Semaine 4. Mes westerns de rêve :

Devil's Doorway (1950, Anthony Mann)

 

 


 

Liminaire

 La guerre de Sécession achevée, l’officier d’origine indienne Lance Poole alias Poignard d’acier retrouve son Wyoming natal. Il n’y est guère accueilli les bras ouverts par la communauté blanche. L’avocat Verne Coolan annonce de nouveaux textes sur le remembrement des terres : les colons pourront désormais s’installer sur les terres indiennes et sans nul dédommagement. Pour Lance Poole et pour son peuple, un autre combat commence…

 

• Recruté en 1938 par le producteur américain David O. Selznick, Anthony Mann (1906-1967) réalise son premier long métrage en 1942. Il s'illustre tout particulièrement dans le film noir (Strangers in the Night, 1944 ; Strange Impersonation, 1946 ; Desperate, 1947 ; T-Men/La Brigade du suicide, id.), avant d'imprégner, et, de manière exceptionnelle, l'histoire déjà remarquable du western. En 1950, il donne, coup sur coup, The Furies, avec Barbara Stanwyck ; Winchester 73, avec James Stewart, qui deviendra alors son interprète d'élection, et Devil's Doorway/La Porte du diable. Une entrée fracassante dans un genre auquel Mann donnera désormais une ampleur, une modernité et une beauté inhabituelles - celui-ci réalisera, en tout et pour tout, onze westerns. Trois d'entre eux - Winchester 73, Bend of The River, The Far Country - bénéficièrent de l'apport unique et irremplaçable du romancier et scénariste Borden Chase (1900-1971), fabuleux conteur de l'Ouest américain.  

Si Winchester 73 s'imposera, aux yeux des cinéphiles, comme un classique incontournable, la situation de Devil's Doorway est plus complexe : très souvent cité, il demeurait moins connu. Ce n'est plus le cas fort heureusement. Ne serait-ce que parce qu'il s'agit du premier film, avec Broken Arrow/La Flèche brisée (1950) de Delmer Daves, qui dépeint les peuples autochtones avec le plus grand respect. Devil's Doorway va même plus loin : il partage, avec lucidité et sincérité, le désespoir d'une tribu vouée à l’extermination. À l'inverse de Delmer Daves, Anthony Mann adopte entièrement le point de vue de l'Indien, y compris dans la vision de l'environnement et des situations qu'il embrasse par la grâce de John Alton, son opérateur. « L'action de Devil's Doorway est portée par le regard seul de l'indien, ce regard de Robert Taylor qui retrouve Sweet Meadows (Douce Prairie)», [1] notent Natacha Pfeiffer et Laurent Van Eynde [2]. Poole, de retour au pays, ne s'écrie-t-il pas, aux côtés de son père : « Que c'est beau... Sweet Meadows ! » Et, d'emblée, on a le sentiment que la laideur se trouve du côté de la cité des blancs, inhospitalière, quasi désertique et agressive. On opposera les séquences brutales de l'obscur Big Horn Saloon de Medicine Bow à la sérénité des paysages de l'enchanteresse vallée des tribus indigènes. Selon une esthétique que le réalisateur ne cessera plus de polir, l'élément naturel, vivifié et sublimé, amplifie la criante beauté tragique d'un destin. On comprendra aisément qu’au détour de séquences névralgiques, l'émotion affleure impérieusement sans qu'on puisse détecter, au demeurant, la moindre lueur de sentimentalisme.   

Anthony Mann a élu un acteur blanc, une star consacrée (Robert Taylor), pour incarner Lance Poole, l'Indien devenu sergent-major dans l'armée nordiste et, en outre, décoré de la médaille d'honneur du Congrès. Faut-il déplorer ce choix ? Robert Aldrich en fera de même avec Burt Lancaster, quelques années plus tard, pour Bronco Apache. C'est un signe pourtant : l'Indien est fait héros désormais. Héros hollywoodien uniquement ? Or, présentement, dans Devil's Doorway, Lance est vraiment un héros…Il s’est notamment couvert de gloire aux côtés des Nordistes à la bataille de Gettysburg (1863), haut-lieu de la guerre de Sécession. Or, Lance est aussi fidèle à son peuple : en ce sens, il est aussi brave pour les siens que pour le rêve qu'il caresse. Lui et son peuple seront-ils enfin respectés et admis ? Pourrait-il exister un univers de justice, de paix et de fraternité entre le pionnier (ou le colonisateur) et les natives people ? Comment, à l'inverse, un peuple (des peuples) peu(ven)t-ils se sentir brutalement ailleurs sur sa(leur) terre natale ? Devil’s Doorway brûle : il agite notre inconscient, il secoue notre mémoire, il réveille l'actualité. Comme sa terminaison, bouleversante, prononcée par une femme qui assiste, émue, au sacrifice du Chef shoshone et à l'exode des survivants dont les habitations ont été incendiées : « Je vous donne ma parole de ne jamais oublier. » Ces paroles sont prononcées par Orrie Masters (Paula Raymond) qu'Anthony Mann a choisi pour incarner ce nouveau regard sur l'Ouest et sur le drame d'un peuple banni. Une femme blanche (voire deux, la maman de celle-ci) dans une fonction inattendue, celle d'avocate débutante chargée de défendre la cause d'une tribu indienne. La cause et non la Loi, faut-il le souligner : tout le drame se nouant autour de cette contradiction quasi insurmontable. Lance Poole, résigné, attendri néanmoins face à l'infinie détresse d'Orrie, lâche : « Ne pleurez pas, Orrie. Nous n'y pouvons rienNous sommes nés cent ans trop tôt. » Les peuples indiens, et les femmes aussi, restent, à ce moment de l'Histoire, sous la tutelle des hommes blancs. Ni ceux-ci, ni celles-ci ne sont encore citoyen(ne)s à part entière.   

