Semaine 10. Mes westerns de rêve

 

Johnny Guitar (1954, Nicholas Ray)


 

 

• Liminaire

  Un cowboy musicien, surnommé Johnny Guitar, débarque dans un cabaret certes encore désert, mais prometteur parce qu’il est situé non loin d'une future voie de chemin de fer. La propriétaire, Vienna, est une femme qu’il a jadis aimée. Mc Ivers et Emma Small, les deux éleveurs de bétail les plus importants de la région, font soudainement irruption dans le saloon. Ils recherchent les coupables de l’attaque d’une diligence qui a coûté la vie au frère d’Emma. Celle-ci impute le meurtre aux hommes de Dancing Kid, un hors-la-loi redouté. En réalité, Emma nourrit une jalousie illimitée à l’endroit de Vienna. Elle la soupçonne d’entretenir une liaison avec Dancing Kid. Or, si ce dernier manifeste un réel attachement à Vienna, son sentiment n’est guère payé de retour. Face à ces assaillants, Vienna, femme de fort tempérament, ne s’en laisse pas compter. L’arrivée de Dancing Kid envenime la situation. Un drame est à peine évité. Mc Ivers, enfreignant ses prérogatives de simple citoyen, exige de Vienna qu’elle ferme son saloon dans les vingt-quatre heures…

 


Johnny Guitar (Johnny Guitare). États-Unis, 1954. Trucolor. 110 minutes. Réalisation : Nicholas Ray. Scénario : Philip Yordan d'après le roman éponyme de Roy Chanslor. Photographie : Harry Stradling Sr. Musique : Victor Young. Chanson : Peggy Lee. Montage : Richard L. Van Enger.  Décors : John McCarthy Jr., Edward G. Boyle. Direction artistique : James W. Sullivan. Costumes : Sheila O'Brien. Production : Herbert J. Yates pour Republic Pictures. Tournage : Sedona, Arizona. Sortie : 27 mai 1954 (E.-U.) ; 10 novembre 1954 (France). Interprétation : Joan Crawford (Vienna), Sterling Hayden (Johnny Guitare Logan), Mercedes McCambridge (Emma Small), Scott Brady (Dancing Kid), Ward Bond (John McIvers), Ben Cooper (Turkey), Ernest Borgnine (Bart Lonergan), John Carradine (Old Tom), Royal Dano (Corey), Frank Ferguson (le shérif), Paul Fix (Eddie), Rhys Williams (Mr Andrews), Ian McDonald (Zeke).


  •   Décryptages 

 

  •  « [...] Même s'il y avait un label de western d'appellation contrôlée, qui serait le spécialiste qualifié pour l'attribuer ? Comment distinguer un vrai d'un faux western ? Hormis la croyance quasi mystique qu'il existe des westerns purs et authentiques, je ne vois rien qui puisse délimiter un domaine exclusif du western, n'était-ce la frontière mouvante du pays en question et l'étendue variable d'une époque où l'Histoire et la saga de l'Ouest se rencontrent et parfois même se confondent. 

        À cette définition du western correspond Johnny Guitar, au même titre que Red River de Hawks ou My Darling Clementine de Ford. Mais le film de Ray n'appartient pas au « cinéma américain par excellence » : celui qui prône une attitude positive envers la loi et l'ordre et qui sert l'appareil idéologique d'État en dénonçant les corrompus et les salauds pour mieux justifier en fin de compte le système politique économique des États-Unis. 

 Sur trois points Johnny Guitar dérange les habitudes et contredit les schémas du cinéma américain : les portraits féminins, les rapports du couple et la dénonciation du système.

 Le personnage de Vienna (Joan Crawford) est un des plus forts et des plus nets qui ait été créé au cinéma. [...] Les rapports ambigus de Johnny (Sterling Hayden) et Vienna bousculent les clichés du couple dans le western. Leur densité dramatique est due aussi bien à la nature des protagonistes qu'à leur histoire. Fondée sur leur amour passé, cette relation est marquée par la rupture. Dialectique du souvenir et de l'oubli :

- Combien d'hommes as-tu oublié ?

