« C'est bien monsieur Michel de trouver l'eau. Dieu te protège »



Les Oliviers de la justice (James Blue, Jean Pélégri 1962)


 

• Une critique de Marcel Martin pour « Cinéma 62 » (n° 68, juillet-août 1962)

 


 

 

 Dans la (jusqu’ici) très courte liste des films qui abordent le problème de la guerre d’Algérie et de ses conséquences matérielles et morales, Les Oliviers de la justice occupe une place de choix tant par l’importance du témoignage qu’il constitue que par sa qualité cinématographique. Il s’agit en effet d’un film remarquable à tous égards et qui, s’il peut se discuter, ne peut laisser personne indifférent par son émotion et sa sincérité.

 Il y a des allusions à l’Algérie dans nombre de films récents ; ce drame y tient une place plus précise dans Cléo de 5 à 7 et dans Adieu Philippine ; plusieurs courts-métrages s’en sont inspirés (58 2/B, Secteur Postal 89.098, J’ai huit ans). Mais Les Oliviers de la justice est le premier film qui prenne vraiment et totalement pour sujet cette page douloureuse de notre histoire et qui le fasse avec une prenante humanité.

 Paradoxalement, c’est un Américain de trente ans, James Blue, fixé à Alger depuis deux ans, qui a réalisé ce film, le premier film algérien si l’on en croit l’auteur du livre Jean Pélégri, écrivain et professeur, mais aussi acteur à ses heures puisqu’il a joué le rôle du Commissaire dans Pickpocket et qu’il interprète cette fois le personnage du père dans le film de James Blue. Mais si le réalisateur est Américain (et quel pouvoir d’intuition chez lui : la façon dont il a senti l’Algérie est étonnante), le scénariste est un Français d’Algérie, un Algérien comme il l’a déclaré lui-même au cours de récentes interviews. Il a écrit son roman à la première personne et c’est en son propre nom qu’il témoigne.

 L’action se passe en vingt-quatre heures à Alger, à Bab-el-Oued pour être précis. Un homme, jeune encore, originaire d’Algérie mais fixé en France depuis quelques années, revient à Alger pour assister aux derniers instants de son père. Il se remémore sa jeunesse dans un domaine viticole de la Mitidja, va revoir ses anciens amis algériens, prend la température tragiquement élevée de son pays natal et, lorsque son père est mort, décide de rester en Algérie.

  Le passé revit sous nos yeux en une série de flash-backs et ce n’est pas là vaine recherche de style : car c’est l’évocation de ce passé qui donne son sens au présent en nous faisant connaître la psychologie des personnages et en nous prouvant qu’ils ne sont pas de ceux qui « n’ont rien appris et rien oublié » : ce « pied-noir » et son père ont toujours vécu en bons termes avec les Arabes et si ce gros viticulteur était un patron, c’était un patron comme les autres, dans d’autres pays, tantôt brutal tantôt paternel, mais qui ne considérait pas ses ouvriers musulmans autrement que des ouvriers quelconques ; et si l’on admet que la cause principale de la révolution algérienne est peut-être la dignité blessée de tout un peuple, alors on peut penser que des hommes de ce genre n’ont pas de responsabilité dans l’humiliation centenaire qui a poussé une nation au désespoir et à la conscience.

  « C’est un film sur la fraternité… c’est aussi un film contre le racisme », a déclaré le scénariste. Et en effet il s’agit d’un nouvel appel plein de noblesse et de sensibilité à la réconciliation, à la coexistence, au travail en commun pour une même patrie, l’Algérie. Car c’est bien l’amour de la patrie qui s’exprime tout au long du film, par l’intermédiaire de l’amour de la terre féconde et nourricière ; de ce point de vue toutes les séquences du passé sont très belles, que ce soit la recherche de l’eau ou la visite à la vigne prête à être vendangée. Et faut-il que ce film soit entendu et qu’il serve, comme l’a dit Jean Pélégri, « à la paix, celle des oliviers. »

  Le film a été tourné quasi clandestinement dans les rues d’Alger et la vérité de ces séquences est extraordinaire : ne serait-ce que pour cela, le film est déjà d’un haut intérêt ; jamais en effet nous n’avions vu cette ville vivre sa vie de tous les jours, cette vie tragique et sanglante. La description des quartiers arabes est elle aussi d’un réalisme étonnant ; les scènes où interviennent des musulmans ne sont pas d’un moindre intérêt dans la mesure où, à mots couverts, elles font comprendre beaucoup de choses.

