►Semaine 8. Mes westerns de rêve

The Big Trail (1930, Raoul Walsh)

 


 

 

  • Liminaire

 Sur les rives du fleuve Mississipi, s’ébranle le premier convoi de pionniers qui empruntera la piste de l’Oregon. Le jeune Buck Coleman en devient l’éclaireur lorsqu’il apprend que Red Flack en est le convoyeur en chef. Il le soupçonne d’être l’assassin de son vieux compagnon Ben à qui l’on a dérobé son chargement de peaux. Dès le début de l’expédition, Breck s’entiche de Ruth Cameron, la fille d’un général. Il a néanmoins un rival en la personne de Thorpe, un joueur professionnel poursuivi par la justice et, de surcroît, très lié à Red Flack…

 

  • Premier grand western parlant dû à un des boy-scouts du cinéma américain, Raoul Walsh (1887-1980). Celui-ci débute en 1914 comme assistant de David Wark Griffith, joue ensuite au Mexique le rôle d'un Pancho Villa jeune aux côtés de l'authentique Pancho Villa. L'année d'après, il interprète le rôle de John Wilkes Booth, l'assassin du président Lincoln dans le Birth of a Nation du même Griffith. Walsh qui aura l'occasion d'exprimer son talent voire son génie au cours des décennies suivantes, donne avec The Big Trail une œuvre pionnière pour l'évolution d'un genre qui paraît, à l'instant de sa sortie, nettement en retrait. À l'avènement du parlant, donc au début des années 1930, les producteurs dédaignent les décors naturels pour s'enfermer de préférence dans les studios, plus aptes, selon eux, à rendre justice aux nouvelles technologies. La comédie - musicale ou d'inspiration littéraire - bénéficie des faveurs du public. Les réalisations sur le Far West en pâtissent forcément. Raoul Walsh et le producteur Winfield R. Sheehan relèvent audacieusement le défi en effectuant une sorte de « révolution » des moyens et des méthodes dans un genre jusque-là émaillé de péripéties faussement spectaculaires entre « peaux-rouges » et cowboys. Or, la pérennité du western, genre nécessaire à la compréhension de l'histoire américaine ne peut se faire qu'à la seule condition qu'on l'élève à une dimension plus ambitieuse, de nature à lui conférer une authentique valeur sociologique. Le temps des chevauchées et fusillades divertissantes du producteur William Selig, puis de la Fox et de leur acteur-idoine Tom Mix relève désormais de l'imagerie d'Épinal. A priori, le projet de Raoul Walsh constitue un énorme pari. Le réalisateur a déjà tenté, quelques mois auparavant, une aventure préfiguratrice avec In Old Arizona. La conclusion en est catastrophique : Raoul Walsh laissera un œil dans un accident de camion, survenu en plein désert, et à la nuit tombée. Ainsi sera-t-il contraint de céder sa place en tant qu'interprète à Warner Baxter, tandis que le film sera achevé par Irving Cummings en studio. La Piste des géants, titre français de The Big Trail, ne recevra pas, quant à lui, le succès qu'il aurait mérité. Pourtant, l'effort n'aura pas été vain. Dix ans plus tard, le western aura sa revanche... tout comme son acteur principal, Marion R. Morrison alias John Wayne, alors âgé de vingt-trois ans.

 

