Semaine 2.  Mes westerns de rêve:

Westward The Women/Convoi de femmes

 (1951, William A.  Wellman)


 

  •  Liminaire 

   Vers l'Ouest lointain, en Californie, les cowboys manquent cruellement de femmes. L'éleveur Roy Whitman souhaite mettre fin à cette situation préjudiciable... Lui et son contremaître, Buck Wyatt, partent à la recherche d'« honnêtes » compagnes pour leurs « garçons » ...

 

  •  Que ce soit dans le western - qu'il aborde en 1943, avec The Ox-Bow Incident (L'Étrange incident)dans lequel il affronte une plaie brûlante, la pratique du lynchage sans preuves -, ou dans d'autres genres, Wild Bill alias William Augustus Wellman, longtemps méconnu, n'aurait jamais pu être taxé de réalisateur political correctness. Ce casse-cou libertaire n'entrait dans aucune catégorie décelable. En revanche, si les studios le contraignaient aux ouvrages les plus serviles, il pouvait s'y plier ignominieusement : The Next Voice You Hear (1950), par exemple. Une autre manière d'exprimer, sans doute, son insubordination naturelle.

Convoi de femmes/Westward The Women (1951) a ce double intérêt de proposer une image de l'Ouest absolument inaccoutumée - une projection non idyllique de l'espace géographique, des lieux rencontrés, des hommes et du voyage, et, à l'intérieur de cette représentation non conformiste, une vision de l'élément féminin située à l'exact opposé des archétypes courants. Du reste, Wellman n'a jamais cultivé l'éducation puritaine qui consiste à flatter une soi-disant épouse iconique, maternelle et dévouée, au détriment des malchanceuses et des marginales dans des territoires, où, à dire vrai, rien ne fut simple, ni profondément juste. Le regretté Michael Henry Wilson écrit, à propos des westerns du cinéaste : « (Chez Wellman), l'expérience des pionniers n'est pas moins amère : en regard de leurs souffrances, l'aventure ne paraît pas en valoir la chandelle. L'Ouest n'est pas une terre d'abondance. La géographie est le plus souvent hostile ou ingrate ; les paysages peu avenants ; déserts et glaciers, ciels jaunes et forêts noires, mornes plaines où les éléments sont toujours sans pitié. À la violence de la nature répond la violence des individus : la Frontière déforme les caractères plutôt qu'elle ne les forme. » [1] 

La Frontière, dans Westward the Women (littéralement, À l'Ouest les Femmes), c'est celle qu'ont franchie ces pionniers - cowboys tenaces et laborieux - qui travaillent, en Californie, sous les ordres d'un fermier, Roy Whitman (John McIntire). Toutefois, celui-ci se rend parfaitement compte que des hommes sans femmes, ce sont des hommes instables, divisés, belliqueux et sans perspectives. Pour asseoir l'idéal d'une vallée prospère, « la source qui alimentera et développera ce rêve, ce sont des femmes. Des femmes de valeur », affirme Roy. Ainsi, demande-t-il à son convoyeur (Buck Wyatt/Robert Taylor) d'aller chercher de potentielles épouses à Chicago. Il en sélectionne cent-trente-huit ; deux autres les rejoindront plus tard. Le récit, basé sur des faits historiques précis, et, dont l'inspirateur est Frank Capra, auteur de comédies sociales à succès (Mr Smith goes to Washington, It's Wonderful Life), n'avait pu s'imposer auprès de la Columbia. C'est donc Wellman qui le reprit pour la MGM. Quant à la piste qui mène vers l'Ouest et que le film évoque - la California Trail, longue d'environ 3 000 km -, elle est alors récente, et, forcément incertaine, pénible et périlleuse : nous sommes, en effet, en 1851, un siècle avant le tournage du film proprement dit. « Elle l'est pour des hommes eux-mêmes, pense Buck, alors qu'en sera-t-il pour des femmes ? » 

