Redes (Les Révoltés d’Alvarado – 1936)

Fred Zinnemann, Paul Strand

 


 

 En 1933, le ministre des Beaux-Arts mexicain, Agustin Velásquez Chávez, demanda au photographe new yorkais Paul Strand (1890-1976) d'établir un plan pour le développement du cinéma sonore mexicain, alors pratiquement inexistant. Strand éprouvait, comme un grand nombre d’artistes et d’intellectuels étatsuniens, l’attrait du Mexique, en tant que terre de refuge peut-être, mais aussi parce que ce pays était en proie à des changements enthousiasmants. 1934 consacre l'élection du général révolutionnaire Lázaro Cárdenas à la tête du Mexique. S'enclenche alors une période de développement technologique, de projets éducatifs et culturels, de nationalisations et de réformes sociales : le gouvernement multiplie bientôt la distribution de terres aux paysans démunis.

 D'un point de vue artistique, Paul Strand défend la conception d'« objectivité photographique » (« straight photography ») : il pense que la photographie aurait une capacité à restituer les faits et gestes dans ses infimes détails bien plus que ne pourrait le faire l’acte pictural. C’est aussi un homme aux idées libérales : il coopèrera jusqu’en 1940 avec Frontier Film, un organisme de production très influencé par les options du New Deal rooseveltien. Plus tard, à l’orée des années 1950, alors qu’il ne fait l’objet d’aucune poursuite judiciaire dans le cadre de la politique d' « endiguement » du communisme (maccarthysme), il quitte son pays et s’installe définitivement en France.  

 S’agissant de l’expérience mexicaine des années 30, on décida de réaliser des films sur la production dans diverses branches et destinés à l'éducation de la population du pays, en majeure partie illettrée. Une ébauche de scénario sur le monde de la pêche, écrite par Velázquez Chávez, fut, par la suite, profondément modifiée par Paul Strand et ses collaborateurs qui s'inspirèrent des récits de la population de pêcheurs d’Alvarado, sur les rives du golfe du Mexique, alors qu'une série de prises de vues saisissait minutieusement la gestuelle et les techniques du métier. Digression : c'est dans cette commune qu'Yves Allégret tournera ses Orgueilleux (1953) avec Gérard Philipe et Michèle Morgan.

 Initialement muet - notre extrait de séquence (voir plus bas) le trahit assez clairement -, Redes fut postsynchronisé à Mexico, par des acteurs, selon des méthodes qui furent ultérieurement utilisées par les cinéastes néoréalistes. Paul Strand assura le découpage et la photographie, Fred Zinnemann la direction d'acteurs, tandis que le Mexicain Emilio Gómez Muriel, coréalisateur en titre, devint, en fait, un premier assistant. Produit sous l'égide du secrétariat à l'Éducation publique dirigé par Narciso Basols, le film devait lier dimension tragique et propos idéologique.   

 Doté d'une indéniable qualité plastique et non dépourvu d'inspiration poétique, Redes s'impose comme l'une des premières belles réalisations du Mexique, mais aussi de l’École de New York dont Paul Strand était alors une des personnalités les plus saillantes. On peut rapprocher Les Révoltés d'Alvarado de La terra trema de Luchino Visconti dans sa beauté âpre et désolé ou du Sel de la terre d'Herbert J. Biberman quant à sa dénonciation de l’exploitation et de la nécessité de la solidarité entre travailleurs, mais on aurait tort de croire qu’ils les auraient influencés. On y décèle, plus sûrement, les stigmates du cinéma d'Eisenstein. 

Selon l'historien James Krippner, professeur au Harverford College, Redes (littéralement en espagnol : Filets) fait écho aux photographies que Strand prit préalablement au Mexique. Dans un sens, le travail effectué dans ce pays correspond à une période de transition chez l'artiste, ajoute-t-il. Ici, Paul Strand, initiateur de la straight photography, mêle le documentaire à vocation sociale et une volonté artistique affirmée. « La forme du film correspond davantage à la créativité de Strand qu'aux prérogatives du secrétariat de l'Éducation publique mexicain », affirme James Krippner.

Toutefois, au cours du tournage, des divergences apparurent très nettement entre Paul Strand et Fred Zinnemann, le futur auteur du Train sifflera trois fois avec Gary Cooper. Elles n’étaient pas d’ordre idéologique : Fred, d’origine juive autrichienne, avait fui le nazisme et collabora comme scénariste au célèbre documentaire muet Les Hommes le dimanche tourné à Berlin par deux autres « proscrits » Robert Siodmak et Edgar G. Ulmer, à la fin des années 1920. De ce point de vue, tout aurait pu rassembler les deux réalisateurs. Ils s'opposèrent plutôt sur le rythme des scènes. Zinnemann considérait que la succession des séquences s'effectuait trop lentement. Si Strand avait l'œil pour saisir des images sublimes, il n'appréhendait pas suffisamment la question du mouvement au cinéma, explique James Krippner. Il est indéniable, cependant, que le photographe new yorkais caressait, au sujet du film, de claires ambitions : « Notre film sera aussi bon que celui d’Eisenstein (le Que Viva Mexico ! de 1932), j'y tiens ! », dit-il à Agustín Velázquez Chávez, son scénariste.

 Plus encore, les aspirations de Paul Strand furent contrariées par deux facteurs essentiels : le contexte politique mexicain marqué paradoxalement par la répression antisyndicale et les querelles idéologiques concernant la production du film. Dès l'automne 1934, le photographe new yorkais sentit qu'il perdait le contrôle de son projet. « Ce qui avait commencé comme une coopérative utopiste se solda par un conflit humain des plus ordinaires. » Paul Strand jugea, plus tard, que si la réalisation de Redes était intéressante sur le plan artistique, elle s'avérait, finalement, décevante et très éloignée de ses espérances. Pour James Krippner, Redes doit, cependant, être considéré comme le point de départ de l'histoire d'un cinéma mexicain qui allait exploser au cours des années 1940/1950, époque de son âge d'or.

 

Le film a été restauré en 2009 par la World Cinema Foundation.

 


Redes (Les Révoltés d'Alvarado). Mexique 1934-36. Durée : 58 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Paul Strand et Fred Zinnemann. Co-réal. E. Gomez Muriel. Scénario :  Agustin Velasquez Chavez, P. Strand. Photographie : P. Strand. Musique : Silvestre Revueltas. Son : R. et J. Rodriguez. Interprétation : Silvio Hernandez, David Valle Gonzalez, R. Hinojosa, A. Lara, M. Figueroa et les pêcheurs d'Alvarado, Tlacota et Ribera de Papalsapam. Production : Secretaria de Educacion Publica, Mexico. 


 

 

 

Redes (Les Révoltés d'Alvarado). Dernier chapitre « Solidaires ». Miro qui avait pris la tête des pêcheurs mécontents a été tué par un groupe d'hommes à la solde du patron Don Anselmo. Les non grévistes réveillés par cette mort et l'iniquité de l'entrepreneur se joignent maintenant aux autres pêcheurs.
« Nous avions recruté pratiquement tous les "acteurs" parmi les pêcheurs locaux qui n'avaient rien à faire qu'être eux-mêmes, dira Zinnemann. C'étaient des amis formidables et loyaux, travailler avec eux fut une joie. En plus de faire les acteurs, ils transportèrent le matériel, manoeuvraient les barques et effectuaient une multitude de tâches, gagnant ainsi plus d'argent que jamais tout en s'amusant follement. »