Semaine 9. Mes westerns de rêve

Wichita (1955, Jacques Tourneur)

 


 

Liminaire

 Wichita (Texas), cité fondée en 1864, est devenue le centre actif des convoyeurs de bestiaux depuis qu'une voie de chemin de fer - Le Cheval de fer, une expression indienne que le titre d'un film de John Ford reprend en 1924 - y a été construite. L’ancien marshal Wyatt Earp débarque ici pour ouvrir un commerce. Il fait la connaissance d’Arthur Whiteside, directeur du journal local, et de son jeune reporter, Bat Masterson. Alors qu’il se rend à une banque pour y déposer un pécule que des cowboys ont bien failli lui dérober, le voici maintenant confronté à une tentative de hold-up. Avec le soutien de Bat, Wyatt parvient à maîtriser les bandits. Les citoyens de la ville, en guise de reconnaissance, lui propose d’être leur shérif. Il refuse le poste qu’il estime avoir trop occupé jadis. Quelque temps après, la cité est la proie du désordre engendré par les beuveries nocturnes des cowboys de l’éleveur Wallace… Des coups de feu sont tirés sans raison apparente. Un garçon somnolent assiste de sa fenêtre à ce tintamarre. Mal lui en prend, une balle l’atteint mortellement. Wyatt se sent obligé de reprendre l’insigne et de prêter serment. Wallace et ses hommes sont arrêtés et reconduits à la sortie de la ville... 

 

 

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 L'existence de Jacques Tourneur est faite d'allers-retours entre la France et le Nouveau Monde. D’un point de vue professionnel, le réalisateur exerce néanmoins l’essentiel de sa vocation à Hollywood. Après le tournage de La Cité sous la mer avec Vincent Price, l'auteur de La Féline revient au bercail et s’installe dans le Périgord où il s’éteint un 19 décembre 1977. Son œuvre entière paraît refléter l’originalité d'un semblable destin. Comme Français, Tourneur ne pouvait être qu’étranger parmi ces autres étrangers qui bâtirent les États-Unis d’Amérique. Ces curieux étrangers aux étranges zigzags tels qu'on les verra décrits dans son premier et plus beau western sans doute, déjà filmé en technicolor, Canyon Passage (1946)Rien d’impérieux ne semblait pourtant avoir conduit Jacques Tourneur à réaccoster sur l’autre rive de l’Atlantique…  

 Dans ses films, les personnages demeurent souvent indéchiffrables et surtout instables. Ils sont en recherche d’un ailleurs, mais on se doute qu’en cet ailleurs c’est surtout eux-mêmes qu’ils cherchent. Ceci étant, le réalisateur ne se tient pas sur une autre planète… Juché sur un promontoire et à un angle plus inhabituels, Tourneur capte, chez l'US citizen en formation, un tréfonds psychologique jusque-là imparfaitement fouillé. Et, de fait, son observation produit la sensation d'une vision tout à la fois étrange et étrangère… aux yeux des spectateurs qui voyaient jusqu’ici selon un horizon trop uniformément balisé. Or, l’étrange – l’inhabituel dirions-nous – et l’étranger créent toujours un malaise voire une frayeur indiscernable. De ce point de vue, il n’y a nulle peur plus terrifiante que celle qu’on ne saurait expliquer clairement. Jacques Tourneur entra dans la célébrité avec Cat People/La Féline en 1942. Tourné selon un budget modeste, le film connut un triomphe inattendu et sauva la compagnie RKO Pictures du naufrage. Le film avait un côté fantastique. Val Lewton, le producteur, en exploita le filon avec de rares facultés de liberté et d'inventivité entre 1942 et 1946. Conformément à cette optique, Tourneur réalisera Vaudou, L'Homme-léopard et Experiment Perilous (Angoisse) avec une Hedy Lamarr plus fascinante que jamais. Il en conservera une forme de poésie du mystère et de l'indéfinissable qui ne le quitteront plus. Il prodiguera curieusement ses talents dans tous les genres. Malgré cela, la trace de son aptitude singulière ne s'éteindra pas. [Les profanes doivent découvrir, toutes affaires cessantes, des œuvres comme Out of the Past/La Griffe du passé (1947), Berlin Express (1948), Circle of Danger/L'Enquête est close (1951) et Night of the Demon/Rendez-vous avec la peur (1957).] 