- De combien de femmes te souviens-tu ? »

[Abraham Ségal, Le Retour de Johnny Guitar, L'Avant-Scène, n° 145, mars 1974] 

 

  •  « [...] Il y a deux films dans Johnny Guitar : celui de Ray (les rapports entre les deux hommes et les deux femmes, la violence et l'amertume) et tout un bric-à-brac extravagant du style "Joseph von Sternberg" absolument extérieur à l'œuvre de Ray, mais qui, ici, n'en est pas moins attachant. C'est ainsi que l'on peut voir Joan Crawford en robe blanche, jouer du piano dans un saloon caverneux avec, à côté d'elle, des chandeliers et un revolver. Johnny Guitar est un western irréel, féérique, la belle et la bête du western, un rêve de l'Ouest. Les cowboys s'y évanouissent avec des grâces de danseuses. La couleur (par Trucolor) contribue au dépaysement ; les teintes sont vives, toujours inattendues, quelquefois très belles. » 

       [François Truffaut,  La Belle et la Bête du western, Arts, 23 février 1955] 

 

  • « On s'étonnera qu'un film aussi original, aussi personnel ait pu sortir des studios de la Republic, la firme américaine la plus pauvre en auteurs [...] Non moins surprenant le fait que les deux protagonistes les plus déterminants et les plus agissants dans l'intrigue soient des femmes, liées entre elles par une haine viscérale, une jalousie quasi freudienne [note plus bas] qu'on peut dire unique dans les annales du western. Quant à Nicholas Ray, loin de chercher dans le western une spécificité que les cinéastes de sa génération trouvèrent le plus souvent dans l'aspect historique ou moral du genre, il choisit de l'utiliser pour raconter une histoire sentimentale, lyrique et désenchantée où certains se plurent à reconnaître ses éléments autobiographiques, le réalisateur ayant eu avec sa vedette une liaison quelques années auparavant. Quoi qu'il en soit, ce détournement de genre (qui inclut aussi une parabole anti-maccarthyste) donne lieu à des scènes d'une mélancolie déchirante. L'amour, vécu comme une réminiscence, s'y exprime au travers de dialogues superbes et restés justement célèbres. »

          [Jacques Lourcelles, Dictionnaire du cinéma, Robert Laffont]

 

  • « Nicholas Ray crée avec Johnny Guitare le film de genre au second degré. [...] En faisant du western une allégorie contemplative, il opérait une critique de l'évolution de la société américaine de l'après-guerre et de l'arrivée sur la scène politique d'hommes comme McCarthy, dont Emma (Mercedes McCambridge) incarne ici les valeurs : le puritanisme, le pouvoir des riches conservateurs. [...] Le film est avant tout un conflit entre deux femmes [...] Les conséquences de ce duel déterminant les destins des hommes qui les entourent. La réussite de Nicholas Ray s'explique par le soin qu'il porte à l''écriture, à la limpidité de la mise en scène, à l'innovation dans la distribution. » 

          [Stephen Sarrazin, Larousse des films]

 

  • « Johnny Guitare [...] semble [...] être un des plus frappants exemples de ce que peut représenter une femme moderne, sans que rien tout au long du film, soit de la part des autres protagonistes, soit de la part du réalisateur, traduise une critique quelconque de cet état. Il semble, au contraire, que Nicholas Ray se soit plu à décrire cette haute figure féminine, reine dans son univers, prête à lutter contre qui ose mettre en doute son autorité et son autonomie, et qui se permet même d'engager des hommes pour la protéger, sans se défendre pour autant d'exprimer le peu de cas qu'elle fait d'eux. [...] La conséquence première de cet état de fait est une totale liberté qu'éprouvent ces femmes dans l'amour. Elles choisissent leurs hommes comme des hommes choisissent leurs femmes. [...] » 

          [Raymond Bellour, Ladies for West, Cinéma 62]

 

