Il mare non bagna Napoli (1953 - La Mer ne baigne pas Naples) –

 Anna Maria Ortése

 


 

 

 

  Anna Maria Ortése (1914-1998) mena une vie d’errance. Ainsi changea-t-elle trente-six fois de lieu de résidence au cours de ses quatre-vingt-quatre années d’existence. Elle connut seize villes différentes. L’origine de ces déplacements constants est inséparable de l’histoire péninsulaire et des inégalités sociales qui en découlent.  

 En 1915, son père fut mobilisé au front : la famille – la mère, la grand-mère, cinq frères et une sœur – s’éloigne de Rome pour s’établir dans les Pouilles, puis à Portici, en Campanie, non loin de Naples. A l’issue du premier conflit mondial, la famille réunie se retrouve à Potenza (Basilicate), où son père, fonctionnaire, vient d’être nommé. De 1925 à 1928, les voici résidant en Lybie. Rentrés en Italie, les Ortése s’installent à Naples. Cette cité marquera profondément l’écrivaine. Il mare non bagna Napoli en constitue l’un des exemples forts.

 D’un point de vue littéraire, Anna Maria Ortése s’achemine progressivement d’un réalisme magique vers l’invention fantastique. Il mare non bagna Napoli, recueil paru en 1953,est a contrario imprégné par la démarche néoréaliste d’après-guerre. C’est certainement la mort d’Emanuele, son frère préféré, début 1933, qui conduira Anna Maria vers l’écriture. L’année suivante, elle rédige son premier récit, Pelle rossa, où s’énonce les thèmes essentiels de sa propre vie : « la civilisation sans espace et sans innocence, les grands enclos où seront parqués les hommes du commun. »

 Trois ans plus tard, elle est frappée d’un nouveau deuil : c’est son jumeau, Antonio, marin comme Emanuele, qui est tué en Albanie par son ordonnance. Dès 1938, la famille entame un incessant vagabondage : Florence, Trieste, Venise. En 1939, justement, elle participe aux « Lictoriales féminines » et sort vainqueur dans la catégorie poésie et seconde dans celle de la narration. De là, découleront de nombreuses propositions de collaboration dans des périodiques littéraires. La Guerre ne fera qu’accentuer ses pérégrinations. « J’avais traversé, dira-t-elle, l’Italie au milieu des décombres et de l’enfer. »

 Après-guerre, elle retrouve Naples à l’endroit même où elle vécut autrefois. C’est cette demeure qu’elle décrit dans son roman monumental et autobiographique Il porto di Toledo publié initialement en 1965. L’œuvre, comme son titre le suggère, baigne dans un climat hispanique que l’auteure initie à partir d’une idée colportée au sein de la famille : Ortése dériverait de l’espagnol Ortez.

  C’est chose curieuse, Il mare non bagna Napoli ne lui ressemble pas : il ne s’accorde pas à sa nature. Et c’est néanmoins l’œuvre, composée de cinq textes relatant l’extrême misère de la Naples d’après-guerre, qui lui vaudront une renommée internationale. Et, tout autant, le rejet et l’incompréhension des milieux intellectuels parthénopéens. Publié chez Einaudi par les soins d’Elio Vittorini, ces récits obtiendront un prix de narration au Viareggio 1953. Dans une sorte de préface à une édition nouvelle, faite pour Adelphi à Milan, Anna Maria réexamine la controverse. Où donc a-t-elle écrit un ouvrage contre Naples ? Quoi qu’il en soit, la « condamnation » portée à son encontre lui a coûté un adieu forcé et quarante années de séparation d’avec Naples. En 1994, par conséquent, elle ajoute un texte demandé par les organisateurs de l’exposition consacrée au groupe Sud de Pasquale Prunas (1924-1985). C’est Les Blouses grises de Monte di Dio.

