Anni difficili (Italie 1948  ; Luigi Zampa)

 


 

                                                                           Il faut vivre les années comme elles viennent : Belles ou tristes »

(Giovanni)

 

« Ridere dei propri difetti è la migliore virtù dei popoli civili. »

 

 

 

Modica, Sicile, 1935. Contraint d'adhérer au Parti fasciste afin de ne pas perdre son emploi, l'employé municipal Aldo Piscitello (Umberto Spadaro) continue de fréquenter cependant des amis antifascistes qui se réunissent chez le pharmacien (Aldo Silvani). Aldo souffre silencieusement pour son fils Giovanni (Massimo Girotti), enrégimenté en Éthiopie. Après s'être fiancé avec Maria (Milly Vitale), la fille du pharmacien, Giovanni est rappelé sous les drapeaux – Guerre d’Espagne oblige.  À la Libération, Piscitello sera licencié pour son « passé fasciste » par l'ancien podestà, à présent nommé sindaco, (Enzo Biliotti) lequel, en parfait « caméléon », a totalement enfoui son antériorité de notable fasciste. « Portrait âcre et désenchanté de la typologie péninsulaire, sorte de radiographie acide sur le déplorable « transformisme » national, sur les malversations insidieuses à tous les échelons de la société et sur l'impossibilité de survivre, y compris pour le citoyen ordinaire soucieux de se conformer aux règles de l'honnêteté et de la conscience civile » (Gian Piero Brunetta).

 

 

