Afghanistan, pays secoué (1)

 


 

 Située dans un environnement hostile, constitué de régions hautement montagneuses et quasiment inaccessibles en hiver, l’Afghanistan traverse depuis le début des années 1970 une instabilité chronique, ponctuée de guerres interminables qui jettent ses habitants désemparés sur les chemins d’un exil forcé. On m'alléguera, à juste raison, que cette instabilité caractérise l'histoire entière de l'Afghanistan. Il faudrait donc en chercher les origines plus avant dans le temps. Ces fluctuations permanentes ont un impact évident sur le parcours de certaines personnalités influentes du pays. L'exemple le plus net s'incarne à travers celui de l'ancien vice-président de la République islamique entre 2014 et 2020, l'Ouzbek Abdul Rahman Dostom, 67 ans, à présent réfugié quelque part dans l'Ouzbékistan voisine. Durant de nombreuses années, celui-ci fut un des hauts responsables militaires du gouvernement communiste soutenu par feu-l'Union soviétique. Dans les années 1980, il combat les moudjahidines, dont ceux du charismatique commandant Massoud, le « Lion du Pandjchir ». Douze ans plus tard, il s'allie avec lui dans la lutte contre les troupes du chef islamiste Gulbuddin Hekmatyar, considéré comme « terroriste » par les forces formées sous l'égide de l'OTAN. Deux ans après, en 1994, il « trahit » Massoud et s'associe à Hekmatyar contre le gouvernement de Rabbani, chef du Jamiat-e Islami rassemblant surtout les Tadjiks du Nord. Mais en 1996, à la suite de l'irruption au pouvoir des talibans, il fait acte d'allégeance à Rabbani pour combattre ceux-ci. Que faut-il conclure ? Cet homme capable de cruautés inhumaines, accusé de crimes de guerre par une ONG, a-t-il constamment peur de ne plus être dans le jeu politique afghan ? Ou se sent-il chargé d'une mission auprès de sa communauté ouzbek en Afghanistan ? Ou encore... qui sait ? Le mystère est entier. En dernier lieu, ayant moi-même été longtemps communiste, j'avais été frappé par les changements fréquents de direction après la déposition du prince Daoud Khan et son assassinat immédiat suite à un putsch militaire d'obédience « marxiste » (révolution de Saur, 27 avril 1978). Faut-il rappeler en outre qu'à l'origine les Soviétiques avaient favorisé l'intronisation de Daoud Khan, en 1973. Ils signèrent avec lui des accords d'assistance militaire dont ils se serviront ensuite pour intervenir en Afghanistan contre les moudjahidines. Or, entre 1978 et l'effondrement « communiste » de 1992, ce sont quatre dirigeants de la même tendance politique qui se seront succédés et toujours suivant un scénario extrêmement violent. Nour Taraki et Hafizullah Amin seront assassinés par leurs camarades, tandis que Babrak Karmal sera « viré » sans ménagements par les Soviétiques. Le dernier, Mohamed Najibullah finira liquidé par les talibans, lors de leur prise de pouvoir en 1996. 

 Décidément, la malédiction semble frapper l'Afghanistan, un pays terriblement secoué à l’image des fréquents tremblements de terre qui rudoient le massif de l’Hindukush dont les sommets culminent pour l’essentiel à plus de 6 000 mètres ; à l’image tout autant des crues violentes et soudaines qui débordent des cours d’eau dévastant villages et cités lorsque les écarts de température y sont trop accusés et rapides ou lorsque les pluies sont torrentielles, comme l’an passé dans le nord de Kaboul où plus de 500 maisons ont été détruites causant la mort de centaines de personnes. Paradoxalement, cette eau est quand même bénédiction pour les populations qui ont ce proverbe : « Mieux vaut Kaboul sans or que Kaboul sans eau. »