 À dire vrai, Anna Maria n’aimait pas le réel. Il lui était intolérable. Dans le second recueil – L’Infanta sepolta paru en 1950 -, l’exceptionnelle réalité napolitaine lui demeure encore étrangère, sa présence incontournable ne lui sied guère. S’agissant d’Il mare non bagna… qu’en est-il ? « Et, aujourd’hui, écrit-elle, ce que je me rappelle encore de l’après-guerre, ce n’est pas le quartier des Granili, ni le vicolo della Cupa, ni les rues miraculées de Forcella, non, ce que je me rappelle vraiment, c’est la rue, la localité même, qu’on appelle Monte di Dio, ainsi que l’internat militaire de la Nunziatella et la maison de la noble famille cagliaritaine qui y habitait, celle du colonel Oliviero Prunas, proviseur de cet internat. » Les bâtiments rudement sévères de cette école militaire contrastaient avec la chaleur et l’enthousiasme du jeune Pasquale et de ses amis. « Des émotions, des lumières et des sons », c’est de ce côté-là qu’elle les vit et non de la « réalité pesante » de Naples. Le groupe Sud désirait des informations sur cette réalité si accablante. Ces informations, Anna Maria alla donc les quêter. « J’ai fouillé, poursuit-elle, dans mes souvenirs, je me suis confrontée à la Naples « historique » que nous avions désormais sous les yeux, tous, et j’ai écrit une bonne partie, ou du moins tracé le plan entier, de mon livre sur Naples. Celui-ci fut une vision de l’intolérable, mais pas une véritable mesure des choses (les mesures, j’en étais incapable et j’en suis incapable). Et ce choix fut le résultat d’une décision, je m’en souviens avec gratitude, du directeur de la revue. » Ainsi s’explique la genèse d’Il mare non bagna… Puis, après coup, la disgrâce d’Anna Maria. D’autant que l’auteure y évoque sans aucune amabilité ses propres compagnons dans le dernier récit, Il silenzio della ragione : Luigi Compagnone, Domenico Rea, Prunas bien sûr, Gaedkens alias Scognamiglio…

 Or, l’unique compréhension d’un texte se tient sûrement dans son écriture. « Il se trouve que mon écriture, celle de cette Mer comme dépaysement », dit Anna Maria, était à cet instant-là, quelque peu « exaltée, fébrile, aspirant à une voix forte, presque hallucinée. » Elle trahissait des signes névrotiques. Anna Maria maudit la réalité, c’est un fait. Mais, l’expérience douloureuse de la guerre n’arrangeait rien. Anna Maria souffrait alors de dépaysement. Naples, certes, offrait le triste microcosme de la déchirure universelle ; mais Anna Maria était, elle aussi, enfermée dans la « semence noire de la vie. » Ainsi, hurlait-elle : Naples reflétait cette épreuve innommable. Mais, la cité, riche d’attaches emmêlées, outrepasserait encore et invariablement. Il ne pouvait malheureusement en être pareil pour Anna Maria. « Alors j’ai attribué à cette ville magnifique ce dépaysement qui était surtout le mien. Cette horreur – que je lui ai attribuée – fut ma faiblesse », avoue-t-elle. Qui donc était névrosée ? Naples ou Anna Maria ?

 Le recueil la Mer ne baigne pas Naples se compose de cinq textes — deux nouvelles et trois « reportages » journalistiques — portant les titres suivants : 1. Un paio di occhiali (Une paire de lunettes) ; 2. Interno familiare (Un intérieur familial) ; 3.Oro a Forcella (l’Or de Forcella) ; 4. La città involontaria (la Ville involontaire) ; 5. Il silenzio della ragione (le Silence de la raison).

 

 Par rapport à l’édition originale, la nouvelle édition de 1979, établie par Anna Nozzoli pour le compte de la maison d’édition La Nuova Italia, comporte, outre quelques modifications mineures dans le texte, une « Presentazione » d’Anna Maria Ortese, « Présentation » qui ne sera pas reprise dans l’édition Adelphi de 1994, laquelle en revanche comprendra deux textes inédits de l’auteur : une préface, intitulée Il ‘Mare’ come spaesamento (la ‘Mer’ comme dépaysement), et une postface intitulée Le giacchette grigie di Monte di Dio (les Jacquettes grises de Monte di Dio).

 

Les deux premiers textes du recueil (Une paire de lunettes et Un intérieur familial) sont des nouvelles dans l’acception littéraire classique du terme, les trois autres en revanche apparaissent comme des reportages. Le naturalisme des deux nouvelles prélude, tel le trompe-l’œil d'un rideau de scène, aux descriptions goyesques de l'Or de Forcella et de la Ville involontaire, ainsi qu'à la visite du royaume des morts à quoi équivaut le Silence de la raisonL’Or de Forcella et la Ville involontaire montrent différents aspects de la pauvreté matérielle, mais aussi morale, de la Naples de l’immédiat après-guerre, le premier centré sur le mont-de-piété de la Banco di Napoli sis via San Biagio dei Librai, et le deuxième sur les sans-abris sommairement logés dans le Palazzo dei Granili, ancien entrepôt de céréales fortement endommagé par les opérations de guerre. Le dernier texte enfin, le Silence de la raison, à son tour subdivisé en trois chapitres (Storia del funzionario LuigiChiaia morta e inquieta, et Il ragazzo di Monte di Dio), est un reportage de fiction sur les intellectuels progressistes qui avaient fait partie, comme du reste Ortese elle-même, de l’équipe de rédaction de la revue Sud (1945-47), à savoir : Luigi Compagnone, Domenico Rea, Pasquale Prunas, Gianni Scognamiglio, Raffaele La Capria, Luigi Incoronato et quelques autres, dont Vasco Pratolini, qui sans être napolitain résidait à Naples à cette époque. La plupart de ces intellectuels s’y trouvent mentionnés nommément, avec nom et prénom, hormis Scognamiglio, désigné par le patronyme de sa mère, Gaedkens.