  •  Le rôle de Breck Coleman aurait dû échoir à Gary Cooper. Celui-ci déclinera l'offre de la Fox, la compagnie productrice. Écoutons Walsh raconter comment il découvrit son remplaçant : « En passant devant le magasin des accessoires, j'aperçus un grand jeune homme aux larges épaules, qui transportait un fauteuil rembourré. Il déchargeait un camion et ne me vit pas. Je le regardai prendre sous son bras un imposant sofa Louis XV comme une plume, tout en attrapant une chaise de l'autre main. Lorsqu'après les avoir déposés, il revint vers le camion, je m'approchai de lui. « Comment t'appelles-tu ? » lui demandais-je. Il m'examina attentivement. « Je vous connais ! C’est vous qui avez mis en scène Au service de la gloire. Mon nom, c’est Morrison ».(…) « Voyons jusqu'à quel point tu veux devenir acteur. Laisse pousser tes cheveux et reviens me voir dans deux semaines »… L'histoire de La Piste des géants était relativement simple, mais il me fallait un éclaireur et un chef de convoi pour conduire un petit groupe de pionniers à travers les plaines. Je parcourus la liste des acteurs disponibles mais aucun d'entre eux ne me satisfaisait.(…) Je fis passer des essais à quelques comédiens possibles, mais Sheehan (le producteur) les refusa tous. C'est alors que je me souvins du jeune footballeur de la U.S.C. Nous n'avions toujours trouvé personne lorsqu'il se présenta. Ses cheveux avaient poussé et je me mis à reprendre espoir. Après qu'on l'eut vêtu d'un pantalon et d'une veste en daim, je le plaçai devant la caméra, et Sheehan, lorsqu'il vit le résultat, me dit d'un air bougon : « Qui est-ce ce type là ? Sait-il monter à cheval ? Où as-tu été le dénicher ? ».(…) Il saisit presque immédiatement ce que j'attendais de lui. Je tenais mon acteur principal ! Il suffisait de lui donner quelques indications. Sheehan le regarda, l'écouta et ronchonna de nouveau : « Il fera l’affaire. Comment s'appelle-t-il déjà ? » « Morrison ». Ce nom par contre ne lui plaisait pas… Je parcourus en esprit les livres d’histoire en m'arrêtant sur le nom des pionniers américains. J'en vins à la Révolution et je me souvins d'un nom qui m'avait toujours plu. Lorsque je le dis à Sheehan, il leva la tête et sourit d'un air entendu comme s'il l'avait pensé lui-même : « Bien sûr ! » Il prit son crayon et lut à haute voix ce qu'il venait d'écrire « Wayne » ; pas Mad Anthony, simplement John. John Wayne. Fais-le entrer. » (In : Raoul Walsh, Un demi-siècle à Hollywood, éditions Calmann-Levy) L'échec public de La Piste des géants contraria néanmoins la renommée de John Wayne. L'acteur débutant se contente, au cours des années 1930, de figurer au générique de films de série B dirigés par d'obscurs réalisateurs comme  Robert N. Bradbury, Lewis D. Collins (The Desert Trail) ou Scott Pembroke (The Oregon Trail), deux westerns réalisés en 1935 et où il y était question de pistes encore - cette dernière réalisation étant considérée comme perdue. Fort heureusement, John Ford remit vraiment en selle l'acteur grâce à Stagecoach/La Chevauchée fantastique (1939) devenu un incontournable chef-d'œuvre du genre.

          

  • Dès les premiers plans, on est à la fois saisi par l'ampleur épique, la beauté poétique et le réalisme quasi documentaire de The Big Trail. Les scènes de la vie des pionniers et de leurs familles nous ont rarement été traduites avec autant de justesse. Tout nous est représenté ici à l'inverse de bien des idées reçues. En deuxième lieu, Raoul Walsh n'omet jamais le cadre naturel. En ce sens, son cinéma est encore celui des pionniers. La Piste des géants c'est l'origine du monde - la prairie, les montagnes, les rivières, les lacs et les forêts inviolés. Pour l'homme venu d'Europe, le continent découvert par Christophe Colomb s'impose comme viscéralement inhospitalier. Walsh en déploie inversement la splendeur majestueuse. « Le paysage dessine le cadre cosmique où l'individu prend la mesure de lui-même », note Michael Henry Wilson. Walsh n'idéalise pas la nature. Le côté pastoral ne lui sied guère. Comme le compositeur finlandais Jean Sibelius ou comme son compatriote, le peintre Albert Bierstadt, le réalisateur américain sait en décrire l'imperturbable et intimidante puissance dominatrice. Cette souveraineté apparaît illimitée. L'individu - tall man ou pas - y est totalement relativisé et inclus (voir le plan de John Wayne plus bas).  