  La muraille de l’Hindukush coupe l’Afghanistan en deux parties : vue d’avion, celle-ci ressemble à deux feuilles accolées l’une à l’autre, à l’est beaucoup plus petite, elle s’achève en une mince bande-frontière, enserrée entre le Tadjikistan au nord et le Pakistan au sud, dont la pointe côtoie la Chine ; à l’ouest, beaucoup plus large, elle isole respectivement les cités de Djalalabad, Kaboul, la capitale située au pied de la chaîne de l’Hindukush, Kandahar et Sarandsch, en partant de l’est vers l’ouest, de celles de Kunduz, Mazâr-e Charîf et Herat. Il est évident qu’elle constitue un obstacle dont il faut tenir compte. Pour comprendre la tragédie afghane, mais aussi pour en mesurer a contrario l’importance stratégique d’hier à aujourd’hui, il faut nécessairement consulter une carte géographique ou jeter un œil avisé sur notre globe terrestre en réduction.

 Jadis carrefour de la soie, carrefour commercial donc, l’Afghanistan forme depuis toujours un enjeu géopolitique majeur. Pays de superficie moyenne (647 000 km2), enclavé et sans débouché maritime, l’Afghanistan a invariablement subi les invasions des puissances les plus proches ou les plus lointaines : Russie, Perse, Inde, Royaume-Uni. Le pays a néanmoins été, longtemps durant, un des rares états asiatiques à résister aux dominations étrangères. Il devient pourtant État tampon sous l’autorité des Britanniques qui, répondant aux visées de l’émir Dost Mohammad sur le nord de l’Inde, placée sous la domination britannique depuis 1757, et ensuite à celles de l’Empire russe, remettent en selle l’ancien souverain durrani – une dynastie pachtoune - Shah Shuja, avec lequel ils signèrent en 1809 un traité défensif visant à endiguer les ambitions napoléoniennes. On ne s’étendra pas plus sur ces importantes péripéties historiques. En tout état de cause, l’histoire de l’Afghanistan, comme on le voit, reste marquée par des conflits qui, malgré leur caractère particulier, ont un caractère analogique latent. Or, les Britanniques essuieront un échec militaire retentissant : les soldats du corps expéditionnaire de sa Majesté, totalement anéantis à la bataille de Gandamak (janvier 1842), se vengeront en incendiant le bazar de Kaboul. Cet acte inutile mais symptomatique de l’état d’esprit colonial ne pouvait pas empêcher le retour de l’émir Dost Mohammad à la tête de l’Afghanistan où il règnera autocratiquement jusqu’à sa mort en 1863. La succession s’avère d’emblée problématique, trois fils de l’émir se disputent le pouvoir. Durant six ans, l’Afghanistan est en proie à la guerre civile. La Russie et la Perse sont aux aguets. Les Britanniques place le pays sous leur tutelle par le traité de Gandamak (mai 1879). Mais la situation n’est pas de tout repos… Il faudra un an de pacification et sacrifier des détachements pour imposer Abdur Rahman Khan, « l’émir de fer » (1880-1901). Cette situation d’État tampon, l’Afghanistan la revivra donc, à la suite de la deuxième guerre anglo-afghane, entre 1879 et 1919.  L’Afghanistan finira par se libérer de cette subordination d’abord par la victoire militaire afghane (mai-août 1919) et ensuite par la signature du traité de Rawalpindi, au Pakistan voisin. L’Afghanistan indépendante émerge à la SDN (Société des nations) en 1921. Il y a tout juste un siècle !

 Cette parenthèse faite sur les guerres anglo-afghanes, il nous faut revenir sur cette fameuse carte. Que voyons-nous exactement ?

-          L’Afghanistan est encerclée par cinq pays :

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-         La frontière la plus longue est celle située au sud-est avec le Pakistan (2 430 km). Cet état islamique est relativement démocratique puisque multipartite. On n’omettra pas cependant l’assassinat de Benazir Bhutto, fille de l’ancien président Ali Bhutto, elle-même ancienne Premier ministre, lors de son retour au pays à l’automne 2007. La population musulmane y est majoritairement sunnite (75 %) ; le chiisme y étant donc minoritaire. Le Pakistan est la patrie d’origine du grand penseur et poète Mohammad Iqbal. Dans ce pays, les conflits entre chiites et sunnites sont récurrents. Après avoir soutenu les talibans, les dirigeants de ce pays s’en sont distancés, plus nettement après les attentats du 11 septembre 2001. Ils ont d’ailleurs dû faire face à une insurrection inspirée par des talibans au nord-ouest et à de nombreux attentats terroristes à partir de 2006.

