Le Pavillon d’Or (Kinkaku-ji 金閣寺  1956, roman –

Yukio Mishima)

 

 

 


 

 

 

• Trame historique :

 L'auteur puise son inspiration de l'incendie du temple du Pavillon d’Or de Kyôto par un jeune moine bouddhiste en 1950. Le pavillon, dont la construction est antérieure à l'année 1400, avait été préservé de la destruction à de nombreuses reprises au cours de l'histoire, aussi cet incendie choqua beaucoup les Japonais. Le narrateur du roman est Mizoguchi, l'incendiaire lui-même, affligé d'une laideur distinctive ainsi que d'un bégaiement. L'auteur explique la folie de son personnage par son obsession pour la beauté. Selon Mishima : « Mon roman est une étude approfondie des mobiles d'un crime. Une conception superficielle et baroque de quelque chose comme la Beauté, peut suffire à provoquer l'acte criminel d'incendier un trésor national. »

 

• Cinéma :

  Le roman de Mishima a fait l’objet d’une transposition à l’écran grâce à Kon Ichikawa (« La Vengeance d’un acteur ») et son épouse, la scénariste Natto Wada. Le film, en noir et blanc et produit par la Daiei, est sorti en 1958. En France, il a été distribué sous le titre « Le Brasier ». D’une durée d’une heure et quarante minutes, « Le Pavillon d’Or » réunissait les acteurs Raizo Ichikawa, Tatsuya Nakadai et Ganjuro Nakamura. Un spécialiste du cinéma japonais, Donald Richie, écrit de l'adaptation du roman par Kon Ichikawa que « L'emploi de l'architecture est particulièrement impressionnant - c'est d'ailleurs le thème du film. L'action se trouve contrebalancée par le détail architectural qui, scène après scène, contribue à recréer le temple lui-même. » Une nouvelle adaptation en est réalisée, dix-huit ans plus tard, par Yoishi Takabayashi.

 

Le roman vu par son traducteur :

 Marc Mécréant, traducteur pour les éditions Gallimard, écrit : « Un mot encore. Quiconque est assez familier avec le Japon pour l’aimer vraiment ne retrouvera pas sans un pincement ému ces petites choses sans prix, ces impondérables, qui ébouriffent les souvenirs… D’autres ont déjà dit l’art du détail fin, minutieux, voire minuscule, des peintres et des écrivains de là-bas. L’acuité de leur regard est aussi singulière que la délicatesse de leur pinceau. Art, si l’on veut, des déchiffreurs d’hiéroglyphes et de calligraphes, à qui l’on doit tant d’œuvres savoureuses et vraies. Je songe, entre autres, à telles pages de Natsume Sôseki (le plus grand peut-être parmi les romanciers modernes), de Shiga Naoya aussi… Art qui n’est pas non plus sans lien avec l’effrénée passion des Japonais pour la photographie : fixer l’instant…

M. Mishima n’échappe pas à cette constante du caractère des hommes de son pays : son « Pavillon d’Or » ménage de ces précieuses minutes où le cœur et l’esprit s’emplissent un moment des couleurs de là-bas. Ici, c’est une notation psychologique extraordinairement ténue : le petit bonze à la tête rasée a l’impression de connaître aussi le monde par la peau de son crâne ; ou, vers la fin du livre, l’étonnante analyse de la sensation produite par une lame de couteau glissant sur sa langue… Ailleurs, ce sont des objets, comme la boîte aux baguettes divinatoires du temple Kenkun, dont la description impose la présence… Des scènes aussi : l’installation à l’hôtel de Yura, le compartiment de chemin de fer (on songe à la nouvelle de Shiga intitulée : « En route pour Abashiri »).

 Surtout, il est des tableaux et des paysages dont la réussite est presque bouleversante : ainsi le port de Maizuru après l’armistice ; cette image de la campagne japonaise – sans couleurs vives, terne plutôt, belle pourtant – où, la moisson faite, le riz pend aux chevalets de séchage : détail simple, qui pourtant touche au meilleur du secret nippon… Il faut citer encore la page inoubliable qui termine le chapitre V : la nuit de veille au Pavillon d’or à l’approche du typhon…

 On aimerait se dire que la traduction n’a pas trop terni ces choses. » (Évreux, juillet 1960. M. Mécréant)

 

Extrait :

« […] La radio annonça que le typhon serait sur nous d’un moment à l’autre, mais rien ne se faisait sentir encore. Si l’après-midi avait été coupé d’averses, à présent la pleine lune montait, éclatante, dans le ciel nocturne. Les gens du temple étaient sortis dans le jardin, scrutant le ciel et faisant des commentaires. « C’est le calme avant la tempête », dit quelqu’un.