 

  • À cette fin, The Big Trail mobilise des moyens colossaux - 180 chariots, 1 800 chevaux et mules etc. - et un budget considérable. On oublie fort heureusement le côté monumental de l'entreprise. The Big Trail serait donc à connaître à seule fin de drosser au cloaque moult préjugés récurrents au sujet du western et de l'Ouest américain. Raoul Walsh nous informe, tout au long de ce périple, sur l'abondance des dangers, exceptionnels ou prévisibles, qui guettent les défricheurs de terres nouvelles : les rudes contreforts rocheux à franchir et les chariots bâchés (schooner) qu'il faut mener à bon port, les rivières en crue et les bêtes qu'il faut préserver, l'aridité mortelle du désert et, tout autant, la neige qui vous engloutit, les charges de bisons, les incursions indiennes au sommet des montagnes... L'impression qui prévaut est bien celle d'une périlleuse odyssée qui est en même temps celle du film lui-même - un an de tournage en décors réels. Entre action pure et durée de rémission, The Big Trail déroule une maîtrise inflexible du temps. Tout ce qui survient, aussi spectaculaire qu'en soit l'événement - le torrent, la chute d'un chariot dans un canyon, la tempête de neige, l'attaque des tribus indiennes -, paraît advenir selon un ordre logique et non suivant une idée prédéterminée. Et, en dernier lieu, il ne saurait être question de renoncer à l'aboutissement d'une expédition, fût-elle homérique. De façon symbolique, Breck (John Wayne) s'exclamera : « On construit un pays. Il faut souffrir. Toutes les pistes sont dures. [...] Il faut lutter sinon c'est la mort. » Breck ne restera néanmoins qu'un trappeur. Sa relation à la nature, intime et profondément vécue, le rapproche de l'autochtone et notamment du Cheyenne Black Elk qui l'a élevé. N'affirme-t-il pas encore : « Les Indiens (ndlr : lesquels ?) sont mes amis. Ils m'ont tout appris »... y compris, sans doute, à se prémunir contre d'autres tribus indigènes ? L'éclaireur Breck ne goûtera vraisemblablement rien à la sédentarisation sécurisante des futurs colons. C'est l'authentique Bas-de-Cuir tel que l'a décrit Fenimore Cooper. Ce héros de l'Ouest restera un paradoxe et un atypique. Des années plus tard, John Wayne campera un homme tout aussi contrastant dans The Searchers/La Prisonnière du désert (1956) de John Ford. Pour la petite histoire, on rappellera qu'en 1954 des dessinateurs italiens du studio EsseGesse composeront une série de fumetti sur un héros nommé Il grande Blek, un personnage de trappeur que la France, grâce à l'éditeur lyonnais Lug, connaîtra sous le nom de Blek le Roc. Cette bande dessinée sera publiée en couleur en 1963. 

 