-          Deuxième frontière par ordre d’importance, celle avec le Tadjikistan au nord-est (1 206 km). Il s’agit d’une des trois anciennes républiques soviétiques limitrophes de l’Afghanistan avec le Turkménistan et l’Ouzbékistan, toutes indépendantes désormais. On saisit d’emblée l’importance stratégique qu’elle a revêtu pour la défunte URSS, en tant que facteur d’équilibre et de bon voisinage. Aujourd’hui, il en va de même avec la Russie. Enfin, sur le plan démographique, la population tadjik afghane est la deuxième par ordre d’importance après celle des pachtounes, largement majoritaires. Il est difficile de donner des chiffres, compte tenu justement de la situation présente. Les ouzbeks et les turkmènes sont nettement moins nombreux. 

-          L’Iran, au sud-ouest, est l’autre grand voisin : 930 km de frontière. État théocratique musulman chiite, l’Iran ne peut qu’observer avec prudence l’évolution des choses en Afghanistan. Elle aimerait s’appuyer sur un voisin plus stable et désireux d’entretenir de bonnes relations avec elle.

 

  -         La Chine a une frontière toute formelle avec l’Afghanistan : mince et peu accessible.

 

 

 

  La connaissance de l’Islam en Afghanistan s’y est faite paradoxalement grâce à la langue farsi (perse). Arrivé en Afghanistan au IXe siècle de notre ère, l’Islam s’y est conformé aux coutumes en vigueur dans le califat abbasside grâce au gouverneur du Khorassan (nord-est de l’Iran), Mahmoud de Ghazni. Le bouddhisme sera progressivement évincé, n’en laissant, à présent, que des vestiges que les talibans ont cru bon de détruire au demeurant. Il est toujours difficile d’évaluer avec exactitude les proportions de musulmans sunnites et de musulmans chiites. On peut simplement affirmer que le sunnisme prédomine largement.

 

 

Dans le combat pour l’implantation de l’Islam sunnite, il faut retenir celui conduit par l’émir Abdur Rahman Khan (surnommé « l’émir de fer »), à la fin du XIXe siècle, contre ceux que l’on a appelés les Kafirs (« mécréants »), rudes montagnards de l’Hindukush aux traditions guerrières et aux mœurs polythéistes. La région de laquelle ils sont issus est à présent nommée le Nouristan (« pays de la lumière »). Plus récemment, à la fin des années 1990, les Hazaras, population pauvre et marginalisée au centre du pays, essentiellement chiites, ont été contraints par les talibans de se convertir à leur islam sunnite littéraliste. Un autre fait mérite d’être rappelé ici : celui de l’avènement de Shir Ali Khan, un des fils de Dost Mohammad, non pour lui-même mais parce qu’il inaugure une période, quoique entrecoupée par la rivalité avec son frère aîné, de modernisation économique et politique du pays (1863-66 / 1868/1879). Celle-ci s’exerce sous l’influence de Djamâl ad-Dîn al Afghâni (1838-1897), considéré comme l’un des grands penseurs réformistes de l’Islam. Contrairement à ce que semblerait indiquer son nom, al Afghâni est originaire d’Iran et a fait ses études dans la ville sainte du chiisme à Karbala en Irak. Il se sentait avant tout musulman et c’est pourquoi il se mit au service du régnant afghan.  « Ce qui est intolérable pour Afghânî, c'est la perte de puissance politique des États musulmans face aux pressions de l'Angleterre, de la France, de la Russie. Cette révolte contre la domination étrangère se fait au nom de l'islam contre la décadence des pays musulmans. Il dénonce l'autocratie des despotes locaux, il réclame les libertés constitutionnelles et un régime parlementaire, mais en affirmant que seule la religion peut assurer la stabilité des sociétés et la puissance des peuples. Il faut libérer l'Orient du despotisme intérieur et de l'impérialisme étranger par le retour aux sources de l'islam » écrit l’historienne Viviane Comerro. Répondant à Ernest Renan qui prétendait qu’Islam et esprit scientifique étaient incompatibles, al Afghâni dira : « S'il est vrai que la religion musulmane soit un obstacle au développement des sciences, peut-on affirmer que cet obstacle ne disparaîtra pas un jour ? En quoi la religion musulmane diffère-t-elle sur ce point des autres religions ? »

