Élise ou la vraie vie (Michel Drach,

Claire Etcherelli – 1970)

 


 

« Ces pensées, le froid, les mèches qui volent dans

mon cou, la dérobade d'Arezki, le sang du Magyar

et l'odeur de l'usine, les quatre heures de chaîne

qui m’attendent, la lettre de la grand

-mère que je

n'ai pas encore lue, c'est tout cet amalgame, la

vie. Comme elle était douce, celle d'avant, la vie

un peu floue, loin de la vérité sordide. Elle était

simple, animale, riche en imaginations. Je disais

"un jour..." et cela me suffisait. Je vis ce jour, je

vis la vraie vie, mêlée aux autres humains, et je

souffre. » (Élise)

 

Synopsis

 1958. Élise Letellier vit médiocrement à Bordeaux aux côtés de sa grand-mère. Préoccupée par le sort de son frère Lucien, parti à Paris « rejoindre les parias du monde », ceux qui « feront l'humanité de demain », ainsi qu'il lui écrit dans une lettre, elle prend le train en direction de la capitale. Non loin de celle-ci, Lucien exerce en effet le métier d'ouvrier dans une usine où il y est syndicalement engagé. À son tour, Élise est contrainte de travailler à la chaîne dans l’industrie automobile. Là, elle y découvre l’exploitation capitaliste, la ségrégation raciale et la guerre d’Algérie. Elle noue une relation amoureuse avec Arezki, un travailleur algérien, militant du FLN. Les choses ne sont pas simples : il leur faut affronter les brimades et les rafles policières. Lucien meurt, Arezki est arrêté. La jeune femme revient dans sa ville natale. Elle sait désormais ce qu’est « la vraie vie ».

 


 

« On comprend pourquoi le film de Michel Drach fit scandale à sa sortie, il y a quarante ans, alors que la guerre d'Algérie restait un sujet tabou en France. Le courage de son engagement, sa mise en scène simple et directe ont encore aujourd'hui la force d'un uppercut. En plein conflit algérien, Elise quitte Bordeaux pour rejoindre son frère, monté à Paris travailler en usine par solidarité avec la classe ouvrière. Embauchée à son tour, elle découvre la dureté du travail à la chaîne. Autour d'elle, uniquement des ouvriers immigrés dont une majorité d'Algériens, méprisés par des contremaîtres racistes et harcelés par la police dès qu'ils sortent de l'usine. Elise tombe amoureuse de l'un d'entre eux, Arezki, militant du FLN... Michel Drach a pris à bras-le-corps le roman de Claire Etcherelli, prix Femina en 1967, en reconstituant parfaitement le contexte violent de l'époque. Ratonnades, rafles, perquisitions humiliantes (comme dans la scène si forte où la police force Arezki à se déshabiller devant Elise), autant d'exactions de sinistre mémoire que Drach condamne d'autant mieux à travers le regard de plus en plus horrifié de la jeune femme. Le racisme est partout, au comptoir des bistrots comme à l'usine, et les mots « bicots » et « ratons » forment un bruit de fond aussi détestable que le bruit des machines de montage. En madone ouvrière confrontée à l'inadmissible, Marie-José Nat est bouleversante. Ce drame d'amour politique fait encore mal aujourd'hui. »

- Guillemette Odicino, Télérama1er mai 2010

 

 


 

 

Élise ou la vraie vie. France/Algérie, 1970. Eastmancolor, 104 minutes. Réalisation : Michel Drach. Assistant réalisation : Alain Corneau. Scénario : M. Drach, Claude Lanzmann d'après le roman éponyme de Claire Etcherelli (Denoël, 1967). Photographie : Claude Zidi. Montage : Carlos de los Llanos. Production : ONCIC et Port Royal Films. Interprétation : Marie-José Nat (Élise), Mohamed Chouikh (Arezki), Bernadette Lafont (Anna), Jean-Pierre Bisson (Lucien), Catherine Allégret (Didi), Jean-Louis Comolli (Henri), Alice Reichen (la grand-mère), Mustapha Chadly (Mustapha), Pierre Maguelon (le contremaître), Jean-Pierre Darras (le commissaire).  Sortie en France : 25 novembre 1970.