 Cet Ouest est hélas terre de cruauté et d'injustice. Là, où les uns rêvent d'une contrée radieuse et fertile (« le mirage de la terre promise », écrit Michael Henry Wilson) ; d'autres, maussades, affirment : « Les prairies librement ouvertes et les montagnes hautes comme le ciel ne peuvent être échangées contre les offres sans valeur des Blancs. Les rites et les coutumes de nos tribus, les danses sacrées et les cérémonies ne peuvent être assimilées par les usages des Blancs. Laissez-nous suivre la route de nos pères. Laissez-nous veiller sur les terrains de chasse de notre peuple. » Que disait Red Cloud (Nuage rouge), le Chef sioux, à Fort Laramie (Kansas) en 1867 ? Ce Fort Laramie dont Orrie Masters (Paula Raymond), l'une des premières avocates de l'Histoire américaine sans doute, attend impatiemment une intervention qu'elle souhaite bénéfique... Pur idéalisme. Que proclamait donc Nuage rouge ? « Tu es l'Aigle blanc venu pour voler la route ! Je ne te parlerai pas davantage. Je pars maintenant et je te combattrai jusqu'au dernier terrain de chasse de mon peuple ! » 

 Les uns, franchissant Devil's Doorway, aboutiront à Douce Prairie où « le bleu du ciel est plus profond et l’herbe plus verte », tandis que les autres, meurtris et ostracisés, psalmodieront la plainte et la mélancolie de Douce Prairie où le ciel était pur et l'herbe accueillante. L’espoir d’une réconciliation est faible : « Aucun homme ne trouvera la porte close », murmure Lance Poole à son père. Que restera-t-il pourtant de la terre des ancêtres ? Devil's Doorway est le western le plus pessimiste de son auteur : « Des écailles aveuglent tes yeux. Notre peuple est condamné. Un Indien sans terre perd son âme », lui rétorque le père à l'agonie (Nuage noir/Chef John Big Tree). À l'épilogue, le fils lui-même en éprouvera la terrible réalité : « Où sont les autres ?  », interroge l'officier confédéré blanc. « Il ne reste plus personne », prononce en s'effondrant l'autre confédéré, le fils de Nuage noir joué par Robert Taylor. On sera prié d'interpréter la séquence dans sa dimension métaphorique, aussi puissante qu'audacieuse. Le chef shoshone, revêtu de la blue coat d'officier décoré, s'efforce de saluer son supérieur blanc pour tout ce qu'il représente ; mortellement atteint, il s'écroule au sol, après coup, raide comme un totem qui bascule. La signification est triple :  expression du sacrifice à l'idéal confédéré, celui des États-Unis d'Amérique ; expression de la fidélité aux ancêtres et, en dernier ressort, expression de l'antériorité d'enracinement et, tout autant, de la disparition de la tribu ; le déracinement étant donc figuré par l'image de l'arbre qui chute et le dépérissement du clan par celle du fétiche renversé. À droite, dans le cadre, se tient la conscience, incarnée par Orrie agenouillée : elle se recueille sur le corps gisant ; tandis qu'à gauche, se dresse, tendue, l'autorité exécutrice représentée par l'officier blanc. (cf. plan ci-dessus) 

