►Semaine 6. Mes westerns de rêve

 

The Wonderful Country (1959, Robert Parrish)

 

 


 

« Oh, how I wish I had the power to describe the wonderful country as I saw it then. »

(« Comme j'aurais aimé décrire le magnifique pays que je vis alors. »)

James B. Gillett, Texas Ranger

 

 

« Ils ne s’en souviendront plus, de l’autre côté, pour sûr ils auront oublié, pensait Martin Brady. C’était il y a trop longtemps, trop loin en aval du fleuve. Ils ne se souviendront pas du Martin Brady de Kingdom Prairie, Missouri. Ils le prendront pour un Mexicain. Mais était-il mexicain ? Pas vraiment. Il se surprit à se poser cette question en anglais, et l’idée de devoir traverser le fleuve ce jour-là le mit mal à l’aise. »

 

Lea, Tom. L'Aventurier du Rio Grande 

 


 

  • Liminaire 

 L'Américain Martin Brady (R. Mitchum) a naguère abattu l'assassin de son père et s'est réfugié ensuite au Mexique pour échapper à la justice. Là, il est devenu le garde du corps des frères Castro, dont l'un, Cipriano (Pedro Armendariz), est à présent le gouverneur de la province qui jouxte le Rio Grande. Brady doit se rendre au Texas afin d'acheter des armes pour ses employeurs. Or, son cheval, effarouché, s'emporte et retombe sur son corps. Brady a la jambe fracturée et doit donc rester dans la région durant un certain temps... Un ami de son défunt père, capitaine des Texas Rangers, lui propose de combattre dans leurs rangs. Brady lie aussi connaissance avec le commandant du fort et son épouse, Stark et Ellen Colton...


« C'est l'histoire d'un homme qui était presque un animal et qui tente de redevenir un peu petit plus humain. Il essaie de comprendre ce qui se passe autour de lui et recherche une intégrité morale. » (Robert Parrish) 

 

 Attardons-nous sur le méconnu Robert Parrish (1916-1995), l'auteur du tendre Mississipi Blues, coréalisé avec Bertrand Tavernier, entre 1982 et 1984. Né à Columbus (Géorgie), territoire immémorial des Indiens Creeks, une des cinq tribus autochtones assimilées, Robert Parrish est issu d'un milieu modeste : son père travailla sur les chemins de fer puis dans l'industrie, tandis que sa mère fut une actrice de second plan. Cette dernière caractéristique lui ouvrit, sans doute, et, de la façon la plus naturelle, les portes du cinéma. En réalité, Robert Parrish grandit à Hollywood - le titre de son ouvrage de souvenirs, publié en 1976, est suffisamment explicite : I Grew Up in Hollywood. Ainsi, débute-t-il, comme acteur, dès 1927. Trois ans plus tard, l'adolescent figure au générique de trois réalisations marquantes : The Iron Mask (Allan Dwan), À l'ouest rien de nouveau (Lewis Milestone, d'après l'œuvre de Remarque) et City Lights de Chaplin. Étape importante : il commence à s'exercer aux divers métiers de la profession aux côtés de John Ford. Enfin, en 1947, il obtient une récompense pour le montage de Body and Soul/Sang et Or, film sur l'univers de la boxe, réalisé par Robert Rossen dans lequel apparaît, en vedette, John Garfield. Parrish est donc un professionnel aguerri lorsqu’il devient réalisateur, au début des années 1950, avec Cry Danger/L'Implacable, produit et joué par Dick Powell, et The Mob/Dans la gueule du loup, avec Broderick Crawford, thriller sur les syndicats du crime, au regard assez peu conventionnel, où policiers et gangsters paraissent être jumeaux dans leur brutalité et leur absence d'humanité. Cette dénonciation de la violence systématique anticipe les deux westerns de la fin des années 50 : Saddle The Wind/Libre comme le vent et The Wonderful Country, présentement mis en exergue et nommé en France, L’Aventurier du Rio Grande, titre beaucoup plus conventionnel et nettement moins évocateur. Au-delà du technicien, l’artiste, personnalité douée d’une vision originale et indépendante, se manifeste très vite. Or, cette sensibilité très singulière contrecarre naturellement les routines de l'industrie cinématographique. La plupart des producteurs, timorés et confortablement incrustés dans leurs préjugés à l’endroit du public, modifieront, régulièrement et sans précaution, la forme et la substance des œuvres de Robert Parrish ; en d’autres occurrences, ils lui imposeront des travaux de commande guère inspirateurs. C'est l'unique explication d'une filmographie ponctuellement captivante - 19 fictions, hors le documentaire sur le blues, cité plus haut –, mais couramment médiocre. The Purple Plain (1954), Saddle The Wind et The Wonderful Country, le chef-d'œuvre, y font exception. 

