● Le cinéma de Carlos Saura :

cinéma de la mémoire

 

Arte en https://www.arte.tv/fr/videos/RC-020946/le-cinema-de-carlos-saura/

Diffusion jusqu’au 31 octobre 2021

 

Bras de fer artistique envers le régime franquiste et son organe de censure, le cinéma de Carlos Saura dépeint l'agonie de la dictature et les frustrations d'une bourgeoisie conservatrice dans un langage riche en allégories et symboles. Geraldine Chaplin, muse et compagne du cinéaste, y éblouit l'écran. Quatre films emblématiques d'une œuvre ambitieuse et protéiforme à (re)découvrir.

-         La Chasse (La Caza, 1966)

-         Peppermint frappé (1967)

-         Anna et les loups (Ana y los lobos, 1972)

-         Crίa cuervos (1976)

 

•  La Caza 

  … ou la guerre comme métaphore

« Il est question de la guerre à plusieurs reprises : elle n’est jamais appelée « guerra civil », mais c’est à cette réalité-là qu’il est fait référence directement, quand Luis dit que la zone a été le théâtre d’opérations militaires : d’une certaine façon, les personnages vont revivre ce qui s’est passé trente ans plus tôt, et l’ironie tragique est présente derrière les propos prémonitoires de Luis : « bel endroit pour tuer ! » (« buen lugar para matar ! ») [François Géal, « Carlos Saura, cinéaste de la mémoire »].

 

« Le thème de « La Caza » est un problème international quant à l’agressivité qu’il y a dans le monde, l’inutilité de la guerre, l’inutilité de la mort, l’inutilité de la chasse, car aujourd’hui on chasse par plaisir et non plus par besoin. » (C. Saura, à Nuestro Cine, n° 51, 1966).

 

 

•  Peppermint frappé 

… ou la frustration sexuelle au pays du Caudillo

… ou encore la frustration de la petite-bourgeoisie sous le franquisme

 

« Le film « tire son titre d’une boisson « à la française » dont les vertus aphrodisiaques et stimulantes renvoient aux clichés sur l’imagination érotique. Rien d’étonnant à ce que le personnage principal du film nous soit présenté comme un vieux garçon, bien installé dans sa réussite sociale et renfermé sur ses fantasmes, alimentés eux- mêmes par sa soumission au conformisme moral. Le retour d’un ami, marié à une étrangère (Geraldine Chaplin), va lui révéler la puissance de ses désirs refoulés. Le docteur Julian (joué par le regretté José Luis López Vásquez) investit d’abord sa collaboratrice (une infirmière dont le rôle est tenu par la même Geraldine Chaplin) de toute une charge érotique élaborée à partir de l’attirail de sophistication standard inspiré par les magazines de luxe. Ici s’opère ce processus, venu partiellement de Unamuno, de la confusion des personnalités et le phénomène mental de substitution des apparences et du réel. En fait, c’est la seule vie intérieure du docteur qui élabore les images de la femme désirée, parce qu’elles lui sont imposées par l’idéologie répressive et frustrante de son propre univers moral. Amené à partager l’espace d’un week-end l’intimité d’un couple-ami, Julian, pour anéantir ce tourment, finira par immoler l’objet de son impossible désir. » (Marcel Oms, livret Tamasa Carlos Saura).

 

« L‘érotisme par chance ou par malheur – je crois que c’est par chance – est présent dans chacun de nos actes. L’érotisme à l’espagnole est toujours terrible, comme quelque chose de triste… L’éducation que nous recevons nous a obligés à voir la femme comme un être idéalisé ou comme un ennemi… les relations entre l’homme et la femme sont posées sur des bases équivoques, trompeuses, fausses… Nous vivons dans une société où le sexe devient une question vitale de plus en plus accentuée. » (C. Saura, interview citée).

 

 

Ana y los lobos

Conte de la méchanceté : les trois ordres de la société franquiste ou la maison de fous

 

« L’analyse critique d’une société donnée à partir de la mise à nu de la cellule familiale est désormais montée d’un cran : ce ne sont plus les frustrations du couple qui servent de révélateur mais la somme des insatisfactions accumulées par tous les membres d’un même groupe, clan ou tribu.

 De ce point de vue, par transparence allégorique, « Anna et les loups » occupe une place éminente [..] Anna, une institutrice (ou gouvernante) étrangère arrive dans une imposante et orgueilleuse maison de maîtres où règne par son infantilisme tyrannique la mère-symbole. Cette mère a trois fils qui, selon le mot de Roman Gubern, représentent chacun « une forme spécifique du pouvoir répressif dans la société franquiste » et que Guy Braucourt dans sa présentation du découpage intégral a caractérisé « Le Loup-Religion », le « Loup-Armée » et le « Loup-Ordre moral ».

