L’Intendant Sansho  (Japon - 1954, Mizoguchi Kenji – Mori Ogai)

 

 


 

 

 Taira Masauji (Shimizu Masao), gouverneur de la province de Pitsu, adresse solennellement ces paroles à son fils Zushio, encore petit garçon : « Un homme fermé à la pitié n’est plus un être humain. » Zushio, encore incapable d’en saisir le sens, lui répond faiblement : « Oui… » Le père poursuit : « Sois dur pour toi-même, généreux pour les autres ! Les hommes sont nés égaux en ce monde et tous ont droit au même bonheur. » Auparavant, présentant le récit inspiré du romancier Mori Ogai, « Sansho Dayu », le générique du film laisse défiler ces phrases : « Au XIe siècle, quand l’homme ignorait sa valeur propre. Cette légende tragique s’est transmise jusqu’à nos jours. » Cette remarque n’avait au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de la tragique reddition de l’Empire nippon rien perdu de son impact. Elle conserve, bien entendu, une résonance éternelle et universelle. Le film de Mizoguchi conduit le paradoxe avec une sublime intelligence.  À la conclusion, Zushio est demeuré fidèle à la vertu suprême : la piété filiale. Pourtant, seule l’expérience contradictoirement vécue et l'héroïsme de sa sœur – terribles au demeurant – lui auront permis de renouer avec sa mère, et, par voie de conséquence, avec son père. Or, précisément, la « piété filiale » n'a de valeur que lorsqu'elle est portée par des idéaux de justice et de générosité. Cultivée jusqu’à l’absurde, elle a souvent perdu le peuple japonais. Basil Hall Chamberlain notait en effet ceci : « La Piété filiale (en japonais : Oya Koko) est la vertu « par excellence » de l’Extrême-Orient. De là découle la loyauté, qui n’est que l’obéissance enfantine d’un sujet à l’Empereur, regardé, dans la tradition chinoise, comme « Le Père et la Mère de son peuple ». Sur ces deux fondements moraux s’édifie toute la société. Or, après-guerre, la base traditionnelle de la moralité s’en trouve érodée. Comment alors en refonder une autre, moins élitiste, moins cruelle et plus équitable ? Comment préserver aussi l’identité d’un peuple ? Âgé de 56 ans, Mizoguchi pouvait alors regarder l’expérience de son pays et la sienne propre avec suffisamment de sérénité. « L’Intendant Sansho » n’est donc un monument de poésie que parce qu’il est aussi un monument de sagesse.  « À travers les splendeurs formelles (dominées par le très grand opérateur Miyagawa Kazuo), on devine une fois encore la quête de Mizoguchi : celle de la justice et de la compassion humaine, sans qu’aucune concession à ce sentimentalisme si prisé des Japonais ne vienne entacher la pureté d’une œuvre d’un didactisme sans cesse sublimé par la lucidité sociale et par le style », écrit Max Tessier.

