Médina, lieu de la mémoire musulmane :

L’exemple de Nédroma (ندرومة) en Algérie

 


 

 

 

  Initialement, le mot arabe médina (مدينة) ne désigne rien d'autre que la « ville ». Avec la colonisation européenne au Maghreb et la création des « quartiers » qui sont venus se juxtaposer aux anciennes médinas, la signification du terme s'est restreinte à la notion de « ville historique », « ville traditionnelle » ou même « ville indigène ». Le colonisateur français a également créé des villes selon le modèle qui lui convenait. Des cités ont néanmoins conservé leur aspect traditionnel, comme Tlemcen ou Constantine en Algérie. Nédroma, située au Nord-Ouest de la wilaya de Tlemcen, en est aussi un bel exemple. L’étymologie suggérée par Hassan al-Wazzan (« Léon l’Africain ») est peu probable : Ned-Roma (« rivale de Rome ») paraît fausse d’autant qu’aucune trace ou inscription romaine n’aurait été retrouvée ici. Il serait plus juste de considérer qu’il s’agirait d’une variante de « Ndrouma » signifiant en langue berbère « ville sise dans un élargissement de vallée ». Vraisemblablement, la cité aurait revêtu ce nom entre le IXe et XIe siècle. Ibn Khaldoun en a effectué la datation. Nédroma avait été jadis habitée par une tribu berbère, les Fellaoucène. Le nom est resté : c’est le sommet du massif central du Trara au sein duquel se trouve la ville, le Djebel Fellaoucène culminant à 1136 m. Le géographe Al-Idrissi offre, quant à lui, la description suivante de Nédroma :

  « Ville considérable, bien peuplée, ceinte de murailles, pourvue de marchés et située sur une hauteur à mi-côte… Des champs ensemencés et arrosés par une rivière en dépendent. Sur la hauteur, du côté des vergers, des habitations et de l’eau en abondance. »

  Ibn-Khaldoun comme Al-Idrissi ne signalent pas une mosquée. Une inscription en caractères coufiques découverte dans la Grande Mosquée locale au début du XXe siècle en constitue peut-être la preuve : la plaque de cèdre ayant été partie de la chaire (منبر) en a été transférée au musée des Antiquités algériennes d’Alger Mustapha.

 1. Avant la période coloniale, l’histoire de Nédroma se diviserait en trois grandes périodes :

 

-          Almohade : la fondation de la cité est due, selon la légende, à Abd Al-Moumin, premier calife et également créateur de cette dynastie. Il régna de 1147 à sa mort en 1163 et son empire s’étendit jusqu’à Tripoli et en Andalousie. « Il était, dira Al-Baïdaq, doué d’une intelligence vive et pendant le temps qu’il faut à un homme pour saisir une question, lui en comprenait dix. » Abd Al-Moumin est un héros national en Algérie et une statue en son honneur est érigée à Nédroma. Quoi qu’il en soit, Nédroma acquit grâce à lui un regain de célébrité. Une imposante citadelle (qasbah) la transforma en véritable place forte. À la chute des Almohades, la ville gravitera désormais autour de Tlemcen.

 

-          La fortune des Zianides ou Abd Al-Wadides débute en 1235 par le long règne d’Ibn Ziyân. Cette tribu avait été placée par Abd Al-Moumin dans la partie occidentale de l’Oranie, en guise de cadeau de ralliement à ses projets expansionnistes. Les Abd Al-Wadides furent en conflit constant avec la dynastie frère des Zenâta, les Mérinides de Fès. Plus tard, la cité accueillera de nombreux andalous chassés par la Reconquista chrétienne, achevée en 1492. Ainsi, s’explique les vestiges d’une culture andalouse en Algérie.

 

-          Les périodes suivantes restent plus obscures. Nédroma n’aura sûrement pas échappé au mouvement de mystique populaire qui envahit le Maghreb. Sous la suzeraineté ottomane, la cité et sa région furent l’enjeu d’un litige durable entre le bey d’Oran et les chorfa du Maroc. Au cours des dernières années, les razzias effectuées par les Marocains ne firent que rapprocher Nédroma du pouvoir turc.  

 

 2. La période coloniale

 

    La cité ne participa guère à l’élan insurrectionnel guidé par l’Émir Abdel-Kader. Ce qui lui valut de ne pas subir le sort sévère de l’ensemble des tribus traras. Le notable Hadj Hamza Ben Rahal reprit ses fonctions d’imam et de cadi avec le soutien du général Reynaud en 1847. Cette fin d’année-là, l’Émir effectuait sa reddition non loin de Sidi-Brahim. Vingt ans plus tard, l’application du sénatus-consulte fit de Nédroma un douar-commune. En 1880, la ville devenait commune mixte. Son autonomie comme cité musulmane disparut d’autant. D’un point de vue économique, les habitants de Nédroma étaient pour l’essentiel des cultivateurs, commerçants et artisans. Ces derniers se cantonnaient au filage de la laine, à la confection des haïks et à la fabrication de poteries. Les relations commerciales de Nédroma s’élargissaient uniquement à l’Ouest du Maghreb, jusqu’à Fès et Tanger.

