Marcel Proust et la judéité :

À la recherche du juif perdu

Par Gilles Zenou


 

 

 

 

 On ne peut parler du juif mimétique sans évoquer l’intellectuel juif. Fasciné par la culture occidentale, celui-ci a souvent été défini par son désir d’être semblable. Nous aimerions consacrer les pages suivantes à l’analyse et à la description de cet intellectuel juif (athée ou agnostique) dont les caractéristiques sont les suivantes :

  1. Il pense que pour atteindre la vérité, l’homme doit dépasser ses singularités.
  2. Il rêve de ne pas être enfermé dans une race ou dans une religion afin de devenir un pur regard universel.
  3. Il cherche à parler une langue universelle, valable pour tous, qui abolirait toutes les différences.
  4. Il pose la raison comme critère de vérité.
  5. Il voue une sorte de passion à la culture occidentale car celle-ci est altération : elle le purifie de sa judéité, elle lui permet d’être un homme (universel) avant d’être un juif.

 Une des incarnations de cet intellectuel juif est le juif assimilé. Cette expression est paradoxale car même si le juif veut s’assimiler, on ne lui donne pas la possibilité d’échapper à lui-même. Partagé entre deux cultures le juif assimilé découvre que quoiqu’il fasse, il est toujours autre. Son identification à la culture dominante s’accompagne d’un sentiment d’angoisse et de mépris de soi. Même si on l’accepte et on le reconnaît, le juif assimilé sait au fond de lui-même qu’il est un imposteur qui a trahi les siens et qu’il ne peut adhérer complètement aux valeurs de ceux qu’il admire. Cet homme « voulant être différent de ce qu’il est, n’étant plus abrité par son ancienne demeure et n’ayant pu encore s’installer dans la nouvelle demeure qui, d’ailleurs pendant longtemps encore lui reste étrangère… éprouve un ressentiment qui n’est autre chose qu’un ressentiment contre soi ».[1]

 Proust fut un de ces juifs assimilés. Vivant dans une société où les juifs n’étaient pas aimés, Proust fut un juif « discret ». Il tenta d’être juif avec tact et pudeur. Comme le remarque Jean Recanati, « il se fait une règle de vie de cette esthétique… du savoir feindre. Ne pas approuver. Ne pas protester. Être maître de soi. Rester digne. Pousser la délicatesse jusqu’à éviter à l’interlocuteur antisémite de s’apercevoir après coup d’une faute de goût. »[2]

 Dans la société du second Empire, les juifs étaient à la mode. À la recherche de l’étrange, de l’exotique, du dangereux, cette société admirait les monstruosités réelles ou imaginaires :

« Elle ne doutait pas un moment que les homosexuels fussent des « criminels » ou les juifs des « traîtres », elle ne faisait que réviser son attitude envers le crime et la trahison. » (H. Arendt : Sur l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1973)

 Proust avait les deux vices à la mode qui attiraient le faubourg Saint-Germain : il était juif et homosexuel. La judéité de Proust fut pour lui une « tare » supplémentaire qui condamna ce juif honteux à s’enfermer en lui-même. Elle permit surtout au romancier de rationaliser sa névrose, Proust se persuada qu’il n’était pas digne d’amour non parce qu’il ne savait pas ou ne pouvait pas aimer mais parce qu’il était juif. À la fois juif et chrétien, cet homme « obsédé par la judéité » (E. Berl) rêva de se déjudaïser à l’instar de Swann qui est dans la Recherche le seul juif à être admis chez les Guermantes avec qui il se confond. Prisonnier de ses contradictions, Proust oscillait entre la révolte et la résignation, ne pouvant ni oublier sa judéité (sa névrose le conduisit à s’identifier au proscrit Dreyfus) ni l’accepter. De toute façon, comme l’écrit Emmanuel Berl, « comment Proust se serait-il fait une idée claire de la « judéité » puisqu’il ne parvenait à discriminer, dans sa propre personne, le côté juif du côté chrétien ».[3]

 Proust ressemble à Bloch, le juif assimilé de la Recherche du temps perdu. Comme celui-ci, il est marginal et exclu. Quoi qu’il fasse, c’est une personne déplacée qui a du mal à se faire à l’idée qu’il puisse être accepté pour lui-même. Dans l’œuvre principale de Proust, Bloch est défini par son excentricité, ses réponses bizarres, son manque de tact et sa vulgarité. Ce double physique a un visage oriental et sémite, il ressemble au portrait de Mahomet II par Bellini :

« Il a les mêmes sourcils circonflexes, le même nez recourbé, les mêmes gommettes saillantes. »[4] 