D’une manière inhabituelle dans l’opus mizoguchien, « L’Intendant Sansho » se distingue par un univers majoritairement masculin. Cependant, les séquences les plus prodigieusement déchirantes mettent en scène des femmes : le sacrifice d’Anju (Kagawa Kyoko), la sœur de Zushio (Hanayagi Yoshiaki), « se noyant lentement dans les eaux apaisantes d’un étang dont les ondes mouvantes apparaissent comme les différents cercles du paradis bouddhique » (M. Tessier) et les retrouvailles de Zushio avec sa mère aveugle Tamaki (Kinuyo Tanaka) qui clôt le film ; cette mère-souffrance qui lui dit : « Il est inutile de dire quoi que ce soit… Sans savoir ce que tu as fait, c’est sans doute parce que tu as écouté ton père que nous sommes finalement réunis tous deux… » À l'exception d'une bonzesse fourbe qui livre, pieds et poings liés, la famille Masauji aux brigands, les personnages féminins sont auréolés d'une noblesse d'âme qui force le respect. « L'œuvre est un hymne à la gloire des vertus féminines, à la patience inébranlable, à la douceur inflexible des femmes qui s'opposent à l'égoïsme lâche et au désespoir destructeur des hommes », note Vê-Hô. N'est-ce pas Anju qui interpelle son frère ? Transmué en auxiliaire brutal de l'intendant Sansho (« Comment peux-tu être si cruel ? », s'écrie Anju), Zushio alias Mutsu finit par arracher de son cou la statuette léguée par son père, exprimant en ceci sa rage, son amertume et son indignité.  Il faudra qu'intervienne une circonstance particulière, celle du transport d'une esclave agonisante, pour que Zushio, raccordé avec Anju, prenne la décision de s'enfuir. La séquence de la branche [58e min.] qu'ils brisent ensemble et qui, par la force qu'ils y mettent, les projettent à terre, ramène emblématiquement à celle du début [16e min.]  et scelle symboliquement la réconciliation. Reconnaissant, Zushio dira, revenu sur les lieux où Anju s'est immergée, « C'est ta foi inébranlable qui m'a rendu ma vie. » Cette foi qui lui permettra d'être reconnu par l'autorité impériale, de succéder à son père comme gouverneur de la province de Tango, de se recueillir sur sa tombe, de libérer les esclaves avec une fermeté et une énergie incroyables, de renoncer ensuite à son nouveau statut - « Ceux qui ont vécu mes souffrances comprendront mes actes », lance-t-il à ses subordonnés, et, à la fin, expliquant à sa mère la grandeur de son engagement : « J'ai renoncé à mon statut pour suivre l'enseignement de Père. » La boucle est refermée sur l'épilogue déchirant de la mère et du fils rassemblés. 

« Une fois de plus, cette histoire légendaire, dont le caractère symbolique est évident, écrit Vê-Hô, se transforme en une sorte de parabole sur la condition humaine, saisie sous tous ses aspects avec une volonté d’atteindre à l’essentiel : la compréhension du destin, par la vérité et la beauté. » Nous préférons, en effet, interpréter « L’Intendant Sansho » dans sa dimension humaniste qui est effort de l’homme pour s’affranchir de l’égoïsme et de la brutalité, mais qui est, d’abord et surtout, effort intérieur : « Sois dur avec toi-même », disait le père à son fils.

 

Le 5 juin 2021,

MiSha


 L'Intendant Sansho (山椒大夫Sanshō dayū). 1954, Japon. 119 minutes, Noir et blanc. Réalisation: Mizoguchi Kenji. Production: Nagata Masaichi - Daiei (Kyoto). Scénario: Yoda Yoshikata, Fuji Yahiro d'après le roman homonyme de Mori Ogai. Photographie: Miyagawa Kazuo. Son: Otani Iwao. Décorateur: Ito Kisaku. Musique: Hayasaka Fumio, Kodera Shinichi, Mochizuki Tamekichi. Conseiller costumes: Ueno Yoshio. Conseiller architecture ancienne: Fujiwara Giichi. Interprétation: Tanaka Kinuyo (Tamaki/Nakagimi), Hanagayi Yoshiaki (Zushio, son fils), Kagawa Kyoko (Anju/Shinobu, sa fille), Shindo Eitaro (L'Intendant Sansho), Sugai Ichiro (Nio, Ministre de la Justice), Shimizu Masao (Taira Masauji, le père), Kono Akitake (Taro). Sortie en France: octobre 1960. Lion d'Argent (de Saint-Marc) au Festival de Venise 1955.

Liminaire.

 XIe siècle. Un gouverneur de province est exilé pour avoir soutenu les paysans contre l'avis d'un chef militaire. Forcés de retourner vers leur village natal, son épouse Tamaki et ses enfants, une fille Anju et un garçon Zushio, sont kidnappés par des bandits. Tamaki est déportée sur une île, tandis que ses enfants sont vendus comme esclaves à un propriétaire féroce et insensible, l'intendant Sansho.


 Références citées :

Mizoguchi par Vê-Hô. Éditions universitaires, 1963.

L'Intendant Sanshô L'Avant-Scène Cinéma. n° 227. 1979. 