 



 

 

Le Silence de la raison (La mer ne baigne pas Naples) [extrait]

Le soir descend sur les collines

 

« Au soir du 19 juin (soir pour ainsi dire, car le ciel était d’une clarté soutenue et le soleil encore fixe au milieu de la mer, tel un gros œil écarquillé), je pris un tram de la ligne 3, qui longe toute la Riviera di Chiaia, jusqu’au terminus de Mergellina, et après m’être assise dans un coin, à côté d’une femme sans nez, mais avec une volumineuse plante verte serrée sur le ventre, j’entrepris de songer aux mots propres à justifier ma visite chez Luigi Compagnone, employé à la rédaction de Radio Napoli, que je n’avais pas vu depuis longtemps, et chez lequel, précisément, je me rendais. J’étais en quête de renseignements sur quatre ou cinq jeunes écrivains de Naples : Prisco, Rea, Incoronato et La Capria (dont le premier roman était sous presse, publié par un éditeur du Nord) ; je n’excluais point Pratolini, encore que l’auteur de Chronique des pauvres amants ne pouvait guère être tenu pour napolitain, ni pour un débutant, mais j’avais appris qu’il était en passe de quitter définitivement la ville, à moins qu’il ne l’eût déjà fait. De la part de Compagnone, qui pendant un certain temps avait reçu tous ces écrivains chez lui, j’espérais obtenir quelque information particulière, piquante, indispensable pour corser le ton d’un article. « Que font les jeunes écrivains napolitains », tel était le titre de mon papier destiné à un magazine.

[…] La maison de Compagnone se trouvait dans le Viale Elena, la seconde des trois artères qui partent de la Piazza Principe di Napoli, à savoir : la Via Caracciolo (sa continuation), le Viale Regina Elena et l’embranchement Via Mergellina-Piedigrotta, où se dresse l’église homonyme, siège des festivités annuelles, les autres rues débouchent sur la Piazza Sannazzaro, près de la célèbre darse de Mergellina. De ce petit port, appelé à l’origine Mergoglino, toujours empli de barques colorées, immergé dans une lumière et un silence supérieurs aux couleurs, aux cris, au plongeon des rames qui fendent les eaux limpides, part de la Via Nuova di Posollippo, laquelle suit toute la colline. Et là, on peut dire que s’achève la Naples plébéienne (en quoi tout Naples se résume), tandis que commence la partie bourgeoise et civilisée, où l’on n’habite point des maisons ou des masures, mais uniquement des villas, entourées de jardins, vastes et sombres, avec plage privée. En fait, la division n’est pas aussi nette, car l’on trouve partout, à travers Naples, de fort beaux palais, ceints de jardins touffus, riches en salons, en escaliers de marbre, au-delà desquels on ne saurait imaginer l’obscurité et la puanteur des ruelles. Là où cependant, à Naples, les zones de beauté et de joie constituent des îles, à commencer par le Viale Elena, la misère et la laideur constituent également des îles ou des exceptions. Ensuite, à partir de Mergellina, viennent les hautes parois de tuf jaune, dressées jusqu’au ciel, où se nichent les tombes de Leopardi et de Virgile ; elles défendent les jardins de Pausilippe des Champs Phlégréens, qui se prolongent derrière l’autre versant, parsemés de volcans éteints et de solfatares, autour des centres habités, ou rendus déserts, de Bagnoli, de Pouzzoles et de Cumes. 

 Compagnone habitait Viale Elena depuis plusieurs années, et pour autant que je me souvienne, il ne s’en était jamais réjoui. Ce qui l’écœurait, surtout, car il occupait un entresol, c’était la vue des passants, quand il se trouvait à sa table de travail, de certaines faces crasseuses, venues de la voisine Mergellina, et qui juraient hautement avec la dignité du quartier, d’entendre presque tous les soirs les détonations en l’honneur de tel ou tel saint patron, de voir retomber sur la terrasse les brandons des feux d’artifice. Mais, par la suite, il n’y avait plus guère prêté attention. C’était un homme jeune, grand, distingué, avec une petite tête aux linéaments classiques, coiffée de cheveux châtains. Les yeux, au dessin délicat, et voilés de longs cils, étaient d’un bleu extrêmement pur. Non moins délicats, et de facture grecque, pourrait-on dire, le nez, ainsi que la bouche, aux lèvres finement unies, et de temps à autre seulement plissées aux commissures par un sourire trouble. Il y avait quelque chose, dans ce visage, à la fois de très jeune et de très vieux, et au fil des années, de façon de plus en plus évidente, s’était fait jour la  lutte entre une certaine noblesse, une certaine amabilité, qui étaient en lui, et le désespoir, la perfidie, qui également l’habitaient, tant est que peu à peu, en particulier quand on le revoyait au bout de quelque temps, cette part inférieure de lui-même, tel un mal caché, se révélait en progression, à peine, et l’on pouvait aussi ne point s’en apercevoir.