  • « Avec Ray, c'est toujours le même drame qui se joue, et dans les mêmes termes  : celui d'un homme et d'une femme qui se retrouvent après plusieurs années de séparation. Et, alors qu'autour d'eux rôdent des dangers combien réels, s'entame un dialogue purement poétique. C'est Johnny retrouvant Vienna : « Dis-moi un mensonge. Dis-moi que toutes ces années tu m'as attendu. Dis-le moi. » [...] Et les formules creuses se chargent d'une émotion rare. Est-ce là le langage des habituels pantins de l'écran ? Non, c'est celui d'hommes et de femmes  vrais qui ont

                                                                        « la hache au bord de la blessure

                                                                           le corps en gerbe déployée

                                                                           et le volcan de la santé. »

                                                                           [Paul Éluard]

                                                                          (Claude Beylie, Radio-                                                                                                   Cinéma-Télévision, avril 1958)

 


 


 [N.B.] Nicholas Ray usait à merveille des animosités entre acteurs (ou actrices) pour en électriser leurs interprétations et, tout autant, ses films. S'agissant de Johnny Guitare, Mercedes McCambridge et Joan Crawford (accessoirement Sterling Hayden et Ward Bond) se détestaient réciproquement. Joan pour laquelle le projet avait été imaginé ne put tolérer qu'un autre ou une autre lui vole la vedette. Elle déclara : « Je suis Clark Gable, c'est moi l'actrice principale. » Quant à Mercedes, c'était une femme progressiste, proche en réalité de Nicholas Ray, qui abhorrait l'individualisme foncier et la soif de gloire de Joan Crawford. Mercedes incarne donc un rôle situé aux antipodes de ce qu'elle est dans la vie. S'agissant de Johnny Guitare, on remarquera les notables divergences de caractère des deux femmes. Vienna/Joan Crawford observe une attitude parfois bienveillante à l'endroit de certains hommes qu'elle traite comme de grands enfants dangereux. Alors qu'à l'opposé, Emma/Mercedes McCambridge stimulerait les pulsions destructrices des hommes. Guillaume Bourgois et Thierry Méranger écrivent dans un dossier consacré au film : « La dimension féminine, voire féministe, de Johnny Guitare vient dans le même temps épaissir son propos politique. Le plan iconique montrant Vienna vêtue de blanc, la corde au cou et entourée de sinistres lyncheurs munis de torches, ne manque pas d'évoquer l'image de ces femmes injustement condamnées et exécutées pour sorcellerie, notamment dans le cadre des sanglants procès dits des Sorcières de Salem au XVIIe siècle. » [Dossier enseignant, CNC, n° 274]. Bien évidemment, elle renvoie à l'actualité plus contemporaine, contextuelle au film : la chasse aux sorcières anticommuniste aux États-Unis. Au surplus, l'histoire américaine est entachée d'exemples de lynchage sans jugements : le western lui-même s'en fera l'écho. Avant Johnny Guitare, il y eut des œuvres comme The Ox-Bow Incident (1943) de William A. Wellman, Broken Arrow (1950) de Delmer Daves, Along the Great Divide/Une corde pour te pendre (1951) de Raoul Walsh, Bend of the River (1952) d'Anthony Mann, et enfin The Woman they almost lynched (1953) d'Allan Dwan, film diablement féminin. La même année, et, à un mois de distance, sortait Silver Lode/Quatre étranges cavaliers du même Dwan qui évoquait semblable thématique et qui