Trains étroitement surveillés (Jiři Menzel,

Bohumil Hrabal – 1966)

 


 

Liminaire

 

≈≈1945. Bohême sous occupation allemande. Miloš Hrma vient d’être affecté comme chef stagiaire dans une modeste station ferroviaire. La guerre et les bombardements perturbent le trafic et les horaires ; les convois doivent être étroitement surveillés (« les trains ne doivent pas se rentrer dedans », lui dit sa mère). Milos aime néanmoins son travail. Il souffre, en revanche, d’un malheureux complexe sexuel que son psychiatre repère en tant qu’ « ejaculatio praecox ». Très épris de Maša, sa collègue et amie, il en éprouve un terrible complexe. Il tente vainement de se suicider. Un soir, Victoria, une séduisante voyageuse le guérit miraculeusement. Complètement transformé, Miloš, rempli d’un courage insoupçonné, ira jusqu’à faire sauter un train de munitions allemand. Il perdra la vie dans cet acte de bravoure qui le consacrera héros.

 


 

Trains étroitement surveillés (Ostře Sledované Vaky). Tchécoslovaquie, 1966. Noir et blanc. 92 minutes. Réalisation : Jiři Menzel. Scénario : J. Menzel, Bohumil Hrabal d’après son propre récit publié en 1965. Photographie : Jaromír Šofr. Décors : Oldrich Bosak. Musique : Jiři Sust. Montage : Jiřina Lukešová. Tournage : Gare de Loděnice (Beroun, Bohême centrale). Production : Zdeněk Oves, Studio de Barrandov (Prague). Interprétation : Václav Neckář (Miloš Hrma), Jitka Bendova (Maša), Vladimir Valenta (le chef de gare), Josef Somr (Hubička), Vlastimil Brodsky (Zedníček), Jitka Zelenohorska (la télégraphiste Zdenička), Naďa Urbánková (Viktoria). Sortie en Tchécoslovaquie : 18 novembre 1966.




  •  Glossateurs :

   

« À l'aube du Printemps de Prague, le premier long métrage de Jiři Menzel [...] est un joli film plein d'humour, de drôlerie et d'ironie douce-amère. Outre une saine leçon d'éducation sexuelle à mettre à portée de tous les yeux, Trains étroitement surveillés est une méditation sur le sens de la vie, les risques de l'héroïsme et l'absurdité de la mort. Antihéros, Miloš est un doux rêveur lunaire comme l'était Harry Langdon et dont la maladresse sublime rappelle celle de Buster Keaton. » (Anne Kieffer)

 

« Guerre et sexualité, voilà deux thèmes qu'on associe rarement. [...] C'est là que réside la grande originalité du film. La guerre en premier lieu est présente, quoique en toile de fond. Elle est un peu abstraite vue d'un quai d'une petite gare et se résume à des passages de convois mystérieux qu'il convient pour n'avoir pas d'ennuis, de « surveiller étroitement ». La sexualité semble un peu déréglée, en tous cas relâchée, en ces temps de guerre : infirmières qui se donnent aux permissionnaires, voyageurs un peu nymphomanes, sous-chef de gare qui marque au tampon-encreur les fesses d'une employée... Gentiment moqueurs, les auteurs raillent la médiocrité des petites gens [...] Cependant, on sent une tendresse de Menzel pour ses personnages et un plaisir intense à évoquer la vie quotidienne. [...] le réalisateur sait nimber son petit monde d'insolite et de poésie. » (Guy Bellinger)


 

 


 

 

  • Trains étroitement surveillés : La prison des peuples

 