[…] Marcel Martin

 


 

Autres critiques :

« En 1956, un pied-noir qui a quitté l’Algérie et vit en France depuis des années, revient dans son pays natal pour assister à l’agonie de son père. À cette occasion, il repense à son passé de fils de colon. Bien des paradoxes dans cette œuvre attachante et originale qui est le premier film français sur l’Algérie d’après 1954. […] Le film emprunte à certaines techniques du documentaire mais obéit en profondeur à la construction et aux nécessités intimes d’une œuvre de fiction. Enfin, le regard posé sur la colonisation est un regard clair et apparemment simple alors qu’il s’agit du plus controversé et du plus complexe des sujets. » (Jacques Lourcelles, in : Dictionnaire du cinéma, Bouquins)

« Il est impossible d'exploiter ce film politiquement. Le partisan de l'Algérie française s'écriera : « Qu'est-ce que je vous disais ? » À quoi le partisan de l'Algérie algérienne répliquera : « N'avais-je pas raison ? » C'est dire que le film de James Blue, loin d'apparaître comme révolutionnaire, vise à la plus stricte objectivité. À aucun moment, on ne prétend simplifier l'action - bien au contraire. [...] » (Jean.-Louis Bory, Arts, 19/06/1962)

« Ce qui étonne, ce n'est pas tellement le travail de James Blue, c'est que ce travail porte sur la situation algérienne, sur une actualité humaine, alors que le cinéma français, avec un acharnement misérable, s'emploie à nier toute actualité humaine. [...] James Blue nous propose une certaine réalité algérienne, on pourra sans doute lui opposer une autre réalité, mais il n'empêche que cette réalité existe, et qu'il est bon que nous la connaissions [...] La justice étant d'abord la clarté, la neutralité, la compréhension : trois qualités que l'on trouve dans le film de James Blue. » (Pierre Marcabru, Combat, 2 juin 1962)

 

  •  Jean Pélégri s'exprime :

 

« Mais la condamnation des pieds-noirs, en bloc, c'est aussi une forme de racisme. On les condamne avec une bonne conscience, en oubliant qu'ils sont eux aussi victimes d'un système qui devait les rendre fous un jour ou l'autre : le colonialisme. Or, le fait colonial est un fait d'État. C'est la France qui a colonisé l'Algérie. »

(Interview avec J. Deltour, Droit et Liberté, juillet 1962)


 « Dans le livre, la condamnation du colonialisme était explicite - et surtout vers la fin que je trouve aujourd'hui un peu trop "rhétorique". Dans le film elle est plus dialectique. Chaque fois que l'œuvre du père, colon, est exaltée - et elle méritait souvent de l'être - tout de suite après, sans transition, et par coupe sèche, les images montrent les conséquences du colonialisme : un peuple algérien hagard, des mendiants dormant sur les trottoirs, une armée française omniprésente et, sectionnée en fragments, une longue et douloureuse montée dans un bidonville pour aller retrouver, tout en haut, la vieille Fatima, mère de Saïd parti au maquis... »

(Lettres écrites, 1988) 

 


 

Les Oliviers de la justice. France, 81 minutes. Production : Studios Africa (Georges Deroclès). Réalisation : James Blue. Scénario : Jean Pélégri, Sylvain Dhomme, J. Blue d’après le roman éponyme de Jean Pélégri. Photographie : Julius Rascheff assisté de Ouakil Boubakeur. Musique : Maurice Jarre, Quatuor Parrenin. Interprétation : Pierre Prothon (Jean), Saïd Achaibou (Saïd), Mohammed Bennour, Djamal Précigout, Geromina Ros, Boralfa, Jean Pélégri (le père). 

(Sur le tournage et la genèse du film, voir article « Cahiers du cinéma » n° 134, 1962)

 

◙ Présentation du film avec J. Pelegri et J. Blue https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/caf97063633/un-film-sur-l-algerie-les-oliviers-de-la-justice

Extrait du film https://vimeo.com/479478394

 


 

  • Remarques sur le scénario 

           Ce film est le premier long métrage dont le sujet se réfère directement à la guerre d'Algérie et qui ait pris pour cadre Alger quand les soldats, les barbelés, les bombes formaient le premier plan du paysage. 

             Bien que le film présente - à quelques exceptions près - les mêmes personnages que le roman, il prend pour base une situation profondément différente. Dans le roman, Jean, le narrateur, réside en permanence à Alger, tandis que, dans le film, il est un pied-noir fixé en France et qui revient dans son pays natal à cause de son père agonisant. Les auteurs du film souhaitaient en effet que les spectateurs de la métropole ou d'ailleurs découvrent, par son regard, l'Algérie dans ses problèmes et sa réalité. Cette modification entraîne plusieurs conséquences :

1. Le choc que procure à Jean la découverte d'Alger en guerre n'a pas d'équivalent dans le livre. Ce bouleversement, joint à la mort inattendue de son père, accélère la prise de conscience de Jean tout en centrant l'intérêt dramatique sur un thème propre au film : Jean restera-t-il en Algérie ou non ?