 


 


 

  •  Entretien avec Michel Drach [extrait, Jeune Cinéma - avril 1970]

 

- Luce Sand (J.C.) : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à adapter le roman ?

 M. D. : En lisant le livre de Claire Etcherelli, j'ai eu l'impression de découvrir pour la première fois un roman qui était un très beau roman et qui servait en même temps de véhicule à des événements qui avaient bouleversé bon nombre de gens et laissé aussi indifférents beaucoup d'autres, à une époque capitale. Et puis, effectivement, Élise ou la vraie vie rejoignait des préoccupations personnelles : je trouve que lorsqu'on va avoir 40 ans, il est assez difficile de faire des sujets qui ne vous empoignent pas complètement et qui ne vous engagent pas. Je crois qu'il me serait assez difficile de traiter des sujets qui ne me bouleversent pas moi, de façon à ce que les gens, eux, soient touchés. [...]

 

- L. S : Que s'est-il passé entre le moment où vous avez choisi de tourner le film et le moment où vous avez pu le faire ? Il me semble qu'il s'est écoulé un certain temps ... 

M. D. : Il a fallu d'abord persuader Claire Etcherelli de me laisser tourner le film. Nous étions neuf sur les rangs : et c'était d'autant plus difficile de la persuader que Claire est un personnage très timide et que le roman lui est très personnel. C'est après avoir vu  Amélie ou le temps d'aimer qu'elle m'a donné son accord. L'Office National du Cinéma algérien a accepté de coproduire le film et l'affaire a été montée comme cela, mais sans distributeurs, ceux-ci refusant de s'associer au film au départ. Je n'ai pas réussi à tourner dans une usine en France : chez Citroën, il n'en était pas question. Et il y avait assez peu de raisons que la régie Renault me laisse tourner chez elle, étant donné que ce que je racontais était assez violent et que dans le roman ça se passait chez Citroën. Finalement, j'ai tourné la partie de la « chaîne » à Alger, en 7 jours, parce que l'usine fermait pour les vacances. Marie-José et les acteurs se sont insérés dans une action de gens qui n'ont pas arrêté une seconde de travailler. Ces ouvriers n'ont jamais eu un mouvement d'humeur, ni pris des positions pour l'appareil. Pourtant, vous savez, quand un travelling doit passer entre des personnes qui sont vraiment en train de monter une voiture, et qui sont payées à l'heure, on pourrait s'attendre à ce qu'il y en ait tout à coup qui se retourne en disant qu'il y en a marre. 

 

L.S. : J'ai entendu quelqu'un dire de votre film, que c'était plus un film humaniste que politique. À votre avis, est-ce une façon juste de définir Élise ou la vraie vie ? 

M. D. : Sûrement, c'est un film humaniste et moraliste, si vous voulez, mais c'est aussi un film politique. Je ne connais pas de film - ou alors il y en a très peu - où sur 1 h 45, il y a 40 minutes d'usine. Et puis Élise c'est la vie de gens mêlés à des faits très précis. Il raconte des événements tels qu'ils se sont produits avec les réactions qu'ils ont alors provoquées. Les gens de bonne foi, qui n'ont pas une vie politique très intense, sortent troublés de la projection, très gênés au fond de penser qu'ils ont vécu parallèlement à ces événements, sans se sentir concernés s'ils n'avaient pas d'enfants en Algérie. C'était un problème national pourtant. 

 Mais, au-delà de la guerre d'Algérie, c'est un film sur le racisme et pas seulement au niveau des Français. À cause du contexte de la guerre d'Algérie quand Élise sort avec Arezki dans les lieux publics, elle est confrontée avec des Français qui l'observent et la rejettent. Mais quand Arezki l'emmène dans les milieux algériens, il se produit la même réaction à l'envers. C'est pour cela à mon avis qu'il rend un son vrai. 

