Stefania Sandrelli), atteinte d'émanations chimiques mortelles... Dans l'automobile, ils échangent quelques paroles, dans un dialogue déchirant :
- Nullo : Tu as froid ?
- Carmela : Non. Je me sens lourde ... partout. Pourquoi ne m'as-tu pas cherchée ?
- Nullo : Je t'ai cherchée. Ne te l'a-t-on pas dit ?
- Carmela : Non.
- Nullo : Et, toi pourquoi ne m'as-tu pas cherché ?
- Carmela : J'avais honte ... de la maladie.
- Nullo : Mais Carmela ...
- Carmela : J'avais peur que tu me dises non. La dernière fois que je t'ai vu à l'usine, je t'ai souri ... Et toi ... tu ne m'as même pas dit bonjour. Pourquoi, Nullo ?
- Nullo : Parce que je suis une tête de mule. Je pensais ...
- Carmela : Ne pense plus. Ne parle plus. Rapprochons-nous.
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