Deux ou trois choses que je sais d’elle (France, 1967 –

Jean-Luc Godard)


 

« Quand on soulève les jupes de la ville, on en voit le sexe. »

[Jean-Luc Godard]

 

Elle ? Est-ce Marina Vlady, l’actrice principale de ce film ? Ou celle qu’elle incarne, Juliette Jeanson ? Ou la région parisienne en proie à de profondes mutations urbanistiques ? Ou la société ? La bande-annonce laisse défiler ces phrases : « Apprenez en silence deux ou trois choses que je sais d’elle. Elle, la salle de bains que n’ont pas 70 % des Français. Elle, la terrible loi des grands ensembles. Elle, la physique de l’amour. Elle, la vie d’aujourd’hui. Elle, la guerre du Viêt-Nam. Elle, la call-girl moderne. Elle, la gestapo des structures. »

 Juliette a un travail, un mari qui travaille et un enfant. Juliette se prostitue occasionnellement. Pourquoi ? Juliette n’est pas une idée de scénario. Du reste, le film de Godard n’a rien d’une narration classique ; on le sait : Godard y est réfractaire. C’est une enquête sérieuse de Catherine Vimonet pour « Le Nouvel Observateur » (23 mars 1966) qui en a établi la réalité : des épouses se prostitueraient afin de résoudre un phénomène lié à la société de consommation : l’endettement croissant des ménages. Pourtant, Godard ne limite pas son discours à cet aspect-là. « Deux ou trois choses que je sais d’elle » est, à coup sûr, le reflet labile d’une époque et, dans cette perpétuelle tension entre forme et discours, une conscience aiguë de la faillibilité des moyens d’expression, le cinéma en étant peut-être l’instrument le plus exposé. C’est, en particulier, dans son éventuel anachronisme que l’on peut objecter qu’il n’est pas l’air du temps, qu’il risque de n’en garder que l’apparence, laquelle ne dit absolument rien de profond. Or, Godard qui filme Paris en mutation, mais qui filme, tout autant, le Paris d’autrefois, les rues encore pavées, les petits bars perdus, les voitures démodées, les artisans-garagistes, tout ce Paris ignoré de ceux qui ont oublié que Paris fut surtout populaire voire « prolétarien », J.-L. G., disais-je donc, nous livre ses protagonistes – des femmes plus souvent – face à nous, comme s’ils étaient interviewés. Mais aussi comme s’ils s’adressaient à nous, nous confiant ce qu’ils ressentent, leur malaise et l’incroyable difficulté à définir leur vie. « Les signes de Paris captés par la caméra documentaire de Godard ont vieilli plus vite que ceux de sa fiction. Une de ses grandes forces a toujours été d’être esthétiquement en avance, dans ses films, sur la façon dont son époque se représentait « sa » réalité. Ceci vaut aussi pour les décors intérieurs choisis et aménagés par lui, où Godard a mis en œuvre, dès ses débuts de cinéaste, une esthétique en avance sur la réalité des décors de vie de l’époque », écrit Alain Bergala. (In : « Deux ou trois choses que sais d’elle ou Philosophie de la sensation », in DVD film) Justement, ne faut-il pas aussi rendre compte de ce qui est, à présent, caduc, afin qu’à travers la caducité s’y explore et s’y dénonce les choix politiques, urbanistiques présents ? Qui donc a décidé de ce qu’il fallait détruire et de ce qu’il faudrait construire en lieu et place, et selon quelles priorités et quelles valeurs ? Et aussi, pourquoi ce qui était caduc à cet instant-là devient-il nostalgie récurrente quarante ans plus tard chez certains d’entre nous ? Qu’est-ce qui permet à des décideurs de dire : ceci est caduc et ceci ne l’est pas ? Aussi, la conclusion nous paraîtra, en ces temps trop souvent amnésiques, diablement cruelle : « J’écoute ma publicité sur mon transistor grâce à Esso. Je pars, tranquille, sur la route du rêve. J’oublie Hiroshima, j’oublie Auschwitz, j’oublie Budapest, j’oublie le Vietnam, j’oublie la crise du logement… J’ai tout oublié. Sauf que, puisqu’on me ramène à zéro, c’est de là qu’il faudra repartir. » Décidément, J.-L. G. continue de nous tarauder.

 

Jean-Luc Godard : « Comme je l’ai dit, l’histoire de Juliette dans « Deux ou trois choses que je sais d’elle » ne sera pas racontée en continuité, car il s’agit de décrire, en même temps qu’elle, les événements dont elle fait partie. Il s’agit de décrire un « ensemble ». […]

Ceci, par exemple, pourra être rendu sensible en filmant un immeuble de l’extérieur, puis de l’intérieur, comme si on entrait à l’intérieur d’un cube, d’un objet. De même une personne, son visage est vu en général de l’extérieur. Mais comment elle-même voit-elle ce qui l’entoure ? Je veux dire : comment ressent-elle physiquement son rapport avec autrui et avec le monde ? (Malraux disait : « On entend la voix des autres avec les oreilles, et la sienne avec sa gorge. ») Voilà quelque chose que je voudrais faire sentir en permanence dans le film, et qui lui soit immanent. » (« Godard par Godard », Éditions « Les Cahiers du cinéma »).


 

Réalisation, scénario : Jean-Luc Godard. Photographie : Raoul Coutard. Couleur. Montage : Françoise Collin. Production : Argos-Films/Films du Carrosse, Anouchka Films. Interprètes : Marina Vlady (Juliette), Anny Duperey (Marianne), Roger Montsoret (Robert, le mari de Juliette), Raoul Levy (L’Américain), Christophe Bourseiller (Christophe), Claude Miller (Bouvard), Jean-Patrick Lebel (Pécuchet), Jean Narboni (Roger), Juliet Berto (la fille dans le bar). 95 minutes. Sortie en France : 17 mars 1967.

 

 


 

Marina Vlady, Anny Duperey