 Un tel défi, des femmes volontaires tentent de le braver ; car, il en fallait du cran pour effectuer cette aventure, au mépris d'une nature inhospitalière, des intempéries imprévisibles, de moyens de transport défaillants et d’agressions humaines fortement probables. Or, les femmes qui s'embarquent dans le Missouri, à la rencontre de futurs maris, n'ont plus rien à perdre. Toutes sont des fugitives ou des irrégulières qui n'ont guère d'autre choix que d'échapper à l'enfer d'une existence sans perspective. Ainsi, leur faudra-t-il assimiler les savoir-faire traditionnellement réservés aux hommes. William Wellman, conformément à sa morale, n'a pas voulu tricher avec la réalité. Les actrices retenues ont dû, au cours d'un tournage plutôt long - onze semaines - et exécuté en décors réels, à Kanab dans le comté de Kane (Utah), une commune quasiment fondée au XIXe siècle par des pionniers mormons et dans laquelle de nombreux westerns y ont été réalisés -, apprendre à conduire un chariot bâché (le conestoga ou le schooner plus léger), harnacher des chevaux, tirer et réparer un attelage, manier fouet et pistolet... En vérité, démentant une réputation de macho, Wild Bill a toujours chéri les dames au tempérament de feu. Son actrice préférée était d'ailleurs Barbara Stanwyck, connu pour sa forte personnalité et qui fut, un temps, l'épouse de Robert Taylor. Enfin, la fameuse Louise Brooks (Loulou) et sa coupe de garçon, apparurent, dès 1928, dans son Beggars of Life (Les Mendiants de la vie). 

 Il n'est donc pas surprenant que soient convoqués ici des caractères singulièrement trempés et, tout aussi, hétérogènes pour les incarner ![2] De l'entraîneuse de cabaret d'origine française et son amie Laurie (Denise Darcel, entrevue dans Battleground (1949), film sur la Seconde Guerre mondiale, du même réalisateur, et très en relief dans Vera Cruz (1954) de Robert Aldrich ; Julie Bishop, protagoniste féminine de Northern Pursuit [1943, Raoul Walsh] aux côtés d'Errol Flynn) à la monumentale Patience Hawley (Hope Emerson) [3], veuve d'un capitaine de clipper disparu autour du Cap Horn, en passant par l'institutrice Rose Meyers, mère d'un enfant illégitime (Beverly Dennis), ou l'exilée italienne Antonia (Renata Vanni), accompagnée de son adolescent, toutes affronteront l'adversité avec courage. Quant à celles qui manient armes et conduisent chevaux - rares mais époustouflantes -, comme Maggie O'Malley (Lenore Lonergan) et Jean Johnson (Marilyn Erskine), très vite rivales, elles n'enseigneront aux autres que les rudiments indispensables pour survivre. Au terme de l'odyssée, la révélation sera immense : Buck Wyatt, plutôt misogyne, rangera bientôt ses préjugés sexistes au vestiaire. Non sans une certaine gloire et un vrai bonheur : le triomphe de ce groupe de femmes est aussi le sien et lui aura permis de trouver chaussure à son pied dans la personne de Fifi/Denise Darcel. À l'extrême fin, hommes et femmes seront naturellement transformés.

 Constatons, une fois encore, la volonté du cinéaste de ne pas agrémenter : l’espace et la tonalité s’exhibent dans la rudesse et l'âpreté tandis que l’effacement musical, générique et conclusion exceptés, rétrocède aux bruits et aux sons leur dimension instructive. Clouer le sentimentalisme au pilori et épier le moindre signe, au plus près des êtres : vérité des situations, vérité des gestes et des comportements, ainsi pense et agit Wellman. Aussi, observe-t-il, avec l'acuité d'un documentariste, les vicissitudes d'une traversée qui n'avait rien d'un conte : « Des tombes partout, elles pavent le chemin », affirme Buck Wyatt, en guise d'avertissement. Pourtant, si Wellman démystifie et dédramatise, c'est surtout afin de ne point trahir ces femmes qui franchissent la Frontière sans l'ombre d'un regret. Avec une constance qui l'habite depuis toujours - voir The Public Enemy (1931) ou ses films de guerre -, Wellman réprouve le spectaculaire. Il possède « le don d'émouvoir en refusant l'émotion » (M. Henry Wilson). De la violence et de la mort, il n'en montrera que ses ultimes conséquences. De l'accident qui coûte la vie au fils d'Antonia, nous ne verrons que les réactions d'une mère éplorée et désespérée ; de la chute d'un chariot dans une pente rocailleuse, nous n'enregistrerons que les débris au fond du précipice ; de l'attaque meurtrière des Indiens, la caméra retiendra les fourgons incendiés et la citation, amplifiée par l'écho, du nom des personnes tuées ; de l'accouchement d'un nouveau-né, il nous faudra nous contenter de l'essentiel, c'est-à-dire de l'exultation et de la tendresse des femmes. En dernier lieu, Wellman - c'est uniquement de ce côté-ci qu'il ralliera John Ford - met en exergue l'épopée collective qui fonde la grandeur d'un destin.[4] Grandeur à laquelle les femmes, grâce à leur endurance, leur pacifisme et leur héroïsme modeste, y ont largement contribué. « Women ! Women ! Women ! » s'écrie l'homme, quand, au détour du sentier, surgit le convoyeur. Femmes, vous voici bientôt, pimpantes et fleuries, à l'orée de Whitman's Valley ! Sans votre présence, que seraient les hommes ? De pauvres cowboys solitaires.