là encore renvoyait à la situation politique américaine. Nicholas Ray reprenait, à nouveau, ce motif dans son troisième western, Run for Cover/ À l'ombre des potences, avec James Cagney, sorti en 1955. Enfin, si des femmes pouvaient être victimes d'exécutions sommaires, d'autres femmes, en revanche, pouvaient en être les soutiens, à défaut, comme ici, d'en être les instigatrices. Nicholas Ray a voulu exprimer dans Johnny Guitare un point de vue universel - le rejet de l'intolérance et de la violence, la dénonciation de la soif de pouvoir - plutôt qu'un point de vue étroitement féministe. Johnny Guitare sonne quand même la charge contre les représentations machistes, bien qu'Emma et surtout Vienna ne sont pas figurées comme uniment masculines. Les choses sont évidemment plus complexes. Mais, le réalisateur se plaît à inverser les rôles. Vienna est invariablement à l'étage supérieur du saloon. Elle surplombe les hommes et leur intime ses ordres. Un des employés de Vienna affirme bien ceci : « Je n'ai jamais vu une femme qui ressemble à un homme autant qu'elleElle pense et agit tel un homme. Au point qu'elle me fasse douter de moi. » Exemple : Après que Dancing Kid et sa bande aient fait irruption au Vienna's, la tenancière du saloon incite Johnny (Sterling Hayden) à rester dans son rôle, celui de jouer de la guitare - elle lui tend, par dessus son épaule, l'instrument de musique -,  tandis que l'autre « fin tireur » qu'on accuse de meurtre doit se limiter à honorer sa réputation de danseur en prenant Emma dans ses bras ! Les hommes font exactement, dans cette séquence, ce que les westerns, en règle générale, prédestinent aux femmes aux rares instants où elles apparaissent  ! En outre, et, à travers le personnage incarné par Joan Crawford, le réalisateur conclut au triomphe d'un modèle de femme. La pluralité - Vienna tient le revolver et fait aussi la cuisine ! - et la maturité de celle-ci se haussent au-dessus des carences masculines. Le sentiment d'impuissance masculine s'accroît plus encore par le fait que Nicholas Ray maintient la proportion des hommes au même niveau que n'importe quel western. Il n'y a pratiquement dans Johnny Guitare que deux femmes, et ce sont elles qui font, pour ainsi dire, « la pluie et le beau temps » !!! Sous cet angle-là, Johnny Guitare peut donc être envisagé comme une œuvre féministe, mais plus certainement en correspondance intelligente avec son époque. Nicholas Ray, ne l'oublions surtout pas, était un rebelle, instinctivement acquis aux aspirations de la jeunesse américaine et réfractaire au vieux puritanisme anglo-saxon. Ses films plaident en ce sens. De la même façon, nous aurions tort de ne pas en constater le fait chez d'autres réalisateurs américains : Fritz Lang (Rancho Notorious, 1952 avec Marlène Dietrich), avant lui ; Samuel Fuller (Forty Guns, 1957 avec Barbara Stanwyck), après lui, auront mis en crise le mythe masculin de la virilité. Enfin, les figures de femmes incarnées par Donna Reed (Blacklash/Coup de fouet en retour, John Sturges - 1956) et surtout Dorothy Malone (Warlock/L'Homme aux colts d'or, Edward Dmytryk - 1959), sans atteindre la dimension voulue pour Joan Crawford ici, surprendront par la digne affirmation d'une volonté d'autonomie. « Être une femme parmi les hommes, être ou ne pas être un homme : telles sont les perpétuelles questions », ainsi s'exprime Raphaël Lefèvre (« I'm a stranger here myself », Critikat). Et si l'être futur serait précisément au-dessus de cette séparation ? Un être humain plus accompli en quelque sorte.