 Le choix d'un roman et d'un auteur s'explique, la prédilection pour un interprète - Robert Mitchum - tout autant. The Wonderful Country [1]magnifiquement écrit par Tom Lea (1907-2001), écrivain aux dons multiples - peintre, historien, anthropologue -, passionna Robert Parrish qui en acquit les droits conjointement avec Gregory Peck. Le récit, en majeure partie autobiographique, se situe à El Paso, commune qu'avait dirigée le paternel de l'écrivain, au moment de la révolution mexicaine. Tom Lea montre à quel point l'incompréhension entre deux cultures peut engendrer d'incalculables ravages. Pour incarner le rôle-titre, le cinéaste s'adressa forcément à Gregory Peck. Ce dernier déclina plus tard cette offre.  De son côté, Robert Mitchum aimait le projet et ne voulut point laisser passer cette chance : il en devint également son producteur. Prédominent dans The Wonderful Country la magie descriptive des lieux et l'art inégalable de conter une histoire. Ici, le détour n'est jamais accessoire - Robert Parrish a sans doute appris la leçon chez John Ford. Toutes ces vertus entrent en correspondance étroite avec le tempérament et l'inspiration des deux Bob - Parrish et Mitchum qui, deux ans auparavant, travaillèrent ensemble pour Fire Down Below/L'Enfer des Tropiques, dans lequel émergeaient également Rita Hayworth et Jack Lemmon. Il est intéressant de noter ce que Parrish dit de Mitchum, qu'il rencontre sur le tournage de The Lusty Men/Les Indomptables (1952) de Nick Ray : « C'est l'un des derniers héros romantiques de notre siècle, un personnage digne de Joseph Conrad. [...]. » [2] 

 Selon un autre angle de vue, Parrish manifeste une faveur envers des protagonistes que la destinée a rendu solitaires. Ils sont désormais à la recherche d'une voie salutaire. En bref, leur parcours débouche à une croisée des chemins. Le problème est autant d'ordre culturel voire géopolitique que d'ordre moral et spirituel.  Comme Bill Forrester (Gregory Peck) de The Purple Plain/La Flamme pourpre, le chef d'escadron américain traumatisé par la disparition de son épouse en Asie ou comme le tueur repenti Steve Sinclair (Robert Taylor) de Saddle The Wind/Libre comme le vent, Martin Brady (Robert Mitchum), le « pistolero au tir infaillible » - c'est une affiche qui le proclame ! - est, lui aussi, un héros fatigué : il a envie, consciemment ou inconsciemment, de changer de peau. Du reste, l'amour y contribue largement : Gregory Peck découvre Anna (Win Min Than), la jolie birmane, dans La Flamme pourpre ; les deux Robert (Taylor et Mitchum) laisseront leurs armes aux vestiaires pour la belle Julie London, présente dans les deux réalisations précitées. Si l'Aventurier du Rio Grande s'attarde - c'est le reproche qui lui a été, jadis, communément adressé -, n'est-ce pas pour soutenir, dorénavant, les états d'âme d'un protagoniste certes cloué sur une béquille, mais, en cours de transformation ? « Ce temps [ndlr : la demi-heure à l'écran] apparaît pourtant nécessaire pour que l’idée d’un revirement fasse son chemin dans l’esprit de Martin Brady/Robert Mitchum, pour qu’il questionne sa conscience avant d’être prêt à troquer ses armes et le Mexique par amour », écrit Alexandre Raveleau. [3] C'est ainsi qu'il pourra enfin revivre, parce qu'il communiquera plus profondément et plus intensément avec la vie. Robert Parrish est un poète : s'il récuse la violence et la guerre qui s'en suit, c'est parce qu'il croit à la paix comme facteur de respect de la vie. S'il contemple celle-ci, en son menu détail, d’apparence anodine, c'est parce qu'il considère, à juste raison, que le secret du monde se tient dans l'ordinaire merveilleux de la vie et du temps qu’on respecte. Musarder avec Parrish c'est se délecter d’une aube qui s’éveille, se satisfaire du clapotis paresseux d’une source dans les pierres. L'extrême humilité, coutumièrement louée chez le cinéaste, s'explique par cet amour de la nature. De fait, Tom Lea et Mark Twain [4] sont les écrivains chéris du réalisateur. 