 Aux yeux du colonisateur, Nédroma n’apparut plus totalement fiable. On ne doit pas simplement limiter le « nouvel état des lieux psychologique » à l’expression de mécontentements circonstanciés, comme la rébellion contre tel ou tel administrateur français par trop arrogant. Le rayonnement d’une personnalité musulmane comme Si M’hamed Ben Rahal (1858-1928), membre de la confrérie des Darqaoua, le fils de Hadj Hamza précisément, y contribua bien plus. En 1891, ce dernier se rend à Paris en compagnie du docteur Benlarbi d’Alger afin d’y exposer devant une Commission sénatoriale présidée par Jules Ferry les revendications des musulmans. Quelques années plus tard, il envoie une pétition au ministre Emile Combes pour réclamer qu’on réorganise l’enseignement de la langue arabe en créant des médersas et une université supérieure islamique à Alger. Durant quasiment vingt ans, Ben Rahal mûrit une réflexion sur l’identité et l’âme algériennes. En 1919, il renoue avec l’activité politique. Il est élu comme Délégué financier. Il doit affronter l’hostilité prévisible des colons mais aussi celle de ceux qu’il nomme les « Vieux Turbans ». Ce qui ressort de sa pensée et de son action c’est le souci de défendre la personnalité spécifique algérienne, construite à partir de composantes incontournables : la langue arabe et la religion musulmane.  

 À l’extrême fin des années 1940, l’arrivée à Nédroma du Cheikh Ibrahimi Bachir, chef des Ouléma réformistes, signale le début d’une véritable activité idéologique dans cette commune. Une nouvelle médersa y est construite à la mi-septembre 1949. Dans son discours inaugural, le Cheikh Ibrahimi dénonce le système colonial qui, profitant de l’ignorance des indigènes, les a honteusement spoliés. La médersa semble promise à un bel essor. Environ 300 élèves suivront ses cours. La Grande Mosquée donnera également des conférences. Les thèmes de l’enseignement sont ceux du mouvement ouléma du Cheikh Ben Badis de Constantine dont la devise s’énonce clairement : « L’Algérie est notre patrie, l’arabe est notre langue, l’Islam est notre religion. » La connotation nationaliste n’échappe nullement aux autorités coloniales. En outre, les oulémas entretiennent des relations continues avec l’UDMA de Ferhat Abbas fondée en mai 1946. Les différends spécifiquement religieux revêtent aussi une grande importance. Les partisans d’un Dieu unique (تَوْحيد) entament une lutte sans merci contre ceux qu’ils définissent comme « associationnistes » et, en particulier, les confréries maraboutiques qui pratiquent le culte des saints. Ce qui conduira, pour un temps, à des schismes intertribaux mais plus sûrement intergénérationnels. On comprendra néanmoins qu’il s’agissait d’un palier décisif dans le combat pour l’émancipation des masses algériennes.

 De fait, les années suivantes transformeront insensiblement Nédroma en un fief de l’idéologie réformatrice musulmane, partagée entre aspiration à la citoyenneté (UDMA) et reconnaissance nationale (Ouléma). Toutefois, les illusions vite dilapidées, le courant indépendantiste gagnera Nédroma à l’image du pays tout entier. Les militants de l’UDMA rejoignent logiquement les organisations du PPA-MTLD de Messali Hadj, au tournant des années 1950. Les incidents du 15 octobre 1953 attestent de l’influence de la propagande messaliste. Un élu communiste, M. Pelozuelo, enquête sur ces événements et en livre sa description à la séance du Conseil Général du 21 suivant. Il en ressort clairement que les jeunes militants musulmans qui distribuaient un tract et un numéro de « L’Algérie libre » agissaient pacifiquement. Toutefois, le numéro qu’ils diffusaient faisait l’objet d’une interdiction des autorités coloniales. Un gendarme s’y interposa et tira un coup de feu atteignant mortellement un fellah, père de six enfants. Ce qui déchaîna à sa suite des heurts entre la population et le service d’ordre. En fin de soirée, tous les douars environnants furent encerclés et durement réprimés par des unités de gardes mobiles et la légion de Béni-Saf. On ne se livrera pas ici à la relation minutieuse des faits observables à Nédroma depuis novembre 1954. À Nédroma comme dans l’Algérie entière, la lutte pour l’indépendance nationale devint alors un processus irréversible.