 L’apaisement du sommeil se fit sur le temple. J’étais seul dans le Pavillon d’Or. Aux endroits que n’atteignait pas le clair de lune, je me sentais enveloppé par la pesante, somptueuse ténèbre du Temple d’Or, et j’en étais extasié. Cette très véridique sensation, lentement, profondément me pénétra jusqu’à devenir une sorte d’hallucination. Je m’en aperçus et compris que je me trouvais à présent DANS la vision qui, au parc de Kameyama, m’avait coupé de la vie. J’étais seul, enveloppé dans l’absolu du Pavillon d’Or. Était-ce moi qui le possédais ? Ou étais-je possédé par lui ? N’allions-nous pas plutôt atteindre un point d’équilibre rare où je serais autant le Pavillon d’Or que le Pavillon d’Or serait moi ?

 Vers onze heures et demie, le vent prit de la violence. J’allumai ma lampe de poche, grimpai les étages, introduisis la clé dans la serrure du Kukyôchô. Je m’appuyai à la balustrade. Le vent arrivait du sud-est. Pourtant, le ciel était resté le même. Entre les algues de l’étang, l’eau reflétait l’image de la lune. La nuit n’était que rumeurs d’insectes et coassements de grenouilles.

 Quand je reçus la première gifle de vent, un frisson presque voluptueux me courut sur la peau. Le vent n’allait-il pas, soufflant de plus en plus fort, prendre des allures de tempête, et dévastant tout, nous anéantir ensemble, le Pavillon d’Or et moi ? Mon âme était en deux places à la fois : au sein du Pavillon d’Or et sur l’aile des vents. Le temple, sur qui se modelaient docilement les structures de mon univers, sans nulles draperies à abandonner aux souffles, gardait son flegme sous l’averse des rayons de lune. Mais le vent, mes vœux scélérats, finiraient bien par le secouer, le réveiller, et, à la minute de l’écroulement, lui voler le sens de son arrogante existence.

 Oui, j’étais pris dans les plis de la Beauté ; incontestablement, je me trouvais au sein du Beau ; mais eussé-je pu, cette sensation, l’éprouver avec une telle plénitude, si je n’eusse attisé le vent, dont la volonté sauvage ne cessait de se faire de plus en plus impérieuse ? De même que Kashiwagi m’avait hurlé : « Bégaie ! Bon Dieu ! Bégaie ! », j’essayais d’éperonner le vent, en criant les mots dont on excite un cheval lancé au galop : « Plus fort ! Plus vite ! Allons ! Encore un effort ! »

 La forêt se mit à bruire. Aux abords de l’étang, les branches agitées se heurtèrent. Dans le ciel de la nuit, le bel indigo paisible avait fait place à un gris roux épais et trouble. Par-delà le bavardage nullement atténué des insectes, arrivait, encore amorti, du bout de l’horizon, et comme duvetant le paysage, le sifflement chargé de mystère.

 Je regardais les nuages passer en foule devant la lune. L’un après l’autre, ils surgissaient, comme des bataillons, de derrière les collines d’en face, montant du sud à l’assaut du nord. Il y en avait de compacts ; il y en avait de légers. Il y en avait d’immenses ; il y avait, sans nombre, des avortons de nuages. Tous glissaient devant la lune, survolaient le toit du Pavillon d’Or, puis, toujours galopant, disparaissaient vers le nord où semblait les appeler quelque importante affaire. Je croyais entendre le cri, au-dessus de ma tête, du phénix d’or.

 Le vent, tout à coup, tombait, puis reprenait de plus belle. À ces sautes, la forêt réagissait avec une extrême sensibilité, tantôt silencieuse et tantôt en révolution. Le reflet, aussi, de la lune dans l’étang fluctuait, s’éteignant et se rallumant tour à tour ; parfois, il rassemblait ses clartés éparses pour nettoyer d’un seul coup la surface des eaux.

 Les paquets de nuées lovés en face sur les collines se déroulaient par tout le ciel comme une gigantesque main. C’était fantastique de les voir se tordre et se bousculer tandis qu’ils approchaient. Une trouée claire se dessinait-elle ? À l’instant elle était recouverte. Mais quand passait un nuage léger, je pouvais, à travers, deviner la lune cernée d’une indécise auréole.

 Toute la nuit le ciel connut cette agitation ; mais sans nulle crue de violence qui pût donner de l’inquiétude. Je dormis au pied de la balustrade. Au matin, le ciel était déblayé. Le vieux sacristain vint me réveiller : « C’est une chance que le typhon se soit écarté de Kyôto ! », dit-il.

© [Fin du Chapitre V, « Le Pavillon d’or », Y. Mishima, traduction : M. Mécréant. Gallimard, 1961]