Celia Johnson (Laura) et Trevor Howard (Dr Harvey)



Brief Encounter (Brève rencontre - 1945, David Lean)

 

Arte 3/05/2021 20 H 55

 

https://www.arte.tv/fr/videos/097460-000-A/breve-rencontre/

 

 Longtemps durant, le réalisateur britannique David Lean souffrit d’un paradoxe curieux : ses films à gros budget se couvrirent d’une renommée nettement plus grande que son propre nom. Interrogez l’homme de la rue : « Connaissez-vous David Lean ? » Il bafouillera sûrement et vous répondra peut-être : « Le locataire du 10 Downing Street ? Le batteur d’un célèbre groupe de rock ? Le gardien de but du Liverpool Football Club ? » Tout faux, bien entendu ! Indulgent, vous lui direz : « Monsieur (ou Madame) allons faites effort …  « Lawrence d’Arabie » … « Le Docteur Jivago » … Son visage, rouge de confusion, s’éclairera tout de même et il vous répondra : « Ah, oui quels films !!! Je les ai vus au moins quatre ou cinq fois ! » Franchement, c’est-y pas drôle cela ? Ni sir Alfred, ni Stanley (Kubrick), pas même Fellini n’ont tâté de cette infortune. Deuxième paradoxe : Lean n’est pas réductible à ces films-là. Je ne dis pas que les films précités relèvent du pur spectacle, loin s’en faut. Croire que Lean a fait cela pour la gloire seulement, c’est mal connaître l’homme. Même dans ces films-là, Lean est encore là. Au risque d’être déplaisant pour certains, je maintiens ici que David Lean fut certainement l’un des cinéastes anglais les plus doués, un grand pour tout dire. Ne serait-ce que parce qu’il a donné, entre autres faits d’armes, les meilleurs Charles Dickens à l’écran : « Oliver Twist » et « Les Grandes Espérances » …  Le film que vous (re)verrez ce soir est son quatrième et la dernière collaboration faite avec le dramaturge Noël Coward. Il date de 1945 et s’inspire d’une pièce (« Still Life »), écrite par ce dernier au milieu des années 30. Il est incontestablement le premier film qui porte la marque « David Lean ». Des comédies – brillantes au demeurant – comme « Heureux mortels/The Happy Bread » (1944) ou « L’esprit s’amuse/Blithe Spirit » (1945) sont viscéralement « cowardiennes ».  « Brief Encounter » enregistre justement une tension entre la pièce « spirituellement » pessimiste du dramaturge et l’élan passionné voire obsessionnel qui marquera toute l’œuvre de David Lean. Le « faune » éclectique Jacques Brunius, « british » de la tête aux pieds, admirateur du cinéaste, reprochera justement à Coward de briser la liberté des personnages en définissant d’emblée l’épilogue, autrement dit « l’amour ne triomphera pas ». Ainsi, assiste-t-on, dès l’orée du film, à la « tragique défaite sentimentale » dans le buffet de gare d’une Milford fictive, où contrairement à la pièce, les autres personnages semblent indifférents aux amours platoniques de Madame Laura Jesson (Celia Johnson) et du docteur Harvey (Trevor Howard). Nous aimerions rêver, cher M. Coward… Nous aimerions palpiter … Nous aimerions croire l’amour possible, y croire ne serait-ce que l’espace d’un film … De ce point de vue, un film comme « Les Amants passionnés/The Passionate Friends » (1948), inspiré du roman d’H.G. Wells, et réunissant Ann Todd et Claude Rains, exprime bien plus nettement l’univers foncièrement romantique du réalisateur.

 Quoi qu’il en soit, « Brief Encounter » aura obtenu un succès phénoménal en Angleterre. Ce triomphe est logique. Le film est adroitement mis en scène, remarquablement filmé (photographie : Robert Krasker), réellement émouvant aussi (ah, ce Deuxième Concerto de Rachmaninoff qui accompagne le cheminement intérieur de l’héroïne, en total contraste avec l’univers gris et étriqué du film) et surtout subtilement interprété et d’une grande lucidité « réaliste », au sens d’une fine description d’un milieu social, celui de la moyenne bourgeoisie, d’une époque, d’un pays et de son contexte moral sûrement encore marqué par l’ère victorienne. Je rappelle ici que « Brief Encounter » (« Brève Rencontre ») est situé historiquement entre 1938-39, c’est-à-dire à la veille de la Seconde Guerre mondiale.  Les acteurs – Celia Johnson et Trevor Howard - y sont sublimes, l’actrice avait récolté d’ailleurs un Oscar de la meilleure interprète.  Je vous enjoins donc de (re)voir ce film – je me répète ? – et de commencer à mieux connaître M. David Lean et son œuvre.


 Brief Encounter (Brève rencontre). Grande-Bretagne, 1945. Noir et blanc, 86 minutes. Production : IP. Cineguid (Anthony Havelock Allan, Ronald Neame). Réalisation : David Lean. Scénario : D. Lean, R. Neame d'après la pièce en un acte de Noël Coward, Still Life tirée du recueil Tonight at 8 : 30. Photographie : Robert Krasker. Musique : Serguei Rachmaninoff (Concerto pour piano et orch. n° 2). Montage : Jack Harris. Interprétation : Celia Johnson (Laura Jesson), Trevor Howard (Dr. Alec Harvey), Stanley Holloway (Albert Godby), Joyce Carey (Myrtle Bagot), Cyril Raymond (Fred Jesson). Sortie en Grande-Bretagne : 26 novembre 1945. Une grande partie du film a été tournée à la gare de Carnforth (Lancashire). À deux endroits du film, l'emplacement de la gare est indiquée par des panneaux de quai renvoyant à des destinations locales. Des séquences urbaines nocturnes ont été tournées à Londres ou aux studios de Denham ou à Beaconsfield. 


