►Vivre sa vie (France, 1962 – Jean-Luc Godard)

 

 


 

 

  Nana, vendeuse chez Pathé Marconi, souhaiterait être actrice. Pour l’heure, elle vit constamment dans la nécessité : « Cela vous (ou t’) ennuie de me prêter 2 000 francs ? », dit-elle. Les gens ne peuvent jamais, y compris Paul, son amant, dont elle se lasse et qu’elle quitte sans regrets. Son loyer demeurant toujours impayé, elle se retrouve « à la rue ». Une amie lui fait bientôt connaître un souteneur Raoul (Saddy Rebbot). Elle devient permanente sur le trottoir, à « l’heure où s’allument les lumières de la ville et que commencent la ronde sans espoir des filles de la rue. »

  

 Scénarisé par Godard à partir de l'enquête journalistique Où va la prostitution ? de Marcel Sacotte, « Vivre sa vie » (1962) montre l’intérêt de Jean-Luc Godard pour un fait de société qui reviendra bientôt dans l’actualité. Quatre ans plus tard, en effet, le réalisateur réintroduira le thème avec « Deux ou trois choses que je sais d’elle », sorti en 1967, c’est-à-dire la même année que « Belle de Jour », un autre film évocateur de la prostitution et réalisé par Luis Buñuel d’après une œuvre de Joseph Kessel. Nana c’est Anna Karina que Godard a rencontré dès « À bout de souffle », sa première fiction. Cependant, la jeune femme refuse, à ce moment-là, le petit rôle qu’on lui octroie au motif qu’on lui demande de se déshabiller. C’est, en réalité, sur le tournage du « Petit soldat » en 1960 que le réalisateur et Anna Karina s’éprennent l’un de l’autre. Elle devient dès lors la muse de Jean-Luc Godard. Film extrêmement audacieux, non seulement par son sujet, mais par la manière de l’appréhender, « Le Petit soldat » sera censuré par les autorités et ne sortira qu’après la fin de la Guerre d’Algérie en 1963. Louis Terrenoire, le ministre de l’Information en poste à l’époque, justifiera cette décision ainsi : « À un moment où toute la jeunesse française est appelée à servir et à combattre en Algérie, il paraît difficilement possible d'admettre que le comportement contraire soit exposé, illustré et finalement justifié. » « Vivre sa vie » serait, par conséquent, le quatrième long métrage du cinéaste. 

 « Vivre sa vie » ne suit pas les lois traditionnelles de la narration ; divisé en douze tableaux introduits par une citation de Montaigne – « Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même. », ce n’est jamais rien d’autre qu’un essai pour « filmer une pensée en marche, l’intérieur de quelqu’un mais vu du dehors. » La phrase de Montaigne est capitale, on s’en doute. Pour Godard, « Nana donne son corps mais garde son âme, alors qu’elle traverse comme des apparences une série d’aventures qui lui font connaître tous les sentiments humains profonds possibles. »  Le film tente de capter toutes les composantes de la réalité - même lorsqu'elles sont contradictoires - pour les « aligner en blocs isolés, ne plus croire aux anciennes formules de médiation offertes par l'intrigue, par les caractéristiques du personnage, par l'unité d'un thème » (Farassino). Les tableaux respectent la chronologie d’une existence, mais ils veulent défaire la linéarité d’un récit balisé, afin qu’on ne puisse juger de l’importance des faits qu’en fonction de ce qu’il nous est donné d’entendre et de voir dans une durée limitée.  C’est que « Vivre sa vie » ne peut être autre chose que la chronique brève, trop brève d’une héroïne qui n’a pas eu le temps de vieillir, avec ce souci de la réalité la plus minutieusement appréhendée (Le huitième tableau détaille l’évolution de la règlementation sur la prostitution). Évidemment, le troisième tableau ne peut s’omettre : « La Passion de Jeanne d’Arc » de M. Dreyer que Nana/Anna Karina visionne, les yeux embués, dans un cinéma du quartier Saint-Michel renvoie autant à Nana qu’à l’actrice qui connaissait le cinéaste parce qu’elle l’avait eu pour voisin, enfant, à Copenhague. Deux ans plus tard, en décembre 1964, la première de « Gertrud », l’ultime opus de Dreyer, fut projeté à Paris. Ce n’était pas fortuit. Godard et Anna Karina - Hanne Karin Bayer de son vrai nom, native du Danemark – s’y rendirent naturellement. La séquence du « Jeanne d’Arc » qui apparaît dans le film de Godard est significative.  Falconetti et Artaud à l’écran : Elle, c’est Jeanne promise au bûcher, et Lui, c’est le Doyen de Rouen qui lui demande : « Quelle sera ta délivrance ? » et Jeanne de répondre : « La mort. » J’évite de parler du dernier tableau. Même pour ceux qui ont vu et revu le film je ne sais combien de fois. Bien sûr, tout cela est magnifique, profondément déchirant. Mais admirer le Paris de cette époque – bars, rues, boutiques et flux des passants - magnifiquement filmé (ou photographié) par Raoul Coutard – en travelling ou en plan fixe -, l’est tout autant. Exemple : un dialogue s’enclenche suivi d’une lecture, et Godard, tel un documentariste, ne filme simplement, vue de l'intérieur, que l’avenue de Wagram (Tableau 2, chez le disquaire). C’est le regard sur la vie, long fleuve tranquille qui inspire encore nos états d’âme, ceux de Nana et ceux des autres. « Vivre sa vie » est la première œuvre totalement accomplie du cinéaste.

MS


 

Vivre sa vie : film en 12 tableaux. France, 1962. Noir et blanc, 80 minutes. Réalisation, scénario: Jean-Luc Godard d’après une enquête de M. Sacotte. Producteur: Pierre Braunberger. Musique: Michel Legrand, chanson de Jean Ferrat (« Ma môme »). Photographie: Raoul Coutard. Montage: J.L. Godard, Agnès Guillemot. Son: Guy Villette. Interprètes : Anna Karina (Nana), Saddy Rebbot (Raoul), André S. Labarthe (Paul), Guylaine Schlumberger (Yvette), Paul Pavel (Journaliste), Brice Parain (Le philosophe). Sortie : août 1962, Mostra de Venise. Prix spécial du jury et prix Pasinetti à la Mostra.

 


 

Anna Karina, Jean-Luc Godard

Jean Ferrat sélectionne sur le juke-box sa chanson « Ma môme ». Anna/Nana le regarde-t-elle ? Jean s'assoit puis il tourne son regard. Vers elle ? Contrechamp : Anna/Nana lui offre-t-elle son profil ? (Tableau 6, 33 e minute). Un moment émouvant.