 Ainsi dans Wichita et son cavalier anonyme - ce n'est ni un Indien, ni un voleur de bétail et il n'a pas l'air de se cacher - qui, photographié à distance, dévale la colline. De cette façon, débute, ou presque, l’avant-dernier des six westerns réalisés par Jacques Tourneur. L'inconnu n’est rien d’autre pourtant que le légendaire Wyatt Earp, ici incarné par Joel McCrea. De ce héros, il en fut question à propos de La Poursuite infernale. Wyatt paraît destiné chez John Ford à devenir, un jour ou l’autre, le citoyen ordinaire. Deux décennies plus tard ou presque, le même réalisateur l’intègre de manière seconde et fugace, sous les traits d’un James Stewart vieilli et sclérosé dans Cheyenne Autumn. Il n’est désormais plus à son avantage : il est beaucoup plus concentré sur sa partie de poker que sur l’utilité éventuelle de sa charge de shérif. Tourneur et son scénariste Daniel B. Ullman, auteur spécialisé dans le western, choisissent eux aussi de prendre de notables libertés par rapport à la vérité historique, et, surtout, de négliger M. Stuart N. Lake et son Wyatt Earp, Frontier Marshal. Le Wyatt Earp de Joel McCrea n’a rien du justicier classique. Tourneur en fait un homme à part. Les notables de la cité admettent qu’il soit l’unique individu capable de mettre de l’ordre dans la cité. Mais, d’un autre côté, sa droiture morale les dérange au plus haut point. En vérité, le premier plan du film a beau être suggestif avant tout, un non-événement ou l’effet-bus dans le plus pur style du cinéaste, il n’en est pas moins anticipateur : le Wyatt, composé par M. McCrea, ressemble à un personnage venu d’un autre monde. Il provoque crainte et hostilité viscérale chez le gros éleveur Wallace et les cowboys à son service… mais également chez les citadins. À Wichita, en effet, on ne peut imaginer l’essor de la cité sans l’activité des éleveurs. Aussi, faut-il en tolérer, avec quelque philosophie, les turbulences périodiques... C'est selon cet esprit qu'agissent les notables de la région.  

 À vrai dire, l'homme qui échoue à Wichita voudrait précisément échapper à une forme de fatalité. S'il refuse, de prime abord, la mission d'incarner l'ordre et la sécurité, c'est parce que cette fonction lui a déjà beaucoup coûté. Et s'il reprend l'insigne, c'est parce qu'un enfant, un petit homme désarmé, un innocent a été abattu. Il ne ressemble guère au Wyatt Earp que l'Histoire nous a légué. C'est, avant tout, le héros que Jacques Tourneur a choisi d'élire : un homme doué d'humanité. Jacques Lourcelles note, à juste raison, « l'usure » du personnage : « il est usé par elle (la fatalité), écrit-il, et le jeu calme et un peu las de Joel McCrea exprime admirablement cette usure. » À Wichita, la croissance économique a effacé les ultimes règles de solidarité et de respect de l'autre. En réalité, le personnage de Tourneur entre en connivence avec celui du pasteur Josiah Gray de Stars in My Crown (1950) ou du juge itinérant de Stranger On Horseback (1955), deux westerns précédents du cinéaste. Or, les deux rôles sont encore tenus par Joel McCrea. On remarquera au passage le titre du second film qu'il faut traduire par Étranger à cheval. S'il est vrai, et comme l'énonce Lourcelles, que McCrea semble dans Wichita faire figure d'extra-terrestre... et que cela n'a rien de nouveau dans l'univers du réalisateur, on aurait tort de n'y voir qu'un thème obsessionnel. 