 Bloch est brun, a le nez busqué, il s’oppose aux Guermantes blonds, dorés, roses. Proust habité par une « mystique de la francité » (Recanati) ne cesse d’opposer la judéité (refus de la francité) à la chrétienté idéale incarnée par le monde magique de l’aristocratie. Bloch dans l’œuvre de Proust figure le monde de l’indécent. C’est un personnage trouble, ambigu par excellence. À l’instar de Charlus qui cache son homosexualité, Bloch cache sa judéité. Il est lié à tout ce qu’occulte la société où vit Proust. Ce n’est pas un hasard s’il est le premier à faire découvrir au narrateur (qui n’est ni juif ni homosexuel) les maisons de passe. L’ « innocence » du narrateur qui ne se doutait pas que les femmes « ne demandaient qu’à faire l’amour » sera ébranlée par Bloch. Le narrateur précise que la première prostituée avec qui il faillit s’unir était juive. Celle-ci est brune, ses cheveux sont frisés. Après avoir été fasciné par elle, le narrateur finira par la mépriser et refusera de coucher avec elle…

 Dans La Recherche du temps perdu, la distinction entre le juif et le Français est très nette. Pour Proust, le juif est défini par sa vulgarité ostentatoire et son manque de tact. L’écrivain oppose les filles de Paris, « belles, fières, moqueuses et françaises comme les statues de Reims », aux jeunes filles juives de Balbek, qu’il compare à une « horde de fillasses mal élevées poussant le souci des modes de « bain de mer » jusqu’à toujours avoir l’air de revenir de pêcher de la crevette. » (À l’ombre des jeunes filles en fleurs).

 Pour Proust, la judéité est une maladie, elle est une « tare » que rien ne peut effacer. C’est pourquoi Bloch, qui exprime les rapports de Proust avec sa propre judéité, hérite de tous les défauts du monde. Ce personnage dégoûte physiquement Albertine (OJF). De plus, il n’a aucune éducation :

« Ce qu’on appelle en un français assez incorrect la « mauvaise éducation » était son défaut, par conséquent le défaut dont il ne s’apercevait pas. » (OJF)

 […]

 Sa judéité pèse sur lui comme une malédiction, elle est à l’origine de son drame psychologique :

« Bloch était mal élevé, névropathe, snob et appartenant à une famille peu estimée… Percer jusqu’à l’air libre en s’élevant de famille juive en famille juive eût demandé à Bloch plusieurs années. » (OJF)

[…] Dans la haute société, la judéité est une maladie, une sorte de monstruosité qui éveille la curiosité d’aristocrates désabusés. Loin de reconnaître Bloch, Mme de Villeparisis le réduit à être un bouffon, une figure exotique, « aussi étrange et savoureux à regarder, malgré son costume européen, qu’un juif de Descamps. » (le Côté de Guermantes).

 De toute façon, tout ce que dit Bloch témoigne de sa culpabilité. Ses actes sont des « symptômes » de sa névrose. Condamné au lapsus et au bégaiement, Bloch ne peut-être que le singe du chrétien. Car, comme le dit le baron Charlus au narrateur, « nous (les chrétiens) aimons bien les spectacles exotiques. » (CG).

[…]

 Humilié, méprisé par la haute société, congédié avec condescendance par Mme de Villeparisis, Bloch ne remet pas en question les préjugés antisémites. Il éprouve une sorte de vertige devant l’opinion de la société chrétienne qui constitue pour lui l’unique transcendance. S’il souffre, c’est parce qu’il est encore trop juif et n’est pas assez français. Son existence lui apparaît comme une épreuve expiatoire qui lui permettra à la fois de rompre progressivement ses liens avec sa communauté d’origine et d’être un vrai français. Or, pour être ce qu’il veut être, le juif assimilé doit commencer par haïr le juif en lui et s’affirmer en se niant. Ainsi, Bloch qui craint de ne pas être considéré comme un homme par les autres, ne va pas cesser de mépriser les juifs pour échapper à l’angoisse intolérable pour lui d’être parmi les juifs, n’hésitant pas à reproduire fidèlement le discours antisémite. Un jour, le narrateur sera surpris par les imprécations de Bloch indigné.

« On ne peut pas faire deux pas (dit celui-ci) sans en rencontrer (des juifs) … Je ne suis pas par principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il y a pléthore. On n’entend que : « dis donc, Abraham, chai fu Chakop » On se croirait rue d’Aboukir. » (OJF)

[…]

Gilles Zenou [Europe, Janvier-février 1988]



[1] Henri Arvon : Les Juifs et l’idéologie, PUF.

 

[2] J. Recanati : Profils juifs de Marcel Proust, Buchet-Chastel.

 

[3] E. Berl, Proust dans le judaïsme, in : Concordances, juillet 1971.


 

[4] M. Proust : Du côté de chez Swann, La Pléiade, 1973.