 

L.S. : Votre film donne par rapport au roman une impression de grande fidélité.

M.D. : Fidèle à l'impression que l'on a du roman. Les personnages n'ont pas changé, mais il y a des scènes interprétées ou complètement rajoutées, et surtout des choses déplacées. Pour donner une certaine cohésion à une œuvre et lui rester fidèle, je crois qu'il faut réinterpréter. [...] 

L.S. : La force du film, c'est aussi l'interprétation de Marie-José Nat. 

M.D. : C'est très drôle vous savez : avant de voir le film, les gens disent que Marie-José est trop jolie, trop mignonne. Ce qui est déjà un racisme, car je ne vois pas pourquoi une ouvrière d'usine serait vilaine. Et puis Claire Etcherelli est une très jolie femme, et Élise c'est son expérience ! [...] Marie-José a toujours une sorte de réalité, on a toujours tendance à croire ce qu'elle fait, ce qu'elle dit. Ce n'est pas une comédienne dont on dit : « Ah, elle est joue » On a l'impression qu'elle le vit vraiment. 

 

L.S. Est-ce que d'avoir tourné ce film, cela vous a fait découvrir à tous les deux, certaines réalités ?

M.D. : Nous avons été «choqués» par ce film en le faisant. Quand on décide de tourner un film, on le fait évidemment pour des raisons très précises et souvent très formelles, mais c'est une aventure dans laquelle nous avons complètement plongé. Et comme nous avons tourné en décors naturels, nous avons vu des choses qui font que nous ne sommes plus après ce film comme auparavant. Par exemple, pour pouvoir tourner dans la chambre d'Arezki, pour pouvoir entrer dans la pièce, nous avons seulement enlevé 5 châlits. Sinon, c'est un taudis comme sont tous ceux d'Ivry et de la banlieue parisienne, pour lequel les gens paient 12 000 anciens francs par mois. Il y a juste une ampoule au plafond, on se succède dans les lits, il y a ceux qui y couchent la nuit et ceux qui y couchent le jour. Tout le monde se lave dehors. Ce ne sont pas choses que nous ignorions, mais quand on les vit, quand on tourne dans des bidonvilles et que l'on côtoie tous ces gens, et qu'ils vous reçoivent avec tant de pudeur et de gentillesse, bien qu'ils ne soient pas du tout contents de leur sort, c'est évidemment troublant. 

 


 

  •  « Dès mon enfance, j'ai été marquée terriblement, toute ma jeunesse s'est passée dans une grande solitude forcée, d'abord amère. Je souffrais de tout : de mes vêtements, de ma gaucherie... Je souffrais surtout d'être retranchée des autres élèves du pensionnat élégant où, grâce à une bourse de pupille de la nation, j'ai été élevée, mais où la différence des milieux sociaux créaient des barrières infranchissables pour moi. Après, c'est moi qui me suis retranchée volontairement. J'ai cherché à me singulariser : par exemple, en me présentant au bac... Depuis l'âge de 3 ans, je cherche dans l'écriture un plaisir, un refuge. »

          [Claire Etcherelli à Francine Mallet, Le Monde, 22 novembre 1967]


 

   Voir Archives numériques du cinéma algérien 

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  •   Figure

- Michel Drach (18 octobre 1930, Paris /1990)