MSh 


       

C'est ainsi que l'on peut voir Joan Crawford en robe blanche, jouer du piano dans un saloon caverneux avec, à côté d'elle, des chandeliers et un revolver. Johnny Guitar est un western irréel, féérique, la belle et la bête du western, un rêve de l'Ouest... (F. Truffaut)
« Enfin, il n'est pas jusqu'au procédé de couleurs, le malheureux Trucolor que ses défauts firent vite abandonner, qui ne suscite ici d'intéressantes recherches plastiques. Ray s'efforça d'en éliminer au maximum le bleu, qui rendait mal, pour accentuer - phénomène paradoxal dans un film en couleurs - les tonalités de noir et blanc. Le noir des vêtements de la meute en furie. Le blanc de la robe de Joan Crawford jouant du piano dans son saloon semblable à une caverne. [...] » (J. Lourcelles)

Joan Crawford (Vienna). « Elle est aujourd'hui hors des limites de la beauté. Elle est devenue irréelle comme le fantôme d'elle-même. Volonté de fer, visage d'acier, (Joan Crawford) est un phénomène. Elle se virilise en vieillissant. Son jeu crispé, tendu, poussé jusqu'au paroxysme par Nicholas Ray constitue à lui seul un étrange et fascinant spectacle. » (François Truffaut)

77e minute. Plan d'ensemble : Emma, avec un rictus, tire sur le lustre en premier plan. Il tombe (panoramique haut-bas) et s'écrase avec fracas sur le plancher.
- Saloon extérieur nuit :
Emma, de dos, sort du saloon. De face, McIvers et quelques hommes se dirigent vers le reste de la patrouille : ils sortent du champ par l'avant-gauche. Emma se retourne. Elle semble au comble de la joie et descend en sautillant les marches du perron. Elle regarde encore le saloon en flammes avant de disparaître du champ à la suite de McIvers.
Plan général du jeune Turkey, en selle, les mains liées au dos. Il jette un regard vers le saloon. Derrière lui, Vienna, dans la même position, regarde droit devant elle. Travelling vers Turkey.
[...]
Plan grand ensemble : en premier plan, le pont et les nœuds des cordes. McIvers et un autre homme approchent le cheval de Turkey d'une des cordes. Plan général de Vienna qui assiste à la scène et de son garde qui descend de son cheval pour guider celui de Vienna. Plan général en plongée d'Emma accourant, le visage triomphant de rage. McIvers s'approche d'elle. Turkey, près de la corde, regarde vers eux.
Turkey, criant - « Vous aviez dit que vous ne me pendriez pas ! Vous me l'aviez promis. Vous avez promis ! M. McIvers vous avez promis ! »
Un homme lui passe la corde au cou. Zeke donne un coup de cravache au cheval de Turkey. Plan américain du jeune homme qui hurle. La corde se serre... Le cheval s'élance. Coups de tambour. Plan moyen de McIvers et d'Emma qui jette un regard vers Vienna, comme pour lui signifier son sort prochain. Plan moyen de Vienna baissant les yeux, horrifiée. Plan général en plongée sur le bourreau et trois autres hommes. Ils regardent le corps de Turkey hors champ. Plan d'Emma et McIvers puis de Vienna. On guide son cheval vers la corde : elle sort du champ par l'avant-droite.
Plan d'ensemble : le cheval de Vienna arrive du fond (panoramique). En premier plan : la corde vers laquelle elle s'approche.
Emma - « Dépêchez-vous, James ! »
James - « Vous voulez le faire vous-mêmes ? », puis s'adressant à Vienna : « Ce n'est pas moi qui ai voulu cela, Vienna.»
Emma - « Ce n'est pas le moment de faire des discours. »
On a le sentiment ici que tous les hommes, McIvers compris, hésitent avant de passer aux actes, comme pétrifiés. Emma s'écrie alentour : « Je donne cent dollars...» (écho) C'est en définitive Emma qui exécutera la sentence et c'est Vienna qui l'y invite : « Vous devriez le faire vous-même », lui lance-t-elle. Johnny, dissimulé derrière le pont, la sauve de la pendaison.

