►Jean Sénac : Pour une terre possible

 


 

 

(À Gilberte et William)

 

 Était-ce en 1972 ? Ou en 1971 ? C’était au printemps, j’en suis certain. Nous étions, mon frère et moi, en congé scolaire. Quels souvenirs ! Quelle émotion lorsqu’en fermant les paupières j’essaie de revoir les images de ce temps… de ce voyage dans l’Ouest algérien avec mon père et des amis coopérants français. William avait un cabinet de comptable à Tiaret. Il y était encore assigné à résidence. Il avait néanmoins obtenu une autorisation de quelques jours pour s’éloigner de cette commune et se déplacer avec nous. Nous voulions aboutir à Oran, mais j’avoue que la ville qui me laissera une durable impression ce fut Tlemcen. Il eût été impossible de ne pas subir la fascination de Tlemcen. Mon père admirait et aimait Tlemcen. C’était un Constantinois. Les Algériens comprendront.

Cependant, il y eut une commune qui m’enchanta et me parut d’un charme curieux, je veux parler de Béni Saf. C’est un port de pêche. Son site paraît étrange. À dire vrai, la cité ne prendra une importance que lorsqu’on y découvrira du minerai de fer. Ici, les collines, fortement entremêlées, étaient découpées en ravins accusés aux pentes extrêmement raides. Jadis, aucun accès possible ne s’offrait à la mer. Avant la colonisation française, Béni Saf n’existait quasiment pas. À l’ouest de la commune, l’île de Rachgoun abrita dans l’Antiquité un comptoir carthaginois. Autour de Béni Saf, il n’y avait qu’endroits sauvages remplis de broussailles et sillonnée par des hyènes et des panthères. Elles disparurent à la fin du XIXe siècle. La ville ne devint port de pêche que parce qu’elle devint cité minière. Les premières personnes à avoir découvert les gisements de fer hématite furent des pêcheurs européens attirés par la faune poissonneuse de la région. Nous étions en 1850 approximativement, c’est-à-dire vingt ans après le début de la Conquête. Trente ans encore et Béni Saf s’édifia pour de bon. La compagnie minière y employait un millier d’ouvriers en 1880. Le port s’agrandit de façon importante et, en 1938, on y bâtit la première conserverie sur la rue de la Marine, allant du port à Sidi-Boucif. La marque DOM-GIM, d'une famille espagnole, fabriquant des boites de sardines dans cette usine, atteignit une belle renommée. L’entreprise fonctionna nuit et jour pendant la guerre afin de fournir l'armée de la France libre en conserves diverses : sardines, anchois, mais aussi toutes sortes de légumes. Béni Saf restera jusqu’à aujourd’hui un port de pêche important, même si l’épuisement du fer contraindra à la fermeture de la mine. Une cimenterie y sera néanmoins construite en 1980. Béni Saf fut, durant la période coloniale, une cité essentiellement européenne. C’est chose logique : elle avait été entièrement conçue par les Européens. Mais, il y avait là une population laborieuse et qui survivait de son unique force de travail. Et s’il y eut des différences, elles l’étaient plus encore entre maîtres et exploités, européens et, plus encore, musulmans.

 Né un 29 novembre 1926 en ce port-là, le poète Jean Sénac, fils d’une modiste et d’un père coiffeur qui ne le reconnut jamais renfermait en lui cette douleur intérieure qui lui permettrait d’accéder à la souffrance des humiliés. Et ces humiliés ce furent en Algérie française les musulmans.

 En octobre 1962, Sénac présentait deux poèmes, « Istiqlal el djazaïri » et « Ces militants » (qu’il regroupa sous le titre de « Aux héros purs » comme étant des extraits d’un volume à paraître sous le titre significatif de « Diwân de la conscience populaire »). Le projet resta inabouti. Quoi qu’il en soit, il fut possible d’en rassembler par l’esprit certains d’entre eux. J’en choisirai deux extraits issus de deux poèmes :

« Soleil de novembre » daté du 10 novembre 1962 et « Honte Honte Honte 62 » publié pour « Atlas » en 1963.

 À présent, et selon un temps qu’il nous faut abréger mais qu’il nous est difficile d’évaluer, nous apprenons à souffrir, amers et désenchantés, sous le joug d’obscures tyrannies originaires. Quand les chasserons-nous ? Le chant de Sénac, son rêve, le nôtre aussi, et cet avertissement culpabilisant ne sont pas vanités. Quelque part, dans une oasis au fond de nos cœurs, il irrigue l’espoir. Celui que caresse le poète à l’Indépendance. C’est un soleil sous les palmiers, c’est une coulée d’eau fraîche dans la verdure. Nous sommes convaincus qu’il brillera le soleil et que le ruisseau épanchera notre soif de justice. L’espoir fait vivre.

 

Soleil de novembre

 

Ce que j’ai vu en arrivant dans ma patrie ce sont les yeux.

La Révolution a donné un regard à ce peuple.

Beauté de nos gosses à l’orée du jour !

Quelle certitude et pour nous tous quel pacte !

Voilà un devoir tout tracé : le bonheur et l’Homme à restituer aux hommes. Le bonheur, c’est-à-dire le pain, le toit, le travail, l’instruction.

Soleil une impitoyable franchise,

Soleil dans le regard de tous !

J’avais rêvé. Ce peuple est plus grand que mon rêve.

Les plus beaux livres de la Révolution sont les murs de ma ville :

« Nous ferons de l’Algérie le chantier de l’énergie populaire. »

Au-delà du cœur brisé.

Unis, nous construirons ensemble la Maison du Peuple éveillé.

 

Honte Honte Honte 62

 

1.

Ils dorment rue de Chartres

Les pieds écorchés, les yeux froids,

Enfants libres

Ils attendent que la liberté les accueille

(La Révolution du moins leur a donné un regard).

Tant que les nuits seront cruelles

Pour ces gosses abandonnés

Sur notre front la parole

Ne sera qu’une tache de boue

 

2.²

Enfants, vous aurez une école,

Du pain, un toit, un chant pour vivre.

Enfants, la liberté pour vous

Ouvrira grand ses portes sur la dignité, le bonheur.

Sinon,

Chassez le poète de la ville,

renfoncez-lui ses paroles dans la gorge.

 

3. 

[…]

Quelque chose s’est mis en marche.

Le bonheur va vers vous.

Rien ne peut l’arrêter.

Sinon, ces vers par quelle audace ?