 

 Aussi, toute la question – le sujet demeure profondément actuel – est de savoir en quoi l’Islam pourrait être objectivement facteur de réaction, alors qu’il apparaît a contrario comme facteur de progrès, d’unification et de réconciliation, du moins si on le lit à travers la parole d’un homme comme al Afghâni. Il n’est pas le seul ; d’autres, sont même allés plus loin : ainsi le sociologue et philosophe iranien Ali Shariati (1933-1977), opposant résolu au Shah Pahlavi, mort dans des circonstances non éclairées et que l’on considère comme étant le véritable inspirateur de la révolution iranienne. Très proche du FLN algérien, ami du couple Sartre-De Beauvoir, Shariati voyait dans l’Islam une dynamique de libération et de progrès autant pour les hommes que pour les femmes. Bien entendu, comme Al Afghâni, Shariati était résolument anti-impérialiste.

 

 Dans une deuxième partie moins généraliste, nous reviendrons sur les événements déterminants de la fin des années 1970 : l’instauration d’une république islamique en Iran en mars 1979, et, en deuxième lieu, les débuts de la première Guerre d’Afghanistan, à la fin de cette même année, et qui verront s’impliquer les deux puissances antithétiques sur le plan idéologique, la défunte URSS et les États-Unis. Ce sera aussi l’occasion de jauger les contradictions de la politique américaine. Nous conclurons ensuite sur un épilogue très centré sur les événements actuels en cherchant modestement à les comprendre.

 

 Dernière question sur laquelle il nous faut revenir : l’émigration afghane. On s’inquiète évidemment en Europe d’une vague migratoire incontrôlée et incontrôlable. Et l’on s’enquiert du « risque de flux migratoires irréguliers » !!! Mais l’Afghanistan a elle-même subi d’anormales vagues de migrations intérieures. Il faut bien admettre, à l’heure présente, qu’aucune faction politique ne semble capable de rassurer le peuple afghan, les talibans plus encore que les autres ! La peur habite les habitants de ce pays. L’exemple le plus probant est celui de la capitale : Kaboul qui avoisinait les 510 000 habitants au recensement de 1972, culmine en 2014 autour de 3, 5 M d’habitants. Quelles sont ou quelles ont été les conditions de vie de ces nouveaux arrivants ? Qui sont ceux qui débarquent d’ores et déjà sur notre sol ? Qu’ont-ils vécu ? Ce sont ces hommes, ces femmes et ces enfants qu’il nous faut accueillir, écouter, soutenir. Avons-nous le choix ?

MS.

 

[Deuxième volet, semaine du 30/08]

 


 

 

 

 

 

Kaboul, capitale de l'Afghanistan.

Mâzar-e Charîf. La grande mosquée bleue. Les Afghans considèrent qu'elle a été construite sur l'emplacement du tombeau d'Ali, cousin du Prophète. Chaque nouvel an afghan, le 21 mars, les croyants s'y rassemblent pour assister à la cérémonie de l'élévation du mât. Lors de la prise de la ville par les talibans en août 1998 on pense que 4 à 6000 hazaras d'ascendance chiite ont été massacrés. Le 14 août 2021, les talibans ont repris le contrôle de la cité.