 Wichita - les distributeurs hexagonaux l'ont renommé Un jeu risqué - expose le fait que, pour des individus irresponsables ou sous l'emprise de la boisson, le port d'armes peut entraîner toutes sortes de débordements qui, pour être ludiques en apparence, finissent souvent de fâcheuse manière. Le regard de Jacques Tourneur tranche considérablement. Il met l'accent sur deux meurtres commis involontairement contre des innocents - au début, celui de l'enfant observant le spectacle à la fenêtre de sa chambre et, plus tard dans le récit, celui de l'épouse de Sam McCoy, fauchée à la place du shérif. Ces deux faits vont entraîner, à chaque fois, une modification inattendue dans le cours des événements. Le premier force Wyatt Earp à sortir de sa retraite, le second amène McCoy, le père de Laurie (Vera Miles), celle qu'aime Wyatt, à opérer un revirement en faveur du marshal. Mais, d'une façon catégorique, la décision de Wyatt Earp, celle d'apposer un panneau prohibant strictement le port d'armes à feu, entraîne l'animosité générale, y compris de la part des citoyens qui rejettent l'attitude des cowboys. Wyatt prend une mesure qui outrepasse la compréhension des siens. En Amérique, selon l'opinion de nombreux citoyens de ce pays, l'usage des armes à feu doit certes être réglementé, mais il ne peut faire l'objet d'interdiction pérenne. Wichita soulève, on s'en doute, un problème crucial - autant politique que culturel - et toujours actuel. Faut-il rappeler ici le Deuxième amendement à la Constitution américaine qui énonce ceci  : « A well regulated Militia, being necessary to the security of a free State, the right of the people to keep and bear Arms, shall not be infringed. » [15 déc. 1791] (« Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d'un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. ») Évidemment, la phrase est équivoque : selon qu'on porte son attention principalement sur la partie avant la virgule ou suivant qu'on ne retienne avant tout que la partie seconde après la virgule, on détiendra là le secret de la divergence entre adversaires et partisans du port d'armes individuel. Quoi qu'il en soit, il est à peu près sûr que l'amendement n'ouvrait en aucune manière un droit à l'autodéfense. Il indiquait simplement qu'un État fédéral avait le droit légitime de constituer une milice autonome chargée d'assurer sa propre défense. Il n'empêche : le Wyatt campé par Joel McCrea bat en brèche les idées de la majorité... Aussi pénètre-t-il dans l'étroit corridor de ceux qu'on suspecte d'étrangeté. Jacques Tourneur s'était-il souvenu de l'avis émis par son compatriote Alexis de Tocqueville : « En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l'écrivain (ndlr : ou l'homme de loi) est libre, mais malheur à lui s'il ose en sortir » (De la démocratie en Amérique, 1835) ? En deuxième instance, il nous faut rappeler ici que l'armée fédérale ne disposait pas, à cette époque, des moyens suffisants pour remplir sa mission de maintien de l'ordre, qui, du reste, se destinait essentiellement à préserver la « sécurité » des pionniers blancs contre les tribus indiennes. En troisième lieu, Wichita soulève en amont le problème de l'alcoolisme - bien sûr, il n'est pas l'unique film de l'Ouest à en dresser un aperçu. Un fléau qui affecte par ailleurs l'Amérique entière - y compris les peuples autochtones - et surtout les citoyens de pauvre condition. À l'Ouest, les raisons de ce mal sont diverses : carence en eau potable et en lait frais, nourriture peu diversifiée etc. Les séquences décrivant les soûleries nocturnes des employés de la prairie paraissent ici étonnantes et suffisamment éloquentes. Enfin, au sein d'un univers rude et hostile, le cowboy, déchargé de ses tâches harassantes, n'a point d'autre dérivatif que celui du saloon, de la chanteuse de cabaret ou de la prostituée. Au demeurant, les femmes sont rares au Far West, condamnées à une forme d'invisibilité réelle ou contrainte. Toutefois, les réalisateurs offriront, en quelques occasions, de saisissants portraits de femmes de l'Ouest. 