MiSha 


« Le Far West est une affaire d’hommes. Regardez les westerns de cinéma : rien que des cow-boys, des trappeurs, des tuniques bleues, des aventuriers, des hors-la-loi, des Indiens peinturlurés. Des mecs, quoi. Et les femmes ? Des mères de famille, des fermières, des épouses d’officiers qui attendent sagement leurs maris. Parfois des allumeuses de saloon, voire des prostituées, toujours donc à la botte des mecs. Il n’y a que dans le western de 1951 de William Wellman, Convoi de femmes, que les femmes prennent fermement leur destin en main à la grande surprise d’ailleurs de Robert Taylor, le mâle qui guide le convoi. » 

Jean-Claude Vantroyen, « Le Soir »)

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Westward The Women/Convoi de femmes. États-Unis, 1951. 118 minutes. Noir et blanc. Réalisation : William A. Wellman. Scénario : Charles Schnee, d'après un sujet de Frank Capra. Photographie : William C. Mellor. Direction artistique : Cedric Gibbons, Daniel B. Cathcart. Musique : (non crédité) Jeff Alexander, mélodie To The West ! To The West ! de Henry Russell. Montage : James E. Newcom. Costumes : W. Plunkett. Production : Dore Schary/Loew's Inc., MGM. Tournage : Kanab, Utah ; Tucson, Arizona. Interprétation : Robert Taylor (Buck Wyatt, le convoyeur), Denise Darcel (Fifi Danon, la chanteuse de saloon française), Hope Emerson (Patience Hawley), John McIntire (Roy E. Whitman, le fermier commanditaire du convoi), Julie Bishop (Laurie Smith), Lenore Lonergan (Maggie O'Malley), Marilyn Erskine (Jean Johnson), Beverly Dennis (Rose Meyers, l'institutrice), Renata Vanni (Antonia Moroni), Henry Nakamura (Ito). Sortie en France : 30/01/1953.

 



[1] M. Henry Wilson, À la porte du paradisCent ans de cinéma américain. Armand Colin, Paris, 2014.

 

[2] On remarquera que Denise Darcel, d'origine française, Renata Vanni, d'origine italienne, et Henry Nakamura, d'origine japonaise, s'expriment partiellement voire totalement dans leur langue natale.   Wellman a, sans aucun doute, voulu mettre concrètement en relief le melting pot constitutif des États-Unis.

 

[3] D'un physique impressionnant (1,88 m, 110 kg), Hope Emerson (1897-1960) restera célèbre pour son rôle de gardienne-chef sadique dans le très bon Caged/Femmes en cage (1950) de John Cromwell, aux côtés de deux autres prestataires remarquables, Eleanor Parker et Agnes Moorehead. Il s'agissait ici d'une prison pour femmes... Dans Westward The Women, Hope est encore à la hauteur ; aux récriminations de Buck Wyatt, semonçant sa conduite dans un versant abrupt et dangereux, elle réplique, aussi sec : "Taisez-vous, marin d'eau douce ! Vous excitez ces bestiaux !" Buck/Robert Taylor, admirant le sang-froid de la dame, encaisse avec le sourire.

 

[4] La photographie de Westward The Women traduit, à maintes reprises, la dimension de solidarité communautaire indispensable à la réussite de l'entreprise, que ce soit lorsque les femmes besognent au transport des chariots dans les passages impraticables à forte déclivité, ou lorsqu'elles marchent, à travers les sables mouvants du désert, derrière les convois allégés, ou encore dans la liesse d'un point d'eau enfin trouvé. Au demeurant, ces scènes surprennent par leur vérité élémentaire. De façon étrange, les séquences évoquées, filmées suivant divers angles de vue ou différentes perspectives, rappellent celles des jeunes adolescents désœuvrés, déjouant ou mettant en déroute les forces de l'ordre, dans le Wild Boys of the Road (1933) du même cinéaste, une des réalisations américaines les plus authentiques sur la Grande Dépression, gâchée cependant par un happy end moralisateur.  

 


 

Westward The Women. 60e minute. La descente périlleuse d'un chariot sur une déclivité accusée et rocailleuse. Le crochet se tord et se détache ... C'est la tragédie. Une séquence d'un grand réalisme.