Le Premier maître (1965, Andreï Mikhalkov- Kontchalovsky)

 


 

 Loin de Moscou, à des milliers de kilomètres de la Russie, vit, en Asie centrale, un peuple de montagnards, d’origine nomade et aux traditions patriarcales puissamment implantées, les Kirghizes. D’ascendance turco-mongole, ils ont, à partir du XIIIe siècle, épousé la religion de l’Islam dans sa version sunnite. Totalement enclavé, leur pays, situé sur l’ancienne route de la soie, possède une frontière avec la Chine, à l’est et au sud. Durant la période soviétique, l’écrivain Tchinguiz Aïtmatov (1928-2008) en est devenu le chantre impérissable. En France, Louis Aragon, émerveillé par la pureté limpide et touchante de « Djamilia » (« la plus belle histoire d’amour du monde », dira l’auteur du « Fou d’Elsa »), œuvrera beaucoup en sa faveur. En 1962, Aïtmatov écrira « Le Premier maître ». Certes, il y est question de Lénine chez les Kirghizes, mais aussi d’amour(s) encore ; celui de l’instituteur bolchévik (« le maître ») et de la belle Altynaï (Natalia Arinbassarova : elle deviendra après le tournage l’épouse du réalisateur), et celui d’un homme avec un peuple et une contrée – l’instituteur ou le réalisateur ? Les deux sans aucun doute. En cinéaste intelligent et subtil, Andreï Mikhalkov-Kontchalovsky aura su capter le style allusif et complexe de l’écrivain. C’est, vous l’avez deviné, « Le Sel de Svanétie » (1930) de Kalatozov qui m’y a naturellement reconduit. À voir la fin de ce film, je me suis profondément interrogé. Doit-on au juste motif d’éradiquer l’ignorance et la misère, ensevelir, du même coup, l’immense richesse intérieure d’un peuple et la beauté d’un pays ? Doit-on déraciner les arbres, et notamment l’unique peuplier du village kirghize où se déroule notre histoire ? 

 Évoquant la figure volontaire et idéaliste de l’instituteur communiste Duichène, Patrick Kamenka écrit[1] : « Il affrontera sur ce terrain les autorités villageoises et les traditions ancestrales. Mais il ira plus loin encore en luttant pour qu’Altynaï se rende à Tachkent, dans la grande ville, pour faire des études, ce qui constitue en ce début du 20e siècle en Asie, une sorte d’exploit. » Certes, dirions-nous. Néanmoins, seule Altynaï est maîtresse de ses destinées. Elle seule saura ce qu’il lui faut jeter aux orties et ce qu’il lui faudra jalousement conserver pour ne rien perdre de son identité. De ce point de vue, « le maître » a encore à apprendre. Il finira par l’admettre : « Je ne suis pas un bon instituteur, dit-il, mais d’autres viendront après moi, plus savants… »  Lénine n’est pas un prophète : sa vérité n’est qu’un début de vérité. « En définitive, la qualité essentielle de ce film tient à l’humanisme qui s’en dégage, à ce qu’il n’y a aucune complaisance », affirme encore Patrick Kamenka. S’il a fallu bâtir une République soviétique « avec du sang et des larmes », on voit aujourd’hui ce qu’il en reste, c’est que l’on ne construit rien sans aimer les hommes et les femmes d’un pays, sans écouter ce qu’ils ont à nous apprendre eux aussi. Il n’y a aucune vérité bonne à inculquer, il n’existe que l’ignorance et la misère. Ce sont celles-là qu’il nous faut arracher à la souffrance des hommes et non leur sagesse faite de patience et d’opiniâtreté. Même si le parti est logiquement adopté vers le « nouveau », le réalisateur introduit une nuance de taille. Émile Breton note fort à propos : « Une attention, on pourrait presque dire respectueuse, est portée […] à ce qui dans l’ancien était signe (même détourné, subverti) d’une culture autre, authentique, à ne pas piétiner. »[2]. Et cette beauté qu’il ne faut pas fouler, elle s’exprime en séquences simples, comme Altynaï se baignant nue dans le torrent et sous la pluie, comme celle des cavaliers fuyant dans la steppe ou celle du paysan au kalpak accompagnant son chant du kyl kyyak.

 



[1] In : « L’Avant-Scène Cinéma » (n° 238, 1979).

[2] In : « Dictionnaire des films », Georges Sadoul, Microcosme/Seuil, 1990 (Nouvelle édition).


Le Premier maître. Union Soviétique. 90 minutes, Noir et blanc. Scénario : Boris Dobrodeiev, d'après un roman éponyme de Tchinguiz Aïtmatov. Réalisation : Andrei Mikhalkov-Kontchalovsky. Production : Kirghise Film et Mosfilm. Photographie : Gueorgui Rerberg, Vladimir Ocherov. Décorateur : Mikhail Romadine. Musique : Viatcheslav Ovtchinikov. Interprétation : Bolot Beichenaliev (Le maître Duichène), Natalia Arinbassarova (Altynaï), Darcoul Kouyoukova (Le baï), Idriss Nogoibaiev. Sortie : 15 août 1965.

 


  •  Opinion : 

« Le Premier maître n'est pas un film simpliste ni terne, une œuvre qui s'essoufflerait en vain à parvenir au poétique. Non, c'est une œuvre puissante et superbe où passe le souffle de la nature et la palpitation de la vie. Tournée dans les montagnes de Kirghizie, elle bénéficie de la photogénie de paysages sauvages et magnifiques qu'une photographie constamment remarquable de luminosité et de douceur magnifie pour en faire le cadre adéquat d'une épopée. Une épopée à la fois héroïque et familière. 

Tout au long du film, la vie est là, simple et tranquille, dans les réjouissances des villageois ou dans le caquètement des volailles : et là-dessus, le puissant décor des montagnes, qui enserre et qui exalte. »

- Marcel Martin. "Cinéma 66", novembre 1966. 


  •  Natalia Outevlevna Arinbassarova, l'actrice principale ou Altynaï 

L'actrice n'avait pas encore vingt ans au moment du tournage. D'origine kazakhe par son père, polonaise par sa mère. Sa famille quitte Moscou en 1956 pour s'installer au Kazakhstan. Elle s'initie à la chorégraphie à Alma-Ata, puis est envoyée à l'école du Théâtre Bolchoï dont elle sort diplômée en 1964. Sa prestation dans Le Premier maître est récompensée de la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine à la Mostra de Venise 1966. En 1968, Irina Poplavskaïa et Sergueï Youtkévitch lui donne le rôle de Djamilia dans une adaptation de l'œuvre de Tchinguiz Aïtmatov. En 1980, elle reçoit le prix d'État de l'URSS pour Le Goût du pain, inédit en France. Réalisé par Alexeï Sakharov, le film est consacré à la mise en valeur des terres vierges et se compose, en réalité, de trois épisodes distincts d'une durée de 336 minutes. 


 

Natalia Arinbassarova, Bolot Beichenaliev.