 Inspiré de la nouvelle « Le vieux avec les bottes » (« Il vecchio con gli stivali ») écrite à la fin de la guerre par Vitaliano Brancati (coscénariste avec Sergio Amidei, Franco Evangelisti et Enrico Fulchignoni), le film marque le début de la collaboration entre l'écrivain sicilien et Luigi Zampa. Il ridiculise la rhétorique « populaire » fasciste et le métamorphisme d’une classe dirigeante péninsulaire dénuée de principes, et n'oublie surtout pas d’évoquer avec émotion le terrible destin, constitué de souffrances et de morts, auquel des générations entières ont été vouées, celles de Giovanni en particulier. On rappellera ici le roman du même Brancati : « Les Années perdues » (« Gli anni perduti », écrit entre 1934 et 1936), indiquant que l’écrivain n’avait pas attendu la fin du fascisme pour exprimer sa désillusion et son rejet. Initialement annoncé sous le titre « Croyez, obéissez, combattez » (le slogan idéologique du Parti fasciste), le film reprit en définitive l’idée de période et de bilan historique envisagé a posteriori, annonçant en ceci des œuvres comme L’Art de se débrouiller (L’arte di arrangiarsi, 1955) du même Zampa, Unevie difficile (1961, Dino Risi) et Nous nous sommes tant aimés (1974, Ettore Scola). Dans le même temps, le titre s’inscrivait dans l’esprit du premier roman de Brancati. Cependant, il faut noter que Zampa réalisera cinq ans plus tard, Anni facili voire, en 1962, Anni ruggenti. Il est juste de voir, à travers l’antonymie des titres, une approche paradoxale, ironique et mordante. Enrico Giacovelli écrit par exemple : « Les deux films (Anni difficili/Anni facili), par leur sujet et leur style, annoncent la comédie à l’italienne. » Établissant une comparaison avec les distinctions émises par Eduardo De Filippo à propos de ses œuvres théâtrales (« Jours pairs, jours impairs »), l’historien du cinéma ajoute : « Ici, les dénominations sont plus évidentes et naturelles, parce que les années difficiles sont celles du fascisme et les années faciles celle de l’après-fascisme. Mais à la fin de ce diptyque particulièrement amer, il est clair que les différences entre les deux époques sont quasiment inexistantes : le régime fasciste et la démocratie chrétienne se retrouveront fraternellement dans la corruption, le clientélisme, et des hommes qui retournent facilement leur veste. »  Le film suscite une âpre polémique lorsqu'il paraît, accusé qu’il est […] de remettre en cause le soi-disant antifascisme "instinctif" du peuple italien. Jean Antoine Gili note pour sa part : « Dans un pays qui n’avait pas encore digéré l’expérience fasciste, le film fit figure de pavé dans la mare. Anni difficili affrontait à chaud les problèmes du passé récent de l’Italie et mettait sur la sellette des individus qui ne pouvaient que se reconnaître dans les personnages représentés. Une violente campagne de presse opposa les journaux de gauche et de droite. Lors d’une interpellation au Parlement, il se trouva des députés pour exiger le séquestre et même la destruction d’un film qui attentait à l’honneur national. » Il est vrai que lorsqu’on entend, à la fin du film, le vieux Piscitello, trop injustement sanctionné, un « lampiste » pour tout dire, s’écrier : « Nous sommes tous responsables, nous avons tous admis la dictature de Mussolini sans nous révolter », on peut en effet faire grise mine. La parade nationale, à l’œuvre dans beaucoup de pays, en prend un bon coup. Un autre élément ne pourrait être omis : le film sort en 1948, année politiquement fatidique s’il en est. La gauche vient de perdre aux élections du 18 avril courant et l’on entre dans l’ère de la bipolarisation et de la Guerre froide. Dans une lettre à son père, datée du 24 juillet 1948, Vitaliano Brancati écrit : « […] Ce film a ébranlé les fonctionnaires qui devraient le placer parmi les quatre qui iront à Venise, les mêmes, De Pirro en tête, que ceux du ministère de la Culture populaire qui ne sont pas parvenus à sourire devant leurs propres caricatures, chose, somme toute, fort naturelle. Mais je sais que le film a beaucoup plu à Andreotti. » (Propos rapportés par Turi Vasile). Mais, comment dissimuler, en Italie comme en Allemagne, que fascisme et nazisme furent un phénomène de masse ? Il n’est pas inintéressant de découvrir que Mauro Bolognini, futur auteur du Bel Antonio d’après Brancati et de Liberté mon amour (1975), faisait ici ses débuts dans le monde du cinéma en tant qu'assistant-réalisateur. Réalisateur important de l’après-guerre en Italie, Luigi Zampa s’était attaché à retraduire l’esprit d’un passé récent et la reconstruction complexe d’une Italie désormais républicaine. Des films comme Un americano in vacanza (1945), Vivre en paix (1946) ou L’Honorable Angelina (1947) avec Anna Magnani méritent d’être vus. Le réalisateur romain aimait alors rappeler ses propres origines : « Je me suis toujours intéressé, affirma-t-il, aux « gens ordinaires ». Mon père était ouvrier, un cheminot qui pour avoir osé faire grève fut rétrogradé par les fascistes à un emploi subalterne. Je suis né dans un quartier populaire, un quartier de gens pauvres, d’antifascistes sans cesse arrêtés. » Le fascisme n’a jamais été l’ami des « citoyens ordinaires » ; il en est même l’ennemi le plus dangereux. Son objectif avéré est de traiter les « citoyens ordinaires » comme un troupeau docile, malléable et promis au sacrifice. Aussi, le malheureux héros de notre film joué par Umberto Spadaro l’énonce tragiquement : le port de la « veste fasciste » coûte bien plus que le prix qu’en offre un soldat américain à la conclusion du film. Est-il inutile de le redire encore et toujours ? 

MSh 

 

 


 


 Anni difficili (Les Années difficiles). Italie, 1948. Noir et blanc, 113 minutes. Réalisation : Luigi Zampa. Scénario : Sergio Amidei, Vitaliano Brancati d'après son récit "Le Vieux avec les bottes", Franco Evangelisti, Enrico Fulchignoni. Photographie : Carlo Montuori. Décors : Ivo Battelli. Costumes : Giuliana Bagni. Montage : Eraldo Da Roma. Musique : Franco Casavola. Production : Domenico Forzari (Briguglio Film). Interprétation : Umberto Spadaro (Aldo Piscitello), Massimo Girotti (Giovanni Piscitello), Ave Ninchi (Rosina, l'épouse d'Aldo), Milly Vitale (Maria, fiancée de Giovanni), Odette Bedogni/Delia Scala (Elena Piscitello), Ernesto Almirante (le grand-père), Enzo Biliotti (le podestà). Sortie : 3 septembre 1948 (Festival de Venise).