Les Indésirables : L’errance du Saint-Louis ou la noblesse du capitaine Schröder


 

Arte : du 18/06 au 18/07/2021 / 88 minutes.

•  https://www.arte.tv/fr/videos/100373-000-A/les-indesirables-l-errance-du-saint-louis/


 

L’histoire rendit célèbre le transatlantique Saint-Louis, parce qu’il recueillit 963 personnes juives – beaucoup d’enfants notamment : 200 environ - pressées d’échapper à l’enfer nazi. La plupart des voyageurs, munis d'un visa touristique pour Cuba ou de permis réguliers d'immigration, embarquent un samedi 13 mai 1939 et le bateau appareille de Hambourg pour La Havane (Cuba) à huit heures du soir, sous le commandement du capitaine Gustav Schröder. Il fait escale le 15 mai dans la rade de Cherbourg pour y embarquer les derniers voyageurs. Le Saint-Louis assure généralement la liaison Hambourg-Amérique. Le bateau est la propriété de la compagnie maritime Hapag. Autour du capitaine, évolue un équipage de 231 membres. On y trouve aussi six observateurs « nazis » au service de l’Abwehr.

 Parmi les passagers, certains ont déjà connu l’horreur des camps de travail à Dachau. Ensuite, l’Allemagne de Hitler ne cesse de commettre lois, règlements, exactions, vols et violences à l’encontre des communautés juives. On rappellera la funeste « Nuit de cristal » de novembre 1938. « La Nuit de cristal (Kristallnacht)... ces mots reviendront comme un leitmotiv dans tous les témoignages que j'ai pu recueillir », souligne Bernard Benyamin (voir livre cité plus bas). Celui-ci écrit encore : « À l'origine de cet événement, le geste désespéré d'un individu pour alerter le monde. » Le 7 novembre 1938, Herschel Grynszpan, jeune Juif polonais, tue un secrétaire de l'ambassade allemande. C'est l'étincelle (ou le prétexte) qui met le feu aux poudres de la machine nazie. Un pogrom sans précédent atteint la population juive allemande. SA, SS, Jeunesses hitlériennes, Gestapo, tous se déchaînent contre le Juif. Il faut provoquer en lui un sentiment de terreur, le pousser à la fuite ou au suicide : le Juif doit disparaître, lui, ses activités, sa religion et sa culture. Plus rien ne doit subsister du Juif. Ce soir-là, plus de 200 synagogues sont brûlées, 7 500 commerces saccagés, une centaine de juifs sont assassinés, tandis que d'autres mettent fin à leurs jours ou succombent à leurs blessures, et, enfin, 30 000 d'entre eux sont déportés en camps de travail. Dans ce contexte, le Saint Louis constitue pour beaucoup une bouée de sauvetage. Cependant, et cela le capitaine et une grande partie de l’équipage l’ignorent au départ, la traversée du Saint-Louis est encore un subterfuge de la propagande nazie. L’objectif est de montrer, à l'étranger, mais également en Allemagne même, que les Juifs allemands sont libres d'émigrer s'ils le désirent. Or, le titre le sous-entend : les politiques d’immigration restrictives en vigueur en Amérique conduiront au drame que le film raconte. Les dirigeants nazis auront beau jeu de dire ensuite : « Vous voyez personne ne veut des juifs dans le monde, comment nous, Allemands, en voudrions plus que les autres ? » S’agissant de l’État cubain, il adopte, au cours de la même période, des mesures propres à invalider les certificats de débarquement obtenus par les passagers du Saint-Louis. Le président Federico Laredo Brú leur refuse donc l’autorisation d’entrer dans l’île. Soucieux de respecter ses engagements, le capitaine Schröder essaye, en conséquence, de les débarquer aux États-Unis. Le périple du bateau entraîne une très grosse controverse dans ce pays. À l'origine, le président Franklin D. Roosevelt qui avait organisé quelques mois auparavant la Conférence d’Évian sur les réfugiés juifs, montre une certaine volonté d'accueillir une partie des passagers. Mais l'opposition véhémente du Secrétaire d'État Cordell Hull et des démocrates des États du Sud (certains allant jusqu'à le menacer de ne pas le soutenir à l'élection présidentielle de 1940), le font renoncer.

 Le 4 juin 1939, Roosevelt ordonne l'interdiction d'entrée au bateau qui attend dans la mer des Caraïbes entre la Floride et Cuba. Schröder tente d'entrer au Canada, mais est une nouvelle fois refoulé. Il repart vers l'Europe.

 Durant la traversée du retour, Morris Tropper, directeur pour l'Europe de l'American Jewish Joint Distribution Committee, entreprend des démarches pour trouver une issue. Le capitaine Schröder a sérieusement envisagé d'échouer son navire sur les côtes britanniques, de manière à rendre impossible le retour de ses passagers en Allemagne. Enfin, le samedi 10 juin, la Belgique accepte d'accueillir environ 250 passagers ; le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la France font des offres similaires. Le bateau accoste le 17 juin à Anvers, d'où les passagers sont redirigés vers leur destination finale. Les passagers à destination de la France et du Royaume-Uni prennent un autre bateau envoyé par la compagnie qui avait affrété le Saint Louis. Environ 200 passagers sont accueillis par la France à leur arrivée à Boulogne-sur-Mer et 282 par le Royaume-Uni à Southampton. La Belgique et les Pays-Bas accueillent environ 200 passagers chacun.

 Le capitaine Gustav Schröder (1885-1959) est apparu, au cours de cette odyssée aux allures de catastrophe, comme un citoyen allemand d’une noble droiture, d’une humanité et d’un sang-froid remarquables. Son comportement aura beaucoup contribué à donner une image plus honorable de l’Allemagne et de son peuple. Bien qu’affilié au NSDAP – Il eût été quasiment impossible, en ces temps-là, de ne pas l’être et d’accéder, de fait, à une quelconque responsabilité -, Schröder ne pouvait supporter l’idée d’être indirectement responsable de la mort de centaines d’hommes, de femmes et d’enfants. Son attitude intrinsèque montre qu’il ne cautionnait pas, en son for intérieur, la politique de ségrégation raciale d’Adolf Hitler. Il a cherché, tout au long de la traversée, à entraver la manœuvre cynique et dilatoire des autorités nazies. Respecter les engagements pris, tel fut son credo. Ce qu’il faut aussi retenir de cet événement c’est que les officiels nazis se moquaient de leur peuple et ne cessaient de lui mentir : leur projet était en effet inavouable parce que profondément odieux et criminel. Quant au capitaine Schröder, sa grandeur et sa dignité l’auront élevé, à titre posthume, au rang de « Juste parmi les Nations » - expression héritée du Talmud. [11 mars 1993].

MSh

 


 

Livres :

 

-        Sara Dellabella, Alessio Lo Manto : St. Louis, il coraggio di un capitano, Round Robin Ed. 2021, Rome.

-        Sinoué Gilbert : Un bateau pour l’enfer, 2005.

-        Benyamin Bernard, L’odyssée de la peur, 2016. Éditions First, Paris.

-     Afoumado Diane (préface, Serge Klarsfeld), Exil impossible. L'errance des Juifs du paquebot « St. Louis », Paris L’Harmattan, 2005. Cette étude rigoureuse sur le périple des passagers du St. Louis repose principalement sur des archives américaines et allemandes, jusque-là non exploitées.


 

Le capitaine Gustav Schröder