Dès son arrivée, Anna est interpellée par José (le Loup-Armée) qui vérifie ses papiers et contrôle ses bagages (ndlr : en particulier les livres qu’elle lit !!!). On vient donc de passer la frontière, la visite touristique peut commencer. » (M. Oms)

 L’érotisme est encore très présent ici. Dans Peppermint frappé, il s’agissait de détruire la femme réelle et d’en créer une autre, à l’image de ce qu’un homme aliéné fantasme. Dans Ana y los lobos, « ce même processus se retrouve dissocié en trois démarches, ou plutôt chacun des trois hommes porte en lui, plus intensément, une partie de tout ce qui faisait la névrose du personnage de Lopez Vásquez. C’est pourquoi il faut partir de Juan (Le Loup-Ordre moral) pour aller aux deux autres, car il est le résultat socialement intégré, culturellement normalisé de l’homme espagnol ordinaire et père de famille. […] » (M. Oms)

« Au niveau de sa perception, « Anna et les loups » ne pouvait laisser indifférent quiconque avait la familiarité des signes et du code dans lesquels ils étaient pris, mais la forme du récit avait l’habileté et l’astuce de parodier les contes pour enfants et de transformer cette parabole sur l’inquisition moderne en une variation sur le petit chaperon rouge aux prises avec la Sainte Trinité des loups ! » (M. Oms)

 

Cra cuervos

L’enfance traumatisée (titre choisi par François Géal)

 

Le titre de ce long métrage tourné dans les derniers mois du franquisme est directement inspiré d’un fragment de la dernière séquence du film précédent réalisé par Saura, La Cousine Angélique  (1974). Dans le scénario initial, au moment de punir Luis (J. Luis López Vásquez), son père citait le vieux proverbe « crίa cuervos, y te sacarán ojos » (« Élève un corbeau, et il t’arrachera l’œil »). Le film n’en retenait que la première partie. Des éléments de La prima Angélica y sont donc repris et amplifiés. Pour ce film, Carlos Saura s’était souvenu de sa propre enfance, mais il avait voulu l’observer comme « une sorte d’intrus qui, à (s)on âge, participait au monde de (s)on enfance. »

Alors que dans ce film, les traumatismes enfantins sont revécus en relation étroite avec le contexte politique de la Guerre civile, ici, l’expérience traumatisante, inscrite dans le cadre de l’Espagne contemporaine, est chez la petite Ana (Ana Torrent) inextricablement mêlée à la confrontation de la sexualité et de la mort. En réalité, il y même triple traumatisme dans l’esprit d’Ana :

-         « La mort de son père

-         Le fait de se croire responsable de cette mort. Moravia écrit à ce sujet : « Ana grandit convaincue d’être parricide ; cette conviction et le rejet de sa famille, qui s’ensuit, provoquent en elle une mélancolie morbide et funeste, qui l’amène, tout en restant la fillette qu’elle est, à renverser la caractère ludique propre à l’enfance : au lieu de jouer avec la vie, Ana jouera désormais avec la mort. »

-         L’établissement d’un lien obscur entre une sexualité perçue comme néfaste (moins parce qu’elle est transgressive en soi que parce que sa mère en est la victime, on l’apprendra bientôt) et la mort. » (F. Géal)

« Tout le film constitue une actualisation du topos selon lequel « la vérité sort de la bouche des enfants » qui a le mérite de souligner que les enfants en savent beaucoup plus que ne le supposent les adultes, ne serait-ce que par leur extrême sensibilité à ce qui se passe autour d’eux, compensant ce qu’ils ne sont pas encore en mesure de conceptualiser. » Toutefois, face à la carence globale du monde adulte, l’enfant ne peut faire le deuil simplement. Ana ne veut pas croire à la mort de sa mère. Victime, Ana échafaude un imaginaire à la mesure de son drame, qui la « protège, en un sens, de l’horreur et de l’indicible. » (F. Géal)

« Je crois que les enfants ont une idée de la mort différente de celle qu'ont les adultes. Pour un adulte, la mort c'est la fin d'un processus de dégradation et d'usure. Pour un enfant, la mort s'identifie plus à la disparition, elle n'a pas de sens tragique [...]. Pour Ana enfant, la mort de sa mère signifie sa disparition, ce qui veut dire qu'à n'importe quel moment elle peut réapparaître, et pour cela, elle est capable de la faire revivre quand elle en a besoin », dit Carlos Saura [Entretien avec Enrique Brasó, Positif, juin 1977].

 C'est donc une vision sans idéalisme sur le monde de l'enfance. Ana, le personnage principal, pense qu'elle a le pouvoir de faire revivre sa mère par la seule force de ses souvenirs. Mais aussi celui de faire mourir son père qu'elle juge responsable de la mort de sa mère et sa tante qui ne réussit pas à remplacer cette dernière. Ana porte sur les adultes un regard d'enfant extrêmement mûr, rempli de cynisme et de réalisme. Dans Cría cuervos, Carlos Saura mélange habilement le présent avec Ana devenue adulte qui analyse les moments qu'elle se remémore, le passé, avec le souvenir omniprésent de sa mère, et le futur. « Le fait que l'histoire soit racontée par Ana femme, vingt ans après le déroulement des événements, signifie que le récit s'effectue à partir du futur. Ce n'est pas gratuit, c'est simplement la seule façon que j'ai trouvée de voir le présent avec les yeux du passé », explique le réalisateur [Entretien cité plus haut].

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

La Caza (1966)

Peppermint frappé (1967)

Ana y los lobos (1972)

Cria cuervos (1976)