  • Raoul Walsh force l'admiration. Ses personnages, les situations qu'ils vivent ou les épreuves qu'ils doivent affronter, ne s'imaginent qu'au sein de l'immensité naturelle dans laquelle ils évoluent. Ils ne sont jamais en contraste avec celle-là. Ce à quoi nous assistons en permanence surpasse l'individuel. Le film reflète le cosmos dont chaque élément pris à part n'a de sens qu'intégré à cette globalité magnétique. Jacques Lourcelles offre le point de vue suivant : « Par-delà, écrit-il, les innombrables obstacles - climatiques, géographiques, humains - entravant la marche des pionniers, ceux-ci sont poussés vers la ligne d'horizon par une force instinctive, tellurique. Ils obéissent à une loi qui s'apparente à celles qui régissent le cycle des marées, les migrations des oiseaux ou le mouvement des étoiles. » Même l'éternel combat entre le Bien et le Mal ou l'expression du sentiment amoureux ne sauraient y échapper. La séquence terminale, en plan général, où Breck, ayant poignardé Red Flack, retrouve sa bien-aimée Ruth dans une forêt de séquoias géants est à elle seule évocatrice de cet univers où les « êtres sont comme amalgamés à la nature dans un tout indissoluble. » (J. Lourcelles) C'est une spéculation distinctive de Raoul Walsh : où faudrait-il quérir l'Éden ? Ailleurs qu'en cette forêt-là, ailleurs qu'en cette nature-là ? Encore faudrait-il en comprendre la beauté et la nécessité... De fait, si l'on en croit Michael Henry Wilson, dans le pressbook de The Big Trail, la nature est sublimée telle une « cathédrale ». Le réalisateur n'écrivait-il pas : « Le baiser final (de John Wayne et de Margaret Churchill) est comme les arbres : aussi vieux et aussi neuf que l'humanité...» ? The Big Trail est le premier chef-d'œuvre d'un réalisateur qui nous en léguera bien d'autres : La Charge fantastique et Gentleman Jim avec Errol Flynn (1941-42), Pursued/La Vallée de la peur (1947) avec Robert Mitchum, Silver River/La Rivière d'argent (1948), avec Errol Flynn dans un rôle moins glorieux, Distant Drums/Les Aventures du capitaine Wyatt (1951) avec Gary Cooper... pour ne citer qu'eux.

MiSha

 

  •  The Big Trail fut tourné en deux versions : l'une en 35 mm courant, l'autre dans un procédé, alors nouveau, pour le grand écran 70 mm. Le film sortit sous cette forme au Roxy Theatre à New York en 1930. Le procédé fut cependant abandonné.  « Pour Walsh, c'est un exploit herculéen, mais faute de salles ad hoc, l'expérimentation restera sans lendemain. » (M. Henry Wilson) En 1986, le Museum of Modern Art de New York a reconstitué une copie 35 mm en Cinémascope. 

 


 

 

 

 


The Big Trail (La Piste des géants). États-Unis, 1930. Noir et Blanc. 121 minutes (35 mm), 158 minutes (70 mm). Réalisation : Raoul Walsh. Scénario : Jack Peabody, Marie Boyle, Florence Postal d'après un récit d'Hal G. Evarts. Photographie : Lucien Andriot, Don Anderson, Bill McDonald, Roger Sherman, Henry Pollack (version 70 mm) ; Arthur Edeson, Dave Ragin, Sol Halprin, Curt Fetters, Max Cohn, Harry Smith, L. Kunkel, Harry Dawe (version 35 mm). Musique : Arthur Kay, Joseph McCarthy et James F. Hanley  [chanson : Song of the Big Trail]. Son : George Leverett, Don Flick. Montage : Jack Dennis. Direction artistique : Harold Miles. Production : Winfield R. Sheehan, 20th Century Fox. Tournage : Jackson Hole et Grand Teton (Wyoming), Sierra Nevada, Sequoia National Park (Californie), Yuma (Arizona), St. George (Utah), Moiese (Montana), Oregon, Idaho. Interprétation : John Wayne (Breck Coleman), Marguerite Churchill (Ruth Cameron), El Brendel (Gussie), Tully Marshall (Zeke), Tyrone Power Sr. (Red Flack), David Rollins (Dave Cameron), Ian Keith (Bill Thorpe), Charles Stevens (Lopez), Ward Bond (Sid Bascom). Sortie aux E.-U. : 1er novembre 1930. Sortie en France : mars 1931.


 

 


 

 

 

Remarqué par Raoul Walsh, Marion R. Morrison alias John Wayne remplace au pied levé Gary Cooper dans « The Big Trail » en 1930, premier grand western parlant. Il a 23 ans.

Le massif de Teton Range (Wyoming)

The Big Trail/La Piste des géants (1930) John Wayne et Tyrone Power Sr.

The Big Trail (1930)