 Que ce soit en Hongrie, en Pologne ou, dans notre cas, en Tchécoslovaquie, la vie quotidienne des citoyens demeurait, au lendemain de la Guerre, étroitement surveillée. À l’occupation étrangère directe, avait succédé une occupation sournoise : celle d’un parrain soviétique exerçant son hégémonie par fonctionnaires locaux interposés. Dès les années soixante pourtant, face à une situation économique plus instable, face aux changements politiques intervenus en URSS même, la pression idéologique se relâcha. Les bureaucrates les plus obtus furent évincés. On vit alors les créateurs de la génération précédente rejoindre d’un même élan et d’une voix aussi généreuse les jeunes artistes fraîchement diplômés. C’est qu’en réalité les idées et l’imagination n’avaient pas été assassinées. On les avait simplement mis au cachot. Il suffisait qu’une hirondelle s’échappe par une fenêtre entr’ouverte… D’autres hirondelles s’élanceraient vers le ciel à leur tour. Et, dans cette grisaille informe, un geyser de courbes capricieuses et de chants magiques illuminerait les ciels de Bohême, de Moravie et de Slovaquie d’un soleil étourdissant.  

 Des geôliers sévères et obsolètes firent la grimace. Or, leurs grimaces ne surprenaient et n’intéressaient même plus d’autres bureaucrates blasés et dubitatifs. Karol Bačilek, le premier secrétaire du PC slovaque, vociféra, la bouche entièrement tordue par un tic convulsif : « Tant que je serai là, ce genre d’art antisocialiste ne sera pas diffusé ! » Face au premier vol d’hirondelle, on le vit défaillir instantanément. Ce premier décollage fut officiellement admis. Son titre en était magnifiquement suggestif : Le Soleil dans le filet (Slnko v sieti) de Stefan Uher, réalisé en 1962. Bačilek, pour tout dire, se trompa lourdement : c’est lui qu’on jeta aux oubliettes. L’ «art socialiste» l’avait bien ingratement récompensé. Et du reste, que pouvait être l'art socialiste ? Il était plus vraisemblable que le «camarade» Bačilek s’était, sa vie durant, évertué à bâillonner l'art antisocialiste qu'à mûrir un début de réflexion sur l'art prétendument socialiste. Sa condition de fonctionnaire timoré, sourcilleux et constipé offrait le spectacle désolant de la pure absurdité du système bureaucratique. Au pays de Franz Kafka et de Jaroslav Hašek, Bačilek hantait les couloirs de la censure comme un ectoplasme. En était-il conscient ?  Laissons Bačilek dormir en paix avec son inconscience.

 Pour l’heure, Le Soleil dans le filet pulvérisait les pompeuses représentations de la « réalité » proposées en haut lieu. Mira et Antonin Liehm écrivent : « Dans le cadre du monde réel, Uher se comportait avec une totale liberté. Au mépris de tout opportunisme, il révélait à l’écran certains aspects de la réalité économique, tandis que le travail de Stanislav Szomolanyi à la caméra apportait au film une atmosphère de poésie presque surréelle. »[1] L’œuvre devint le porte-drapeau d’un cinéma-vérité qui parlait pour l’âme d’un peuple, et, en particulier, pour des générations nouvelles aspirant à une société plus libre et plus inventive. On ne dressera pas ici l'inventaire des œuvres produites dans le cadre de ce printemps tchécoslovaque. Il nous faut en rappeler une pourtant : Le Miroir aux alouettes (Obchod na korze) de Jan Kadar et Elmar Klos. Un an avant Trains étroitement surveillés, l'histoire nationale était différemment appréhendée. On la voyait se retourner contre ceux qui l'avait instrumentalisée à des fins idéologiques partisanes. Le Miroir aux alouettes « avait pour sujet la persécution des juifs dans l'État de Slovaquie pendant la Seconde Guerre mondiale, mais les deux réalisateurs s'étaient servi du sujet pour exprimer une conviction morale universelle, la haine de l'indifférence, de l'opportunisme et de l'oppression sous toutes ses formes. De nouveau, ils avertissaient leur public : « La responsabilité est l'affaire de tous ; nul ne peut échapper à lui-même. » (M. et A. Liehm, op. cité)