Vienna (Joan Crawford) et Johnny (Sterling Hayden), l'amour-phénix (Photo 1). 32e min. Cet épisode nous révèle ce qui reliait Johnny et Vienna autrefois... et également ce qui les a séparés. À l'instant où la bande de Dancing Kid évacue le saloon, le jeune Turkey s'adresse à la patronne et lui offre son amitié. Elle lui sourit avec tendresse comme on sourit à un adolescent. Turkey se pique et cherche instantanément à lui prouver, arme à la main, qu'il est un homme. Johnny surgit et tire à hauteur d'homme. Vienna s'interpose. Elle est furieuse. S'ensuit une explication sévère avec son guitariste [plans ci-dessus]. Elle le connaît bien puisqu'elle lui assène : « Tu es toujours un fou de la gâchette, n'est-ce pas ? » et, ensuite, « Tu n'as pas du tout changé, Johnny ! » Elle le lui reproche : « On devrait apprendre des choses, en cinq ans » Cinq ans auparavant, leur amour s'achevait en effet.... Les récriminations fusent : « Tu as changé de nom, et tu as cru que cela changerait tout ! », dit encore Vienna.
Pourtant, la scène laisse planer l'hypothèse d'une possible réconciliation même si les regrets et la mélancolie confortés par la bande-son (la musique de la chanson de Johnny) dominent l'épisode qui se poursuit sur les paroles de Vienna (en contrechamp) : « Quand un feu s'éteint, tout ce qu'il reste, ce sont des cendres... », puis elle va se saisir d'une corde attachée à un mur et qui est reliée au lustre [plan américain serrée des deux]. La séquence se termine sur un plan en contre-plongée de Vienna se dirigeant vers ses appartements et, avant d'y entrer, jetant un coup d'œil à Johnny éteignant les lampes. La mélodie de Johnny Guitare expire...

Vienna et Johnny, l'amour-phénix (Photo 2). 40:25 - 44:25 (chapitre 9 du découpage). Saloon, intérieur nuit.
La séquence la plus célèbre en raison de son intensité passionnelle. Les deux anciens amants jouent à cache-cache avec leur cœur.
1| Salle de jeu : Vienna (plan moyen) passe près de la roulette qu'elle va faire tourner.
2| Plan général : Johnny assis devant le feu. À l'arrière-plan : Vienna, dans l'encadré du passe-plats, bras croisés sur la tablette. « Vous vous amusez bien M. Logan ? », dit-elle à Johnny. « Je ne pouvais pas dormir », lui répond-il. Elle lui demande si l'alcool est un bon remède. Il affirme qu'ainsi les nuits sont plus brèves et lui renvoie en forme de réplique : « Et toi, qu'est-ce qui te tient éveillée ? » Vienna répond évasivement : « Des rêves. De mauvais rêves. » Johnny tourne la tête, amer : « J'en fais parfois, moi aussi. » Il l'invite à boire. Vienna refuse : « J'ai essayé, cela ne me réussit guère. » Le fameux thème musical de Victor Young réapparaît.
Johnny lance à Vienna : « Combien d'hommes as-tu oublié ? »
3| Vienna quitte sa place et entre dans la cuisine par la droite (panoramique). Elle s'approche de lui et répond : « Autant que de femmes dont tu te souviens. »
Après un court moment, Johnny se lève et s'approche de Vienna. Il est filmé de dos. Plan américain des deux.
4|Johnny (suppliant) « Ne t'en vas pas.» Vienna (sourire). « Je n'ai pas bougé. »
Débute un faux dialogue entre Johnny et Vienna, celle-ci répétant sans conviction ce que Johnny aimerait entendre.
- Johnny : « Dis-moi un mensonge. Dis-moi que toutes ces années tu m'as attendu. »
- Vienna : « Toutes ces années, je t'ai attendu. » [...]
Johnny finit par la remercier et vide son verre.
Furieuse, Vienna lui crie : « Arrête de pleurer sur toi-même ! » Elle lui explique qu'il n'est pas le seul à avoir souffert et que ce qu'elle a bâti ici ... Johnny est bouleversé. Vienna a les larmes au yeux et se détourne.
5|Vienna (toujours le visage embué). « Je t'ai cherché dans chaque homme que j'ai rencontré.»
Johnny lui déclare : « Tout est exactement comme il y a cinq ans. rien ne nous est arrivé depuis !»
Il entraîne Vienna vers le bar et s'exalte en même temps que le thème musical enfle.
6|7| - Vienna : « Je t'ai attendu Johnny ! » (elle l'enlace et ils s'embrassent) « Pourquoi as-tu mis si longtemps ? »
La comparaison entre les premiers et les derniers plans ressort avec netteté : le couple est réuni, les corps ne font qu'un. La distance physique autant que psychologique (ou émotionnelle) est abolie.