2. Contrairement au roman, le film accorde au hasard et à la spontanéité des échanges humains une place importante mais soigneusement méditée. Les images enregistrées dans Alger offrent un document saisissant d'un certain moment de la guerre. Réfléchies dans les yeux et la conscience de Jean, génératrice de souvenirs, ces images préparent la décision de Jean au cimetière : « C'était devenu mon pays ! » - tandis que chante, intense, une flûte arabe. Il va donc rester en Algérie.

Le document est donc utilisé par l'auteur. Il lui sert à illustrer une thèse : la prise de conscience par un fils de colon de ses racines algériennes.  

 [Hommes et Cinéma, mai, juin, juillet 1962 ; Télé-Cinéma, oct/nov. 1962]

 


 


 

 Romancier, poète et acteur, Jean Pélégri est natif de Rovigo (aujourd’hui, Bougara) en Algérie. Il est décédé à Paris en 2003. Il s’est toujours considéré comme « Algérien de cœur ». On l’appelait aussi « Yahia el-Hadj ». Parmi ses meilleurs amis, les écrivains Jean Sénac, Kateb Yacine, Rabah Belamri, Mohammed Dib et Mourad Bourboune ; les artistes-peintres Mohammed Khadda, Baya, Abdallah Benanteur, Jean de Maisonseul. Son roman Les Oliviers de la justice, publié en 1959 chez Gallimard a reçu le Grand Prix catholique de littérature en 1960. Le film a été récompensé à Cannes avec un Prix de la Société des écrivains de cinéma et de télévision (1962).

 Son roman Ma mère, l’Algérie (1989) a également fait l’objet d’une adaptation cinématographique dû à Jean-Pierre Lledo. Jean Pélégri est l’auteur d’une dizaine d’œuvres. Voici l’opinion de deux plumes d’origine algérienne.


 

 

-          « Jean Pélégri, algérien de naissance et l'un des plus grands écrivains d'aujourd'hui, plus grand que Albert Camus en tout cas, reste toujours ignoré en France. Pourquoi ? Parce que, pour marquer son appartenance au territoire algérien, il l'a compissée si fort qu'il a créé à son usage une autre langue française. Et là, le public français a renâclé, n'a pas voulu de lui. »

Mohammed Dib, Simorgh, Albin Michel, Paris, 2003 [son dernier livre].

 

-          « Aucun écrivain français d'Algérie, pied-noir comme on dit aujourd'hui sottement, n'a accepté comme il a fait l'Algérie tout entière et telle qu'elle était depuis toujours. Peut-être, à la rigueur, le poète Jean Sénac. Mais ni Gabriel Audisio, ni Emmanuel Roblès, ni Jules Roy, ni Albert Camus ne se sont sentis, comme Jean Pélégri, aussi naturellement que lui, fils de toutes les Algérie, arabe, berbère, espagnole et française. Depuis les Oliviers de la justice jusqu'au Maboul, c'est un véritable cante jondo de l'Algérie paysanne qui est chanté par lui dans sa complexité baroque. Le Maboul est, avec Nedjma de Kateb Yacine, le seul roman faulknérien de notre littérature. »

Jean DanielPélégri l'AlgérienLe Nouvel Observateur, Paris, 2-8 octobre 2003.

 

   


 

  • Préface de Jean Pélégri à son roman Les Oliviers de la justice (extrait) 

 

 « Mon père est mort dans la nuit du 27 août 1955. Dans l'après-midi il avait parlé de ce que l'on appelait pudiquement les "événements" - attentats, vignes coupées, explosions de bombes plus ou moins artisanales - et comme il l'avait fait des milliers de fois il m'avait encore parlé de justice à propos des Algériens. « L'important, mon fils, avec eux, c'est d'être juste. Si tu ne l'es pas, tu n'es rien. Mais si tu es juste, ils ne l'oublient jamais. » Et il en avait eu la preuve, après sa ruine, quand chaque semaine des ouvriers de la ferme se relayaient pour nous apporter des poulets ou des fruits de la ferme. « Tu te rappelles, monsieur Michel, ces arbres - on les a plantés ensemble. » Puis il s'était endormi et je l'avais entendu dans l'obscurité sur le ton chantant et psalmodié des conteurs. [...]

 Sauvegarder le souvenir d'un père, d'une enfance et d'un pays que nous aimons tant, c'est là sans doute la première raison de ce livre. Car si par un cruel retournement de l'histoire, le cimetière familial devait être un jour saccagé et livré à l'abandon, cette mémoire demeurerait, inviolable - parce que la mémoire est la plus belle et la plus intangible des tombes. 

 C'est pour cette même raison que le film adapté du livre se termine sur le cimetière familial de Sidi Moussa. Un cimetière toujours vivace, toujours intact et à tout jamais semblable, par l'image, à celui qui vit en nous dans une douce pénombre. » [...]

J.P.

 


 


 

Jean Pélégri