 

  3. La médina dans la colonisation

 

  Gilbert Grandguillaume, de qui nous sommes largement tributaires, écrit : « Dans l’Algérie coloniale, les médinas ont joué un rôle important dans la protection d’une identité algérienne. Témoins d’une civilisation musulmane par leur architecture, leurs mosquées et leur langage, elles offraient un point de référence concrète et symbolique à une population réduite à l’indigénat. » En vertu de quoi, le système colonial assimilationniste n’a émis aucun effort pour conserver de semblables structures. Nédroma fut par bien des aspects un cas d’exception. Le cadre général de la cité traditionnelle n’a quasiment pas été bouleversé. Paradoxalement, ce fait aura pu constituer un facteur de conservatisme et de repliement communautaire. On l’aura vu précédemment à travers la résistance à l’endroit des tentatives modernistes d’un M’hamed Ben Rahal, d’un Mohamed Ben Amar Nekkache (1854-1942), le premier médecin algérien ou, plus tard, des Ouléma. On ne peut d’ailleurs pas conclure uniformément qu’il n’y eut pas ouverture ici. Durant le colonialisme, de nombreux adolescents suivaient studieusement les cours de l’école communale officielle puis se rendaient dans une madrasa pour étudier Le Coran. Beaucoup d’Algériens musulmans furent d’excellents bilingues.

 À Nédroma, la guerre aura toutefois défait l’équilibre miraculeusement conservé durant de nombreuses décennies. L’exode de l’élite musulmane vers le Maroc et, ensuite, la pression économique et démographique survenue au lendemain de l’Indépendance auront brouillé l’idée de médina. Le défi urbanistique, entre tradition et modernité, n’a pas perdu de son actualité. C’est en offrant des réponses adaptées au présent qu’on pourra, au mieux, sauvegarder une culture particulière.

 

Le 25/10.2021

MiSha

 


 

  • Article issu de Wikipedia : Nédroma (Wilaya de Tlemcen, 32 000 habitants)

 

Patrimoine.

 

Nedroma se présente un peu comme une petite Tlemcen. Sa médina est conservée à l'intérieur de ses murailles. Elle dénombre plusieurs sites historiques par la présence d'anciennes mosquées, de hammams, de remparts. Elle a été classée secteur sauvegardé au patrimoine national algérien, et compte plusieurs édifices classés.

L'architecture traditionnelle à Nedroma est basée sur des matériaux humbles comme l'argile, la brique nue ou le stuc, et de la céramique artistique. Les structures sont masquées, entourées par une décoration abstraite, répétant à l’infini un motif géométrique ou végétal. Aussi, l’arabesque, décoration fondée sur un entrelacs de motifs végétaux stylisés. La calligraphie, est souvent utilisée dans la décoration. Plusieurs monuments comme la Grande Mosquée font référence en matière d'architecture hispano-mauresque.

Nedroma et les Trara sont inscrits sur la liste indicative du patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2002 au titre de « Nedroma et les Trara ».

 

Monuments et sites.

 

Le bain antique (Hammam El-bali), appelé également Hammam El baraka et situé à la place Terbiâa, près de la grande mosquée, est l'un des plus anciens hammams de Nedroma. Il a été édifié au XIe siècle. L'eau, qui provient des monts Fillaoucen, est chauffée au bois. À proximité, se trouve le Mamouni, un petit espace décoré de différentes espèces de fleurs et de plantes qui se mêlent aux roseaux entourant cet espace.

Le palais du sultan est édifié par Abd al-Moumen ibn Ali, un passage secret menant jusqu'à la place Terbiâa. Ce passage a été construit par Abou Yacoub Youcef, un émir zianide durant son séjour au palais.

La vieille ville compte plusieurs maisons traditionnelles communément appelée Dar : maison famille Rahal, maison du Kadi (juge), maison Fetouh Gharnati, maison famille Senhadji.

L'ancienne ville était entourée, dans le passé, par des remparts dans lesquels s'ouvraient quatre portes : Bab Firaki (Est), Bab Taza (Ouest), Bab Medina (Nord), Bab Qasbah (Sud). Les remparts ont disparu des côtés nord et est, mais ils subsistent encore, du côté sud et à l'ouest.

 

Musique.

 

Les genres musicaux les plus répandus à Nedroma sont le gharnati et le hawzi. La musique arabo-andalouse est un élément important du patrimoine culturel de la ville50, qui se rattache à l'école de Tlemcen. De grands orchestres se sont illustrés dans le passé : Si Driss, Rahmani, Ghenim50. Elle est actuellement représentée, entre autres par l’association El Moutribia el Mouahidia dirigée par El Hadj Mohamed El Ghaffour. Cet orchestre avait obtenu le 4e prix lors du Festival national de musique andalouse de 1968 et le premier prix de musique hawzi au Festival national de musique et de chants populaires en 196935.

Elle comptait notamment des auteurs du melhoun, tels cheikh el Mekki Ziani, Mohamed Remaoun et Kaddour Ben Achour Zerhouni. L'allaoui est également l'une des musiques ancestrales de Nedroma et sa région.

 


  •  Bibliographie

- Jacques BERQUE : Médinas, villes neuves et bidonvilles, Cahiers de Tunisie, n°21-22, p. 5-42.

- Gilbert GRANDGUILLAUME : Nédroma, l'évolution d'une médina. Brill, Leiden, 1976.

- Djilali SARI : Les villes précoloniales de l'Algérie occidentale. Nédroma, Mazouna, Kalâa. SNED, Alger, 1960. 


 

 

 

 

 

 

 

 


 

La médina de Nédroma