 Trains étroitement surveillés surprend plus encore dans la mesure où l'œuvre, inspirée de celle de Bohumil Hrabal, ne se déprend jamais d'une tonalité tragi-comique. Ici, les mésaventures du jeune Miloš ne sont risibles souvent, dramatiques parfois, que parce qu'elles nous sont proches. Les caractères humains dessinés ici ne relèvent pas d'une imagerie d'Épinal. Le public de l'époque découvre, à l'écran, une réalité qui est la sienne, et, sans doute, se reconnaît-il. Trains étroitement surveillés a beau s'inscrire dans le contexte de l'occupation allemande, le public perçoit, à quel point, la narration, toujours teintée d'ironie irrévérencieuse, constitue une flèche à l'endroit de ceux qui répriment la moindre velleité d'émancipation des citoyens d'Europe orientale. Trains étroitement surveillés n'est donc pas un pamphlet politique, davantage un pied-de-nez à toutes les formes d'oppression et de tyrannie. Comment faut-il interpréter les propos du représentant de l'Allemagne nazie en Bohême, inspectant la carte des opérations stratégiques militaires et le gros plan furtif qui suit, pris en plongée sur la poitrine de la télégraphiste en train de se caresser le sein droit avec un crayon ? Comment interpréter encore la sentence du leiter de district  : « Quelques Tchèques chauvins croient entraver la marche de l'Histoire, mais le Führer veut le bien des bons Tchèques !? On comprend aisément l'agitation fébrile de maints Bačilek soviéto-communistes. Les Tchèques sont décidément des « plaisantins » qui ne croient en rien...  des brutes qui ricanent. Et l'ultime colère du leiter qui s'insurge contre un peuple ingrat et immature (« L'un tamponne les fesses d'une télégraphiste, l'autre menace de s'ouvrir les veines pour une fille », s'exclame celui-ci) tandis qu'à l'écran s'approche le convoi qu'un naïf fera exploser (ou l'éclat de rire du sous-chef Hubička qui tamponne les fesses des jeunes femmes ...) Tout cela ressemble à autre chose qu'à l'atmosphère des années d'occupation germanique. 

 Entre Bohumil Hrabal, l'écrivain, et Jiři Menzel, le metteur en scène de théâtre et de cinéma, la complicité se révèle miraculeuse. À l'écran, Menzel adapte La Mort de M. Baltazar, épisode de Petites perles du fond, jusqu'à Alouettes sur le fil (1969), tous inspirés de l'écrivain. « Le sentiment, chez Hrabal, de l'absurdité tragi-comique du quotidien trouvait son complément chez Menzel, qui considérait la vie avec une ironie savante et témoignait envers les anti-héros (donc Hrma dans Trains étroitement surveillés) de ses films d'une compréhension philosophique. » (Liehm, op. cité) Menzel ne retrouvera pas le même bonheur avec d'autres auteurs, à l'exception d'un écrivain moins contemporain comme Vladislav Vančura (1891-1942) dans Un été capricieux (1967), roman publié en 1926 et dont les vertus nous semblent plus en affinité avec le tempérament de Menzel. 

 Il faut signaler, en dernière instance, la floraison concomittante des activités créatrices, au milieu des années 1960, en Tchécoslovaquie. Elle touche l'ensemble des disciplines artistiques et celle-ci ne s'effectue jamais en vase clos. C'était certes une éclosion de talents et d'œuvres, mais on aurait pu la considérer également comme une forme de renaissance. Au théâtre notamment : on rappellera les noms prestigieux d'Ivan Klima, Milan Kundera, Josef Topol ou Vaclav Havel. « Dans cette période d'angoisse et de recherche, dans le cadre exceptionnellement stimulant qu'était la Prague d'alors, il s'effectua une symbiose du théâtre, de la littérature, de la musique, des arts plastiques et du cinéma qui fut un facteur important de développement de la culture cinématographique. À beaucoup d'égards, ce fut une réplique des bouleversements des années 1930 », notent les Liehm. (op. cité)  On s'explique, à présent, la prédilection de Menzel pour Vančura, magicien-pourfendeur de la langue locale, fondateur du  Devětsil, groupe littéraire d'avant-garde, résistant assassiné par la Gestapo en 1942. 