 Michael Henry Wilson nous dit encore : « À son début, Robert Taylor contemple, depuis un défilé, son domaine qui s'étend jusqu'à l'infini : Douce Prairie, 50 000 arpents de vallée fertile [...] Paysagiste hors pair, Mann sait, comme Albert Bierstadt ou Thomas Moran, nous faire admirer la majesté des sites naturels. Leur splendeur proclame : « N'abandonnez aucune espérance, vous qui entrez. » Espoirs le plus souvent déçus. Ces sites sont édéniques, mais les hommes qui y pénètrent, sont, pour la plupart, des rapaces. À la fin de Devil's Doorway, Taylor/Lance Poole aura perdu Douce Prairie, et son peuple y aura été exterminé. La révolte intime de Lance est parfaitement résumée par le plan où son regard se porte de son ancienne tunique bleue, constellée de médailles, au vieux calumet de son père : il ne lui reste qu’à revêtir son uniforme et à livrer un baroud suicidaire - l'ultime forme de protestation contre un siècle de déshonneur. »  

 Ailleurs, je surprends des dialogues qui me frappe : Lance a acquis honnêtement 18 000 dollars. Le shérif, en ami, lui conseille d'être discret. En bref, il n'est pas indiqué d'être un Indien riche. Or, le récent ouvrage de David Grann, La Note américaine, nous raconte la triste destinée des Indiens Osages. Alain Frachon écrit pour Le Monde : « À l'origine, la tribu s'étendait sur ce qui est aujourd'hui le territoire combiné de trois États : la Louisiane, le Missouri et le Kansas. Elle était sortie décimée des guerres contre les Blancs. La Conquête de l'Ouest l'avait chassée de ses terres. Une mauvaise paix conclue avec le gouvernement fédéral, en 1870, l'avait reléguée sur un coin de collines rocailleuses surplombant une prairie poussiéreuse, quelque part dans l'Oklahoma. L'exode et la variole avaient ramené le peuple osage à quelques dizaines de milliers d'âmes [...]. » Pourtant, les anciens avaient superbement conclu un accord : la tribu devint propriétaire du sol et du sous-sol. On constata bientôt qu'ici, à Gray Horse, le pétrole coulerait à flots. Les Osages devinrent très riches. Mais, au printemps 1921, le malheur arriva. Les familles indiennes furent la proie de meurtres violents : 24 tués en quelques mois et, peut-être, plus... Le travail de recherche de David Grann mérite d'être connu.  Le réalisateur Martin Scorsese vient de livrer, pour sa part, une adaptation à l’écran d'une partie de ce récit (Killers of the Flower Moon). La sortie du film est prévue pour 2022. En dernière analyse, s'il est juste de soulever la part sombre de l'histoire américaine, et, nous sommes certains qu'au fur et à mesure que le temps s'écoulera, écrivains, sociologues et historiens œuvreront en ce chemin, il nous paraît plus important d'en tirer des leçons d'humanisme conséquent. Qui peut prétendre, qu'en notre planète, d'autres génocides ne seraient plus en préparation ? Autre idée à méditer : ceux qui perdent ne sont pas systématiquement ceux qui se trompent. Des civilisations disparues enseignent et enseigneront toujours.

MiSha

 

 


 

Devil's Doorway/La Porte du diable. E.-U., 1950. 84 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Anthony Mann. Scénario : Guy Trosper. Dir. artistique : Cedric Gibbons, Leonid Vasian. Décors: Edwin B. Willis. Costumes: Walter Plunkett. Photographie: John Alton. Musique : Daniele Amfitheatrof. Production : N. Nayfack, MGM. Tournage : Aspen, Colorado.  Sortie aux E.-U. : 15/09/1950. Sortie en France : 23/05/1952. Interprétation : Robert Taylor (Lance Poole), Louis Calhern (Verne Coolant), Paula Raymond (Orrie Masters), Marshall Thompson (Rod MacDougall), James Mitchell (Red Rock), Edgar Buchanan (le sheriff Zeke Carmody).

 


[1] Le film a été tourné dans le Colorado. Toutefois, les tribus shoshones censément représentées sont celles qui habitaient l'ouest du Wyoming, sur la rivière Wind. Au début du XIXe siècle, les shoshones se limitaient ici à environ 2 500 âmes. La forêt de Shoshone s'étend sur 9 982 km2. Son cadre naturel exceptionnel lui a valu d'être la première forêt protégée par l'État fédéral en 1891.

[2] N. Pfeiffer/L. Van Eynde : Anthony Mann. Arpenter l'image. septentrion, 2019.

Thunderclood/Chef John Big Tree : « Un Indien sans terre perd son âme. »

Le sacrifice de Lance Pool alias Poignard d'acier (Robert Taylor). Orrie Masters (Paula Raymond), le regard bouleversé et recueilli sur son corps : « Je vous donne ma parole de ne jamais oublier. »