 


 

Le sacrifice d'Anju/Shinobu (Kagawa Kyoko) pénétrant lentement dans l'étang. Chanson (off) : « La vie n'est-elle que torture ? »

Taira Masauji (Shimizu Masao), en présence de son épouse Tamaki (Tanaka Kinuyo) remet à son fils, Zushio, une petite statuette en or de Kwannon, la déesse de la Miséricorde. « Voici notre héritage depuis plusieurs générations. Considère que cette Déesse de la Miséricorde est l'âme de ton père. Qu'elle ne te quitte jamais ! » Le père met la statuette dans un écrin autour du cou de Zushio, telle une amulette. Il lui dit ensuite de répéter ses phrases antérieures. L'enfant les prononce sans les comprendre vraiment : « Un homme fermé à la pitié n'est plus un être humain. Sois dur pour toi-même, généreux pour les autres ! »

Le 2e plan du film met en relief l'inspiration poétique de Mizoguchi : une famille traverse de façon quasi immatérielle la clairière d'une forêt; un fondu-enchaîné nous reconduit vers un flash-back. On comprendra le sens de cette traversée : il s'agit de la famille du Gouverneur Masauji. Un samouraï rappelle à celui-ci qu'il n'est plus en fonction n'ayant pas exercé son autorité à l'encontre de paysans jugés récalcitrants (Image 2). Tanaki, songeuse, les yeux baissés sur son bol. Sa famille se restaure. Elle pense à son époux banni qui surgit en surimpression à droite de l'écran. Nouveau flash-back sur le départ de Masauji. Retour sur la famille en route pour le rejoindre vers son lieu d'exil, dans l'île de Kyu-Shu. Fondu-enchaîné sur un champ de "suzuki" (Image 5) où avance le groupe à la tombée du jour. La famille n'ayant trouvé aucun lieu d'hébergement est contrainte de se construire un abri fragile (Image 6).

27e min. L'arrivée des enfants captifs chez l'intendant Sanshô (Shindo Eitaro). Plan 3 : Taro, le fils de l'intendant, effrayé par l'inhumanité de son paternel, prend les deux enfants de Masauji en empathie. « Des enfants aussi jeunes que vous sont achetés et vendus, s'exclame-t-il, traités comme des animaux et personne ne proteste ! Quel monde affreux ! » Taro demande à Zushio de lui répéter les phrases de son père qu'il avait entendues précédemment. Il décide de les renommer « Mutsu-Waka » pour Zushio, du nom de leur ville natale, et « Shinobu » pour Anju, afin qu'elle puisse résister à tout. « Je voudrais bien vous ramener à vos parents, mais Sado est loin, et Tsukushi encore plus ! Des enfants ne peuvent supporter un tel voyage », regrette-t-il amèrement. On tient là, à travers Taro, une figure antagonique de cette « piété filiale » évoquée plus haut. Plus tard, Zushio sera, dans sa fuite, sauvé par Taro qui, pour échapper à la tyrannie de son père, a embrassé la vocation de moine.

Dix ans ont passé. Anju entend une chanson : « Anju, je me languis de toi... Zushio, je me languis de toi...» C'est une esclave récemment arrivée qui la chante. Celle-ci lui apprend qu'elle émane d'une courtisane détenue sur l'île de Sado, surnommée La Dame (Image 1). Il faudra qu'intervienne une circonstance particulière, celle du transport d'une esclave agonisante, pour que Zushio, raccordé avec Anju, prenne la décision de s'enfuir. La séquence de la branche [58e min.] qu'ils brisent ensemble et qui, par la force qu'ils y mettent, les projettent à terre, ramène emblématiquement à celle du début [16e min.] et scelle symboliquement la réconciliation. (Images 2 et 3)

L'appel désespéré de Tamaki/Nakagimi (Tanaka Kinuyo) implorant ses enfants qui lui ont été ravis. Le "patron" de la maison de tolérance lui a fait couper le tendon d'une cheville parce qu'elle cherchait à s'échapper de l'île. Fondu-enchaîné très court : retour sur la cabane (intérieur nuit) de Zushio et Anju, ses enfants. Cette fois-là, il faudrait opposer, par contraste, ce bref passage, extrêmement bouleversant, avec celui du début, serein et harmonieux [16e min. 50], dans lequel elle rappelle ses enfants occupés à ramasser des branchages dans la forêt.