  •  Extrait de l'Histoire du cinéma britannique (Philippe Pilard, «Nouveau Monde Éditions»)

 

  « En attribuant en 1946 la Palme d’or à Brief Encounter (Brève rencontre) de David Lean, le jury du Festival de Cannes couronne l’un des films qui concrétise ce que l’on peut déjà appeler une renaissance du cinéma britannique. Durant quelques années, en effet, on va produire, outre-Manche, une série de très grands films et quelques authentiques chefs-d’œuvre et ce, dans des genres très différents: adaptations littéraires et théâtrales, films policiers, films d’aventure, films fantastiques et films d’humour, drames psychologiques et sentimentaux, il y en a pour tous les goûts. Tout se passe comme si l’énergie créatrice mobilisée dans le cinéma depuis le début des années 1930 et l’énergie née de la mobilisation nationale se conjuguaient pour répondre aux attentes d’un public qui, après les horreurs de la guerre, est friand de rêves sur grand écran. Le cinéma américain en fournit l’essentiel, mais le cinéma britannique parvient alors à s’en réserver une part non négligeable. Pour le cinéma britannique, la période 1945-1950 est l’une des plus paradoxales. Jamais la consommation cinématographique domestique n’a été si importante. Durant la guerre, avec une production limitée en nombre, les producteurs, les techniciens, les comédiens, les auteurs de films ont su faire la preuve de leurs capacités. Que ne feront-ils, une fois la paix revenue? L’industrie cinématographique britannique fait figure de « brillant second » après Hollywood. Mais avec la paix, la Grande-Bretagne prend conscience de sa fragilité économique. Il faut rembourser les dettes contractées outre-Atlantique, réduire les importations. 

  « Ce sera Bogart ou le bacon! » lance alors un député (Robert Boothby, élu d’Aberdeen). N’oublions pas que le rationnement – notamment alimentaire – sévira en Grande-Bretagne jusqu’en 1951. (Voir à ce sujet l’amusant – et parfois scabreux – film A Private Function (Porc royal, 1984), scénario d’Alan Bennett, réalisation de Malcolm Mowbray, avec Maggie Smith, Michael Palin et Richard Griffiths.) Le gouvernement travailliste, élu en 1945, s’est lancé dans une campagne de nationalisation des principales industries d’intérêt national. Le nouveau président du Board of Trade, Sir Stafford Cripps, préoccupé de la situation dominante de l’Organisation Rank, dénoncée dans le rapport Palache de 1944, s’interroge sur la politique à tenir s’agissant du cinéma. Le gouvernement entreprend de faire d’une pierre deux coups: d’une part limiter les importations de films – principalement américains, même si cette mesure est censée frapper toute cinématographie étrangère – en leur appliquant, à compter d’août 1947, une lourde taxe (le Dalton Duty, du nom du chancelier de l’Échiquier, atteint 75 %!); d’autre part, encourager la production cinématographique indigène en portant, en juin 1948, le quota à 45 %. (Ce chiffre ne sera jamais atteint; le quota s’établira à 30 % durant les années 1950.)

[...] 

Brève rencontre, mise en scène de David Lean, scénario de Noël Coward, adapté de sa pièce de théâtre Still Life (« Nature morte », mais ce titre pourrait aussi signifier « Vie tranquille ») est un film que l’on présente volontiers aujourd’hui comme l’archétype de la moralité petite-bourgeoise britannique. 

 « Qu’est-ce que nous dit ce film, le plus célèbre du cinéma britannique, à propos des Anglais? » interroge le chroniqueur Jeremy Paxman. « D’abord, ces paroles immortelles: Nous ne sommes pas sur terre pour nous amuser. » Et il est vrai que le film reflète l’époque, et en particulier cette « culture de la répression des émotions » qui a longtemps été le critère dominant de la « bonne éducation ». À sa sortie, Brief Encounter est perçu différemment: un critique du temps remarque que c’est la première fois qu’un film britannique aborde sentiments et sexualité d’une manière adulte. Et David Lean a rapporté que, lors d’une preview dans un quartier populaire, les hésitations « morales » du couple (et sans doute la diction “bon chic bon genre” de Celia Johnson) déclenchent une franche hilarité et des quolibets. L’intégration de l’épisode sentimental dans un contexte réaliste – la gare – directement inspiré par l’École documentaire, donne de la force au film. « Le train de Night Mail roule encore dans Brief Encounter ! » disait joliment Henri Langlois. En outre, sa structure dramatique est plus subtile qu’il peut sembler de prime abord. L’héroïne de cette histoire, Laura (interprétée par Celia Johnson) est une cinéphile assidue qui aime les films sentimentaux: baignant dans les accords du Second Concerto pour piano de Rachmaninov, son idylle avec le docteur Harvey (Trevor Howard) n’est peut-être, après tout, qu’un fantasme inspiré par l’écran et la musique. D’autres commentateurs, insistant sur la personnalité de Noël Coward, n’ont pas manqué d’avancer une troisième hypothèse: celle de « l’habillage » d’une idylle homosexuelle. À sa sortie, Brief Encounter est perçu comme étant « de » Noël Coward. Fait révélateur: dans The Times du 11 novembre 1945, le court article qui présente Brief Encounter est titré: « Le nouveau film de M. Noël Coward. » Le nom de David Lean n’est même pas mentionné. »