 S'agissant du protagoniste principal de Trains étroitement surveillés, Menzel s'en sent très proche. Le personnage appartient à Hrabal quand même. Il est aux antipodes des figures de « héros » proposées par l'idéologie officielle. « Lui n'a rien à transmettre et l'écrivain ne cherche pas à objectiver son récit », écrit Šdena Skapová [2]. Le récit est essentiellement vécu selon les sentiments intimes du chef stagiaire Hrma pour lequel une défaillance d'ordre sexuel joue un rôle prépondérant. Comme chez Hrabal, Miloš et son propre complexe jettent à l'arrière-plan le contexte historique. « Le personnage évolue selon sa logique interne et échappe à la volonté de l'écrivain », dit Šdena Skapová qui analyse ainsi l'œuvre de Hrabal : 

 - « Hrabal concrétise les idées de la littérature moderne - des ellipses, des descriptions inhabituelles et très imagées, une expression puissante, ostensiblement subjective, une langue qui oscille entre le tchèque parlé, l'argot et une recherche stylistique complexe. Le langage cru se mêle à une langue élaborée, l'imaginaire à la réalité, la beauté au trivial. C'est un déferlement épique, avec ça et là des flashes purement lyriques, un comique et un tragique intimement mêlés, au travers de longues phrases qui décrivent le monde - [...] comme un enchaînement infini d'événements dynamiques, une lutte éternelle entre des éléments contradictoires, négatifs ou constructifs, qui laissent soupçonner, en filigrane, un ordre planétaire plein d'harmonie. » (op. cité)

 Son observation du monde, jamais rectiligne, privé d'ordre apparent, demeure pourtant étrangement conforme à la nature des choses. Les êtres qu'il décrit sont regardés sans passion excessive, mais toujours avec bienveillance. En ce sens, Hrabal est fondamentalement humaniste. « Il est persuadé que n'importe quel être humain, aussi isolé, perdu ou banni soit-il, recèle au plus profond de son âme une partie de Dieu, c'est cette petite perle au fond visible pour celui qui sait écouter et regarder attentivement, sans conformisme ni préjugés. » (S. Skapová)

 Le cinéaste adopte cet univers quasi instinctivement. L'épilogue - celui qu'écrit Hrabal - suggère lui-même la séquence manquante. Cruelle, peut-être, fraternelle toujours, terriblement humaine en vérité : 

- « Puis l'explosion retentit. Et moi, quelques instants plus tôt, qui me réjouissais d'avance à l'idée de ce spectacle, je gisais à côté de ce soldat allemand ; j'étendis la main et j'ouvris ses doigts qui commençaient à se raidir et je lui mis dans la main ce trèfle à quatre feuilles qui portait bonheur, tandis qu'un nuage montait de la terre vers le ciel, un nuage en forme de champignon, qui s'élevait de plus en plus haut, sans cesse accru de nouveaux étages de fumée, j'entendais la pression de l'air déchirer le paysage, chuinter et siffler contre les branches nues des arbres et des buissons, secouer les chaînes de transmission du sémaphore, puis peser sur le bras et le secouer, mais je fus pris d'une quinte de toux et je crachai du sang. Jusqu'au dernier moment, jusqu'à ce que je commence à me perdre de vue moi-même, je gardai ma main dans la main de ce mort, et pour ses oreilles qui ne pouvaient plus m'entendre je répétai les mots du chef de train du rapide qui avait amené de Dresde les Allemands sinistrés 

- Vous n'aviez qu'à rester chez vous, sur votre cul. » [3]

Miloš Hrma ne se croyait point homme ; il avait aimé comme un homme, cela c'est vrai pourtant :  il avait aimé Maša, sa collègue ; il ne pensait pas encore à la mort, et surtout pas à une mort au champ d'honneur. 

 

MiSha

 

 


[1] M. et A. Liehm : Les Cinémas de l’Est, de 1945 à nos jours. Éditions du Cerf, 1989.

[2] S. Skapova in : Le Cinéma tchèque et slovaque (sous la direction d'Eva Zaoralova et Jean-Loup Passek), Éditions du Centre Georges-Pompidou, 1996.

[3] B. Hrabal : Trains étroitement surveillés, traduction française : François Kérel. Éditions Gallimard, 1969.