La critique l'aura souligné, The Wonderful Country assure sa cohérence suivant deux éléments puissamment stabilisateurs :  d'un côté, la thématique principale - itération périodique chez Robert Parrish -, ici finement articulée, celle de la régénérescence d'un personnage, en l'occurrence Martin Brady/Robert Mitchum, confronté à l'alternative entre deux modes de vie, deux cultures et deux patries ; de l'autre, une composition picturale (Floyd Crosby et le grand opérateur mexicain Alex Phillips) qui, tout aussi accomplie qu'elle puisse être, est essentiellement en osmose avec les pérégrinations du héros. Dans un courrier adressé à Jean-Pierre Coursodon, Bertrand Tavernier juge que le « sens cosmique » inhérent au livre de Tom Lea, et, surgissant dès l'orée du texte, est intelligemment capté par le réalisateur qui, en ôtant le surcroît purement littéraire du roman, a su en conserver et traduire en images la substance fondamentale. [5]  De fait, les ingrédients classiques du western, ces rebondissements qui lui sont inhérents, y sont mis à distance, même s’ils restent parfaitement mis en scène et en images : la fracture de Tom Brady, par exemple, apparaît comme purement accidentelle et non déterminante.

 Les cinéphiles reconnaîtront en Robert Mitchum l'interprète rêvé pour camper notre Tom Brady. Sans sous-estimer le flair et la direction d'acteurs du réalisateur, il est clair que « Mitchum croit en Brady, cet homme perdu qui vit par les armes, mais recherche la paix, qui se veut cynique, mais se trouve confronté au problème de l'engagement personnel, qui se croit solitaire, mais trouve sa rédemption dans l'amour. » (F. Guérif) [6] Mitchum, l'homme qui exerça tous les métiers, qui émailla son existence de beuveries, de fumées de marijuana, de bagarres et de séjours en prison ; Mitchum l'indocile, au demeurant paresseux, désinvolte et blasé, se demandant pourquoi il s'évertuerait à grimacer sur les plateaux des studios (« le complexe du clown »), prêt à tout lâcher après une dispute ou un coup de gueule ; Mitchum, l'artiste, qui chantait, écrivait des poèmes et jouait d'un instrument ; Mitchum, dépositaire d'une culture prodigieusement raffinée en somme, obtint, avec The Wonderful Country, l'un de ses plus beaux rôles. À dire vrai, la distribution avait été intelligemment choisie : à commencer par Julie London, par ailleurs remarquable chanteuse de jazz, toujours fascinante. « Un chef-d'œuvre », écrira Bertrand Tavernier, poursuivant ainsi : « l'un des plus beaux westerns de l'histoire du cinéma, l'un des plus romanesques aussi, dont deux scènes, parmi les plus belles, furent l'œuvre d'un scénariste de la Liste noire, Walter Bernstein (non crédité au générique). » 

MiSha    

 


 

 

 

 

 

 

 


L'Aventurier du Rio Grande (The Wonderful Country)E.-U., 1959. 98 minutes. Technicolor. Réalisation : Robert Parrish. Scénario : Robert Ardrey d'après le roman de Tom Lea. Photographie : Floyd Crosby, Alex Phillips. Musique: Alex North. Montage: Michael Luciano. Décors: Harry Horner. Costumes: Mary Wills. Tournage : Durango, Mexique. Production : Chester Erskine, DRM Prod., distribué par United Artists. Interprétation: Robert Mitchum (Martin Brady), Julie London (Helen Colton), Gary Merrill (le major Stark Colton), Pedro Armendariz (Cipriano Castro), Jack Oakie (Travis Hite), Albert Dekker (le capitaine Rucker), Victor Manuel Mendoza (le general Marcos Castro), Charles McGraw (le docteur Herbert J. Stovall), Anthony Caruso (Santiago Santos), Mike Kellin (Pancho Gil). Sortie aux États-Unis: 27 octobre 1959. Sortie en France : 27 janvier 1960.

 


 

 


 Robert PARRISH : « Cela dit, j'ai fait ce film en espérant que la morale ne voulait pas signifier que le Mexique vaut mieux que les États-Unis, ou vice versa. Le « pays merveilleux » (wonderful country) est dans votre cœur, non dans votre corps. Il existe quand vous appartenez profondément à quelque chose. Il n'a rien à voir avec des racines, les antécédents, l'éducation, simplement avec vous-même, avec ce que vous avez décidé. »

 


 

 



[1] T. Lea: L'Aventurier du Rio Grande (The Wonderful Country), 1952. Trad. française d'Arthur Lochmann, postface de Bertrand Tavernier, Actes Sud Littératures, L'Ouest, le vrai, 2015. 

 

[2] In : Bertrand Tavernier, Amis américains, Actes Sud - Institut Lumière, 1993.

 

[3] A. Raveleau : Petit dictionnaire du western, Hors Collection, 2015.

[4] Le cinéaste rêvait d'adapter à l'écran Huckleberry Finn.

 

[5] Lettre datée de 1999.

 

[6] François Guérif : Robert Mitchum, Denoël, 2003.

 


 

Robert Mitchum, Julie London