 « Le contrebandier est un artiste méconnu par excellence puisqu'il fait passer sa marchandise en fraude. Il paraît emprunter des chemins familiers alors même qu'il a traversé le miroir » [1], écrivait Michael Henry Wilson dans un chapitre consacré à Jacques Tourneur. Le cinéaste se pliait en apparence aux modalités du système hollywoodien. En vérité, il s'employait à en brouiller subtilement les lignes. Il semblait contradictoirement plus à l'aise dans cet exercice de contournement, toujours en équilibre instable cependant, défiant subrepticement, ici ou là, des impératifs commerciaux ou moraux ou politiques. On peut même supposer qu'il choisit Hollywood pour ces raisons-là. Plus les films entraient dans le cadre modeste de la production courante, mieux Tourneur pouvait s'y mouvoir à son aise. Le système lui servait de bouclier protecteur pour assurer sa propre survie créatrice. Il disposait ainsi d'une secrète liberté pour tisser des motifs éminemment personnels. « Je faisais toujours de mon mieux avec ce que l'on me donnait, comme un ouvrier à qui l'on donne un bout de bois. J'ai toujours été un artisan, à tort peut-être », disait-il. [2] Wichita est l'exemple de ce type de film apparemment orthodoxe et qui, au final, surprend du tout au tout. La mise en scène s'affirme sobre et la prestation des acteurs dépourvue de surenchère. Au sein d'un récit conduit avec une parfaite maîtrise, Jacques Tourneur ménage, comme à son habitude, une vive tension dans laquelle plane de façon diffuse une atmosphère faite d'imprévisibilité. Incertitude qui peut comporter également une terminaison heureuse voire cocasse : par exemple, lorsque Doc Black, le gérant du saloon, s'aperçoit, dépité, que les tueurs dont il vient d'acheter les services sont les deux frères de Wyatt Earp. Ce qui est moins ordinaire chez Tourneur c'est le choix du format (le cinémascope). Le cinéaste l'utilise à merveille pour représenter, dans une durée ramassée et dans un cadre élargi, économisant de la même façon des effets de montage, l'aspect contrastant entre l'autorité morale que Wyatt veut incarner sans nulle faiblesse - Joel McCrea, par ailleurs physiquement grand, apparaît ennobli - et celle de l'agressivité confuse d'une communauté versatile qu'il faut saisir dans ses réactions les plus obscures. Les ennemis les plus dangereux de Wyatt Earp ne sont d'ailleurs pas forcément les plus déclarés, en l'occurrence les hommes de Clint Wallace. À l'épilogue, en effet, c'est encore Doc Black, le cabaretier cité plus haut, qui aura manqué d'assassiner le marshal. Et c'est Sam, le père de Laurie, rallié de la dernière heure, qui l'en empêchera. On pourra en conclure, à l'évidence, que ce shérif abstinent et réservé irritait méchamment le fameux Doc Black (le surnom de ce dernier en fera sourire plus d'un). Un drôle d'homme que ce Wyatt Earp, plus proche du presbytérien parfois que du gunman. Plus encore, c'est la philosophie générale d'Un jeu risqué qui épate. « Aujourd'hui encore, note Xavier Leherpeur, le film surprend par sa manière de prendre à contre-pied l'une des valeurs (le revolver, signe de virilité absolue) de bon nombre de westerns. » [3] Jacques Tourneur signe une œuvre clairement pacifiste et donc anticonformiste. On ne saurait néanmoins réduire le cinéma de Tourneur à quelque forme d'apologue humaniste. Le réalisateur aimait regarder un monde dans une position de témoin discret et incisif : ni trop lointain, ni trop proche, toujours à l'affût de vibrations inattendues. Par contrecoup, le spectateur restait soufflé, jamais averti. Wichita, en tout état de cause, cache son jeu. Nous ne risquons pas d'être déçus.

MiSha

 

 

[1] et [2] M. Henry Wilson : À la porte du paradis. Cent ans de cinéma américain, Armand Colin, 2014.   

[3] X. Leherpeur : Livret Collection Westerns, Trésors Warner.

 

 

 

 

 

 

 

 


Wichita (Un jeu risqué). États-Unis, 1955. 81 minutes. Technicolor, Cinémascope. Réalisation : Jacques Tourneur. Scénario : Daniel B. Ullman. Photographie : Harold Lipstein. Musique : Hans J. Salter (paroles de Ned Washington), chanté par Tex Ritter. Production : Warner Bros. Richard V. Heermance, Walter Mirisch. Tournage : Santa Clarita, Californie. Interprétation : Joel McCrea (Wyatt Earp), Vera Miles (Laurie McCoy), Lloyd Bridges (Gyp), Wallace Ford (Arthur Whiteside), Edgar Buchanan (Doc Black), Peter Graves (Morgan Earp), Keith Larsen (Bat Masterson), John Smith (Jim Earp), Carl Benton Reid (le maire), Walter Coy (Sam McCoy), Walter Sande (Clint Wallace),  Robert J. Wilke (Ben Thompson). Sortie aux E.-U. : 3 juillet 1955. Sortie en France : 20 juillet 1956.


 


 


  • Westerns de Jacques Tourneur

- Canyon Passage (1946) : Dana Andrews, Brian Donlevy, Susan Hayward

Stars in my Crown (1950) : Joel McCrea, Ellen Drew

Way of Gaucho (1952) : Rory Calhoun, Gene Tierney

Stranger on Horseback (1955) : Joel McCrea, Miroslava

Wichita (1955)

Great Day on the Morning/L'Or et l'amour (1956) : Virginia Mayo, Robert Stack,                                                               Ruth Roman

 


 

Wichita (1955). Début du film

Wichita (1955). Vera Miles (Laurie McCoy) et Joel McCrea (Wyatt Earp)

Le mariage de Laurie et de Wyatt, conclusion de « Wichita »