   Après des études de peinture à l'Académie des Beaux-Arts, Michel s'oriente vers le cinéma grâce à son cousin Jean-Pierre Grumbach alias Melville. Il débute par des courts métrages (Les Soliloques du pauvre, 1951 ; Auditorium, 1957). Son premier LM, On n'enterre pas le dimanche (1959) est l'adaptation d'un excellent polar dû à Fred Kassak (Pierre Humboldt), couronné d'un grand prix en 1958. Drach y livre la chronique pénétrante de la solitude existentielle d'un jeune métis. La rencontre qu'il fait au musée Grevin d'une belle et jeune suédoise, nommée Margaretha, le bouleverse profondément. Cette dernière ne lui témoigne aucun signe de mise à distance et passe de nombreuses heures avec lui en toute simplicité. On tient là, avant Élise ou la vraie vie, le reflet d'une empathie qui s'établit dans l'ignorance pleine et entière des différences culturelles ou apparentes. Le film obtient le prix Louis-Delluc. L'inspiration, tendre et délicatement nuancée, de Michel Drach fait encore merveille dans le mélancolique Amélie ou le temps d'aimer (1962), d'après une œuvre de Michèle Angot, avec son épouse Marie-José Nat, Jean Sorel et la regrettée Clotilde Joanno. Amélie est profondément amoureuse de son cousin, le bel Alain. Celui-ci ne songe pourtant qu'à parcourir le monde et traverser les océans... Michel Drach nous laisse un portrait féminin tragiquement émouvant. Marie-José Nat y est plus vraie que nature. La Bonne occase (1965) et Safari Diamants (1966) font figure d'intermèdes commerciaux avant Élise ou la vraie vie qui renoue avec l'authentique vocation du réalisateur. Bien entendu, le film retrace un itinéraire dans le cadre d'une période marquée par le conflit algérien et l'on y voit certains aspects encore méconnus chez nous. On y repère quand même la solitude des êtres à Paris - celle d'Arezki, originaire de l'Algérie rurale, et celle d'Élise, venu de la province française. Ce sont deux émigrés à Paris. L'un et l'autre découvrent des faits qu'ils ignoraient. À partir de ces réalités, ils se sont reconnus et aimés. Quatre ans plus tard, Les Violons du bal évoque l'enfance juive du réalisateur. Nous sommes à une époque où la possibilité de dévoiler un autre « passé qui ne passe pas », celui de la France du maréchal Pétain, semble enfin s'esquisser. En 1969, en effet, était sorti le documentaire Le Chagrin et la Pitié (Chronique d'une ville sous l'Occupation) de Marcel Ophüls. Lacombe Lucien de Louis Malle et Les Guichets du Louvre de Michel Mitrani sortent la même année que le film de Drach. Dans l'interview précité plus haut, le cinéaste confie ceci : « Il se trouve que je suis juif et que j'en ai pris conscience d'une façon assez étrange. Ma famille ne pratique absolument pas depuis trois générations et je n'avais jamais entendu parler de quoi que ce soit jusqu'au jour où en classe - j'avais 7 ans - un copain m'a dit : « Drach ? mais c'est juif ça comme nom ». J'ai répondu : « Je ne sais pas » ; et en rentrant à la maison, j'ai interrogé ma mère. Elle m'a dit : « Oui, mon chéri, tu es juif. » Je suis retourné en classe et en tapant à l'épaule du petit garçon, je lui ai annoncé : « Dis donc, je suis juif ». J'ai reçu un coup de poing qui m'a allongé par terre. Quand je me suis relevé, j'étais juif. » Tout cela nous rappelle Primo Levi évidemment. Trois ans plus tard, Drach et Marie-José Nat donnent le meilleur d'eux dans Le Passé simple, librement inspiré des Étangs de Hollande de Dominique Saint-Alban. Un suspense psychologique déroulé comme « une sorte de mécanique hitchcockienne », selon les termes du réalisateur. L'actrice y incarne une héroïne fragile et courageuse tout à la fois. En 1979, Michel Drach porte à l'écran le best-seller de Gilles Perrault Le Pull-over rouge, relation de l'affaire Christian Ranucci. Avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, la peine de mort y est enfin abolie dans l'hexagone. Sauve-toi, Lola (1986) est la dernière œuvre notable de Michel Drach. Elle trouve son origine dans le récit d'Ania Francos, écrivaine française, décédée des suites d'un cancer du sein en 1988. Au générique, brillent Carole Laure et Jeanne Moreau. Michel Drach mérite d'être mieux connu.