 Je traversai la Piazza Principe di Napoli et pris la Via Mergellina, en pensant ainsi atteindre le Viale Elena par la Via Galiani, qui coupe ces deux artères parallèles, et passe précisément devant la maison de Compagnone. Je me trouvais à quelques pas du café Fontana, lorsque je crus apercevoir Luigi. Il arrivait sur le trottoir d’en face, de sa démarche un peu lasse de boiteux, sans se hâter. Le visage était légèrement pâle, comme sous l’effet du froid, et le regard errait alentour, dépourvu de la moindre gaieté, que dis-je, empli d’une fureur muette, oppressante. J’allais le saluer quand je me rendis compte qu’il s’agissait tout simplement d’un souvenir.

 Je m’aperçus en outre que la tranquillité d’esprit avec laquelle j’avais décidé de me rendre chez Compagnone, comme l’on va voir un simple fonctionnaire de la Radio, avait bel et bien disparu. J’eus alors un instant d’hésitation avant d’emprunter la Via Galiani, à croire que le sol eût soudain tremblé sous mes pas. Les immeubles eux-mêmes me parurent un rien de travers tandis que se montraient çà et là, aux fenêtres, des visages inquiets, blêmes, lourds de colère et de résignation.

[…]

© Adelphi Edizioni S.P.A., Milan, 1994.

© Éditions Gallimard, 1993 et 2020, pour la traduction française (Louis Bonalumi).

 


  •  Ouvrages de Anna Maria Ortése en traduction française

 

 

 

  • L'Iguane, Gallimard, 1988 (traduction Jean-Noël Schifano).

  • Le Murmure de Paris, Terrain vague, 1989 (traduction Claude Schmitt et Véronique Orlandi).

  • Le Train russe, Terrain vague, 1989 (traduction Maria Manca).

  • De veille et de sommeil, Gallimard, 1990 (traduction Louis Bonalumi).

  • La Lune sur le mur, Verdier, 1991.

  • Les Beaux Jours, Terrain vague, 1991 (traduction Maria Manca).

  • La Mer ne baigne pas Naples, Gallimard, 1993.

  • Le Chapeau à plumes, Losfeld Joelle, 1997 (traduction Claude Schmitt).

  • Là où le temps est un autre, Actes Sud, 1999, traduit par Claude Schmitt.

  • Corps célestes, Actes Sud, 2000, traduit par Claude Schmitt.

  • Le Silence de Milan, Actes Sud, 2001, traduit par Claude Schmitt.

  • L'Infante ensevelie, Actes Sud, 2003, traduit par Marguerite Pozzoli.

  • Le Monaciello de Naples, suivi de Le Phantasme, Actes sud, 2003, traduit par Claude Schmitt.

  • Les Ombra, Actes Sud, 2004, traduit par Marguerite Pozzoli.

  • Terreurs d'été, Actes sud, 2004, traduit par Claude Schmitt.

  • Alonso et les visionnaires, L'Arpenteur, 2005.

  • Tour d'Italie, Actes sud, 2006, traduit par Marguerite Pozzoli et Claude Schmitt.

  • Aurora Guerrera, Actes Sud, 2008, traduit par Marguerite Pozzoli et Claude Schmitt.

  • Femmes de Russie, Actes Sud, 2009 (traduit par Maria Manca et Claude Schmitt)

  • Le Port de Tolède, Le Seuil, 2009 (traduction Françoise Lesueur et Claude Schmitt).

  • A la lumière du Sud, Actes Sud, 2009, traduit par Marguerite Pozzoli.

  • Mistero Doloroso, Actes Sud, 2011, traduit par Marguerite Pozzoli.

  • La Douleur du chardonneret, Gallimard 1997 (traduction Louis Bonalumi)

  • Poèmes, Cahiers de l'Hôtel de Galliffet, (traduction Irène Lentin, Stefano Mangano et Ambra Zorat)

  • Les Petites Personnes, Actes Sud, 2017, postfacé par Angela Borghesi et traduit par Marguerite Pozzoli.

  •